• AgoraVox sur Twitter
  • RSS
  • Agoravox TV
  • Agoravox Mobile

Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Justice cynique

Justice cynique

Le duo électro Justice, frères ennemis de la french touch, a choisi de défrayer la chronique dans son dernier clip pour vendre ses fringues et ses disques. Ou comment considérer le conservatisme ambiant comme un outil marketing.

« Stress », dernier extrait de l’album parfait de Justice, récemment clipé par Romain Gavras, nous montre l’ordinaire journée d’une bande de jeunes de banlieue, bien décidés une fois leurs blousons enfilés de tout casser sur leur passage. Tout : les voitures, les gueules, les lampadaires ou les tables, tout péter, rageusement, « violemment » comme écrivent les journalistes. Violemment, oui, sans doute, toute colère est violente, et ils semblent bien en colère ces jeunes gens, visages tendus, l’air pas content du tout, la capuche bien relevée sur la tête quand même, histoire qu’on ne les reconnaisse que du bout des lèvres, ou pas du tout. Le courage, dans ces affaires là, est ailleurs. La descente en flamme de tout ce qui traîne, tout ce qui passe à portée de ce quarteron de petits voyous dure quelques minutes, les longues minutes entêtantes, efficaces et stridentes du génial morceau de Justice, « Stress », donc. Le tout se boucle par un crachat sur la caméra et une insulte au caméraman. Certains cherchent encore un message là dedans. Quel message ? Ce genre de violence est gratuite, cent pour cent gratuite, pas de message là dedans, il n’y a guère que les idéologues de gauche ou de droite bobo pour tenter de décrypter ce que « signifient » ces violences. Rien. Rien du tout. Juste de la violence. Brutale, fulgurante, qu’on n’a pas vu venir, qui s’abat sur le bon peuple telle une hausse de prix du gaz, du pain ou du pétrole. 

« Stress », le clip, ne porte en lui aucun message. Enfin, presque. Et le presque est de taille, de plusieurs tailles même, il porte le message à l’encre sympathique écrit au dos des blousons flanqués d’une grande croix noire : achetez nous. On apprend ainsi sur le site du journal de mode Weekend que « Justice investit le monde de la mode et sort ses blousons noirs. Le temps d’une collection, le duo électro français s’associe en effet au label de mode Surface to Air (qui avait déjà réalisé le clip du tube We are your friends, sorti en 2007, avec lequel Justice a gagné un MTV Music Award) et commercialise enfin les fringues de ses rêves. Le résultat ? Deux modèles de vestes en cuir, l’un baptisé "G" pour Gaspard Augé et l’autre "X" pour Xavier de Rosnay, du nom des deux membres du groupe, ainsi que deux jeans, un slim noir et un large bleu. Réalisée en édition limitée, cette nouvelle collection intitulée "Surface to Air pour Justice" s’adresse aux femmes comme aux hommes et sera mise en vente à partir de ce mois de juin. » Voilà donc le fond de l’affaire. Tout cela, cette violence ordinaire, crue, filmée sans complaisance, certes, mais sans filtre non plus, ce qui déplaît aux néo cons qui pourraient voir dans ces maigres minutes de hargne une sorte d’ « incitation à la violence », tout cela ne serait donc qu’un exercice marketing de plus, plus original, plus frappant, plus « cynique » que beaucoup d’autres. Quoique. Le duo électro a choisi comme de bien entendu de ne le diffuser que sur le net, recette désormais connue pour bien faire prendre une mayonnaise médiatique. Chacun sait depuis de bien belles lurettes que tout ce qui est « exclusivement sur Internet » se retrouve absolument partout ailleurs en moins de temps qu’il n’en faut à Europe 1 pour infirmer la mort de Pascal Sevran.

Justice nous prendrait-il donc pour des cons ? Un peu, oui, nous et surtout ces jeunes gens, bons cœurs beaux sentiments qui depuis quelques jours transpirent d’indignation ou d’extase sur leurs claviers pas très propres d’ordinateurs, sous les touches desquels on trouverait plus de microbes tueurs que sur la cuvette des toilettes d’une gare, mais on s’égare. Justice se fout un peu du monde, bien sûr, mais pas davantage que tous ceux qui n’ont pour ambition et unique but que de se remplir un peu plus les poches. C’est la règle du jeu, qui n’en a pas. Tout est permis donc. Y compris dans un clip illustrant à merveille un morceau de musique originellement anxiogène, de montrer sans trop de trucage, sans exagération à peine, comment s’emmerde la banlieue, parfois : à grands coups de latte dans la gueule. C’est très drôle, enfin, de voir comment ceux qui ne remplaceront jamais le prêtre ou le curé, les instituteurs de la bonne morale, sont tombés tête la première dans ce soi disant « Orange mécanique » version french touch, qui se révèle finalement que comme un spot de publicité vantant la solidité, la noirceur, l’imposante tenue des nouveaux blousons noirs à croix christiques, censés peut-être très bientôt inonder les caves déjà bien encombrés de nos zones de non droit si chères à Nicolas Sarkozy.

C’était pas la peine de reformer NTM : les nouveaux niqueurs sont là depuis quelques années déjà, dans le sillage de Daft Punk. Plus intelligents, plus classes, plus éduqués que les rappers, on leur ouvre toutes les portes qu’ils défoncent quand même, parfois, juste pour rigoler, juste pour faire comme si le monde du dehors les intéressait un peu. C’est sans doute cela, la French Touch : ce qu’il faut d’intelligence, de cynisme et d’arrogance pour conquérir le monde.


Moyenne des avis sur cet article :  4/5   (16 votes)




Réagissez à l'article

4 réactions à cet article    


  • WOMBAT 8 mai 2008 11:17

    Accessoirement un avatar de la bande "Courtrajmé". Des fils de pour lesquels il ne semblerait pas y avoir de problèmes de production, ni de distribution. Et pour cause. Le premier long-métrage d’un apparenté au groupe, Sheytan, oeuvre de l’incontournable et inoubliable Kim Chapiron, est sorti il y a deux ou trois ans et ce fut une crotte de souriceau que Canal+ et Mathieu Kassowitz (l’acteur protagoniste) tentèrent de nous faire passer pour une gigantesque bouse d’éléphant mâle, en déployant un tam-tam démesuré. Las, personne ne sera dupe et ce qui était annoncé comme la rupture définitive d’avec la ringardise contemporaine, finira, vite fait, au placard à navets. Ici s’avance démasqué un deuxième héros, lequel n’est rien de moins que le fils de Costa-Gavras et vient nous pondre un truc hyper violent, façon clip-vérité, ressucée de tout ce qui se fait depuis longtemps chez les Angles et les Saxons. A part le lien commercial évident avec des fringues importables garanties o% boloss, on a l’impression de voir s’ébattre un jeune homme habitant correctement, lequel, geste suprême de modernitude et de révolte, chie dans l’ascenseur pour ensuite l’annoncer à ses copains esbaudis. Mais pauvre con, c’est l’ascenseur que tu empruntes tous les jours !

     


    • Jam’s 8 mai 2008 22:47

       Juste une question : à qui profite le clip ?

      N’y a-t-il pas une surenchère dans le hard ? Demain on verra un corps se faire démembrer pour choquer et vendre un peu plus.

       

      Ce clip veut montrer la réalité ? 

      Ne dit-on pas que l’on suit les USA à 5 ou 10 ans près ? Si les fusillades dans les écoles américaines sont maintenant fréquentes, rassurez-vous, chez nous, on en est encore à l’arme blanche. Alors quand je vois ce clip de Justice, c’est "Mad Max" avant l’heure, et j’ai la tristesse qui m’envahit.

      Avec notre république anxiogène, je sais où l’on se dirige. Pendant ce temps on disserte sur Sarkozy, fils spirituel des gens qui tiennent le monde, entre Gauche et Droite on se tape dessus comme dans le village d’Astérix et le temps passe sans que l’on trouve de solutions.

      Avec un abominable cynisme, nos ancêtres envoyaient ces gamins à la boucherie de la guerre inéluctable, soupape de sécurité du capitalisme. On versait une larme dans des commémorations émouvantes, on nous demandait d’avoir un travail de mémoire, on était officiellement tous des résistants, on pleurait sur les dommages collatéraux et on recommençait de plus belle.

      Maintenant que la peur du désastre nucléaire est là, on se tourne les pouces en attendant le déluge écologique ou économique.

      Devant notre irresponsabilité, le port d’armes sera-t-il obligatoire dans notre beau pays hypocrite ? Ah ! Qu’il est beau le suivisme atlantisme !


      • NICOPOL NICOPOL 9 mai 2008 00:14

        Génial ce clip ! Super bien réalisé, super violent, ça colle parfaitement à la musique lancinante… Du grand art !

        Sur le fond… Ben franchement c’est une démonstration. On sent avec une intensité vraiment flippante la violence pure, gratuite, incontrôlée, de ces jeunes. C’est la réalité, du moins une certaine réalité, qui nous est montrée là brutalement, en plein dans la gueule. Des jeunes comme ça, il y en a plein les cités, on en croise parfois dans le métro parisien, dans les rues du XVIIIième arrondissement, j’ai vécu avec eux en prison pendant quelques mois, j’en ai encore croisé un à Antibes ce week-end… Chaque année des milliers de voitures brûlent, des filles se font violer dans le RER, les passagers de train SNCF se font dépouiller en plein jour, des commerçants dévaliser, sans raison, juste parce que ces gars à peine sortie de l’adolescence débordent d’une rage sans fin, sans autre exutoire que la violence absurde.

        Faut-il les excuser, les aider, les soigner ? Faut-il au contraire, comme on en a envie à la fin de ces 7 minutes de clip, les foutre en taule ou les flinguer ? Une question brûlante de société, un enjeu majeur pour la prochaine décennie, qui justifierait (je le pense vraiment) qu’on montre ce clip dans toutes les écoles de France… Mais non, nos braves autorités ont préféré interdire le clip, se voiler la face, faire comme si tout cela n’existait pas vraiment : “dormez brave gens et continuez de payer vos impots”…

        “interdiction pour incitation à la violence” ?? J’appelle ça un déni de réalité.

        Ce clip il est tellement puissant qu’il nous fait sentir cette haine, cette violence insoutenable, qui pourrit de l’intérieur ces jeunes. Or, c’est une violence dont, d’une part on a du mal à prendre vraiment conscience (ça reste souvent des mots abstrait, et donc irréel), et d’autre part on tente par tous les moyens de cacher, de dissimuler, de taire par peur d’effrayer la ménagère de moins de 50 ans mais aussi d’être obligé de reconnaitre que le modèle d’intégration et d’immigration à la française est un désastre.

        Donc de deux choses l’une : (1) ce clip est-il réaliste et représente-t-il des actes et un état d’esprit réel ? La réponse est, sans hésitation, OUI (et toute personne qui tenterait encore de prétendre le contraire serait soit dans la bulle des Télépuppies, soit d’une mauvaise foi confondante). (2) Faut-il censurer ce clip, et donc la réalité qu’il représente ? C’est là qu’est le débat, et pour moi, encore une fois sans hésitation, la réponse est : NON.


        • Christoff_M Christoff_M 9 mai 2008 04:00

           qu’est ce qu’on ne ferait pas pour vendre et pour faire du fric dans le monde actuel, la France anciennement référence de la pensée commence à tomber dans la banalité, la bassesse, la violence pour satisfaire des pulsions de pseudo artistes déjantés vecteurs de l’ordure au service du tout pognon....

          il n’y a pas que les sectes qui sont inquiètantes, tous les syboles utilisés par certains groupes actuels ressemblent étrangement à des rappels de symboles sataniques...

Ajouter une réaction

Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page

Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.


FAIRE UN DON









Palmarès