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Kadhafi, Cattelan, l’art et les cochons

 Vrac, fouillis, blues sont les mots-clés de ce début d’hiver, de cette vie absconse, de ce texte-ci. Vous êtes prévenus : ambiance de saison, Papa Noël du pauvre et confettis recyclés. Ambiance de merde, donc.

 Kadhafi était un virtuose qui possédait le talent d’indisposer la galerie et pour cette raison, se posait comme un individu remarquable. J’ai envie de glisser ici un petit In Memoriam en son honneur, cet Emmerdeur Public Numéro Un dont on a, pour finir, réussi à neutraliser l’effronterie à coup de crosse. Je me souviens d’une interview donnée il y a quelques années dans sa tente de bédouin où, assis sur un trône en léopard, paré comme une châsse et flanqué de deux Lara Croft orientales, il répondait aux questions tout en maniant nonchalamment une tapette à mouche. Nous étions là, subjugués, devant une véritable et authentique performance. Le jeu souple de son poignet contrastait avec l’extrême fixité du visage encore épargné des exploits de son chirurgien esthétique (lequel opérait probablement à mains nues), les frisettes bien serrées sous un bibi en lamé or et la draperie ajustée sur un torse de totem africain. La rectitude massive de ses traits laissait percer, derrière des paupières mi-closes, un regard de crocodile à l’affût. Sa théâtralité était jubilatoire, son lyrisme trouble à la fois kitsch et magnétique. On aimait, on adorait cette outrance tout en étant vexé du dédain qu’il nous affichait. On espérait que la tapette à mouche, dans un savant calcul de trajectoire, ne ripât volontairement sur la figure du blanc-bec à micro qui l’interrogeait, mais l’instrument se contentait d’ondoyer dans les airs avec la grâce et la précision du cobra. Reconnaissons que cette tapette en plastique était d’une infinie noblesse et d’une élégance folle. Entre coquetterie, comédie bouffonne et provocation, il poussait le pittoresque et l’arrogance jusqu’à déclamer ses propres vers face à la caméra - car n’en déplaise à son image de brute épaisse, le raïs suprême se piquait d’être poète. Un artiste véritable, notre Mouammar, mille fois plus artiste que les artistes habilités, aux antipodes de nos misérables happenings de salon. Là-dessus, le colonel était un maître.

 Maurizio Cattelan, lui, est, moins libyen. D’abord parce qu’il est italien, ensuite parce que la Fashion Week milanaise est passée par là. Un paradoxe, ce type, artiste contemporain d’un genre qui énerve mais dont on reconnaît parfois l’à-propos et dont on apprécie, justement et avec délectation, l’art d’enquiquiner aussi son monde. Avec une différence toutefois : son dandysme est plus primesautier que celui du raïs, sa pose moins martiale. L’enjeu plus frivole aussi : le bougre ne joue pas sa peau, il sait qu’un escadron de l’OTAN ne viendra pas lui canonner la tête au moindre geste ni faire exploser sa garçonnière de l’East Village pour que « triomphe la liberté ». Le ragazzo y va plus cool, conscient que ses bravades n’empièteront pas sur la lisière du bac à sable qui lui sert de terrain de jeu – au pire essuiera-t-il une jérémiade d’association ou une réprimande d’élu local, et encore. A sa décharge, l’art ne prétend pas non plus être une arme de destruction massive, ni même un moyen redoutable d’ébranler les consciences, à part peut-être au rayon Bibliothèque Rose. L’art comme subversion ? [Rires]. Même avec des ambitions à casser la baraque, il ne change pas grand-chose à la marche du monde sinon les capitaux investis par les collectionneurs milliardaires. En matière d’indiscipline, on peut faire mieux. Cattelan ne se veut ni justicier ni dénonciateur de quoi que ce soit ; sa démarche provoque des colonnes d’interprétations diverses (et souvent sans intérêt) censées justifier ce qui pourrait ressembler parfois à de l’entourloupe. Mais tant qu’il y aura des exégètes pour expliquer des banalités et des non-sens, sa cote sur le marché restera au top five

 Cattelan fait partie de ces gens que l’on aime bien mais pas tant que cela. Il est parfois génial, souvent agaçant. Plein de ressources, il se révèle également limité, audacieux mais répétitif, espiègle, parfois lourd, souvent macabre. Il conserve cependant cette fraîcheur gouailleuse de sirop des faubourgs, de celle toujours partante pour la pitrerie, qui nous fatigue autant qu’elle nous réjouit. Fort en gueule, en blagues et en farces démesurées, et détalant comme un lapin, mort de rire, après sa forfaiture, Cattelan est selon les uns le « Buster Keaton de l’art contemporain », selon les autres « l’idiot du village », et selon tout le monde un personnage incontournable sur la scène artistique actuelle. Adulé, moqué, haï, il échappe malgré sa réputation internationale aux catégories définitives, à l’étiquetage du produit, même s’il a, en vraie superstar, ses entrées dans toutes les officines du milieu. De la rébellion gonflée de star-system à la Warhol (pfff…), de l’exploitation médiatique comme moyen de diffusion des œuvres, de la posture mesurée au cordeau dont les retombées se comptent toujours en nombre de zéros avant la virgule.

 Prenons par exemple cette installation qui fit scandale en Italie : trois mannequins grandeur nature représentant des enfants pendus à une branche d’arbre et se balançant dans la brise de la Piazza XXIV-Maggio à Milan. Vision choc, bouleversante. Un passant, indigné par cette apparition surréelle, se mit à grimper au chêne pour décrocher les corps de cire. L’escalade était périlleuse, l’émotion intense et l’homme grimpait rarement aux arbres. Ce qui devait arriver arriva : il tomba et se fractura le crâne. La Fondation Trussardi, mécène et commanditaire, retira sans tarder le chef-d’œuvre. La mécanique de com était lancée, elle battit son plein, provoqua des réactions. Si l’ « art » contemporain exige du public un rôle actif, on se frottait les mains : la mission était accomplie, le succès au rendez-vous. On parlait une fois de plus de Cattelan, de ce sacré farceur de Cattelan.

 Provocation gratuite, voyeurisme macabre ? Il ne répond jamais aux questions, se contente d’avoir des idées, ce qui est déjà quelque chose. La mise en œuvre se déroule en coulisses par de petites mains besogneuses, l’attitude du public face au résultat faisant partie intégrante de ce dernier. Et puis rappelons la règle d’or du marché : pas de public, pas d’œuvre. A quoi cela sert-il de mettre en scène une pendaison d’enfants ? Réponse : à quoi cela sert-il de barbouiller un bouquet de fleurs, Léonidas aux Thermopyles ou la Loire au soleil couchant ? Les interprètes affirment que cette approche traduit la réalité de la société actuelle, que cette réalité est beaucoup plus violente, agressive et morbide que sa représentation, qu’une scénographie plus vraie que nature doit troubler le spectateur jusqu’au plus profond de ses répugnances et l’amener à réévaluer son rapport aux autres, à lui-même, au monde et à la vie. L’enfance malheureuse, en l’occurrence, thème privilégié de l’auteur avec ses blessures qui ne cicatrisent qu’à moitié. Cattelan serait donc une sorte d’accoucheur de conscience, un éducateur à la vérité. Mais le trauma perdure malgré tout, la portée de la réflexion s’arrête bien vite en chemin pour n’aboutir qu’à un sentiment de malaise et d’insupportable impuissance.

 Autre idée, autre culot : se farcir le milieu de l’art contemporain, son milieu où il pointe grassement pour la soupe. La 6ème Biennale des Caraïbes tenue en 1999 quelque part dans les Bahamas fut une performance artistique - c’est-à-dire une œuvre éphémère – censée remuer le cocotier des habitudes. Organisée à partir de généreux fonds privés, Cattelan & Co invitèrent onze artistes à la mode et quelques galeristes, journaleux, critiques et autres parasites habitués des biennales pour une semaine de farniente à l’œil sur des plages de sable fin. Exposition-fantôme à gros budget, sans aucune œuvre tangible à découvrir sinon un catalogue publicitaire et une bande de touristes en goguette. Effet médiatique immédiat : le ragazzo avait encore frappé. Quand d’autres emmanchés peignent toujours à l’huile ou s’échinent à sculpter de la caillasse comme des bêtes de somme, la technique de Cattelan, économe d’huile de coude, repose sur l’indécence, ou plus exactement sur la représentation de l’indécence. Alors ? Provocation gratuite, foutage de gueule, escroquerie ? Que disent nos experts ? Que le coup de la biennale en eau de boudin antillais met en scène une critique délibérée vis-à-vis de l’art et ses satellites, une accusation potache mais non moins brutale d’un système mafieux et déliquescent, une condamnation sans appel de ce petit monde élitiste peuplé de sangsues et d’écornifleurs, de l’immoralité de ses usages et pire - ô combien pire - du vide sidéral de ses obsessions. Bien sûr, on ne peut s’empêcher d’être d’accord.

 Les voies de l’Art sont décidément impénétrables. Peut-être faudrait-il également cesser de mettre des majuscules à des mots qui ne le méritent pas, à qui l’on prête une valeur excessive, souvent déviée de son sens initial. Comme l’amour, l’amitié, le bonheur ou la vérité, concepts vagues, dépotoirs de sentiments confus dont on ne sait plus que faire. Corrigeons : il y a des instants d’amour, des moments d’amitié, des minutes de bonheur comme il y a des bribes, des éclats, des fragments d’art dans un bloc ordinaire de matière ou d’autre chose. Quant à la vérité, il y en a autant que les six milliards d’humains sur terre. Et je ne me risquerais pas sur la notion glissante de la liberté™ (BHL Inc.). Tant que nous nous cramponnerons à des principes fantasmatiques pour bâtir nos existences, nos existences ressemblerons à des naufrages, ou plus allègrement, à des résignations. Kadhafi était un artiste-dictateur dont l’œuvre consistait à se jouer de la tyrannie des autres, Cattelan est un artiste pratiquement sans œuvres qui manipule la dictature de l’art pour mieux la tourner en ridicule. Et au point où nous en sommes, bien malin celui qui fera la différence.

 Libye, pendaison et arnaque au paradis des noix de coco… Ainsi s’achève l’année 2011. Vous étiez prévenus : ambiance caca. Alors haut les cœurs ! Et n’oublions pas de porter un toast à nos vies heureuses !

MAURIZIO CATTELAN : ALL. - Du 4 novembre 2011 au 22 janvier 2012. Musée Guggenheim, New-York.

par Sandrine Lagorce (son site) mercredi 30 novembre 2011 - 20 réactions
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