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Kids Kong

L’Angleterre prolo chante juste et fort, sur le premier album des Arctic Monkeys, quatuor de jeunes gens au talent vieux comme la pop.

C’est toujours pareil avec les nouveaux groupes anglais du siècle du moment, qu’il faut écouter sous peine de passer pour un vieux con : on n’y croit pas une seconde, à ce fantastique exagéré, à cet excès d’opulence, à ce faramineux déluge de superlatifs, on n’y croit pas une seconde, on nous la fait plus, c’est pas à des vieux singes... Oui, mais justement, là, il s’agit de jeunes singes, tout jeunes même, du Kid Kong élevé sous la perfide mère albionne, du singe de 19 balais tout juste en moyenne, à peine poilu, tout juste pubère, pas encore sauvé des boutons, mais déjà au point niveau son, déjà affûté des cordes, des basses et du reste. Les Arctic Monkeys, donc, un groupe comme les Stone Roses, comme les Libertines, comme peut-être Oasis, et surtout les Smiths, un groupe dont on ne se lasse pas d’écouter les morceaux, qui de toute façon ne vous laissent pas le choix. Vous ne pouvez pas vous en passer.

Cette fois-ci donc, l’ouragan vient de Sheffield ou tout près, des prolos de Ken Loach, ou pas loin, du brouillard, de la pluie, de l’accent à couper au couteau, à l’opinel, du rot bien mousseux, de cette bière qui tache peu mais se pisse beaucoup. Cette fois-ci, l’ouragan nous vient de ces laissés-pour-compte, peut-être, qui chez nous ne font jamais de musique, en tout cas rarement. L’Angleterre d’en bas en formation réduite, la guitare tenue bien haut, vous savez au-dessus de la taille, comme Mc Cartney tenait sa basse dans les Beatles. Les Monkeys ressemblent à tout grand groupe anglais inoubliable même après sa mort (jeune en général), un quatuor de jeunes gens habillés comme des jeunes gens, le faux air de se foutre de tout, ou l’air sérieux de prendre tout au pied de la lettre, cette morgue certaine qui colle à ceux qui savent... ...qui savent qu’ils sont au-dessus de la mêlée de la foule copieuse des nouveaux groupes nouveaux phénomènes, nouvelles « next big thing » à ne pas louper. Les Monkeys méritent, il faut le dire, totalement leur fulgurant succès : plus de 150 000 copies de l’album, en dépit du téléchargement, écoulées le jour de la sortie, en Angleterre.

Dès lors, il n’y a que les vieux cons pour se demander si toute cette foire ira au-delà d’un album, si le groupe confirmera plus tard, s’inscrira dans la durée. La durée, on s’en fout, Les Libertines ont vécu, les Smiths aussi, les Stone Roses aussi, comètes irradiantes aujourd’hui au rayon souvenirs, et alors ? On peut laisser, l’âme en paix, à Radiohead le soin d’écrire en grand l’Histoire du rock anglais. Les autres ne font que passer, certes, mais quels passages ! Alors, donc, les Monkeys, premier album, accent plaqué contre les murs de toutes les usines qui ont dû fermer sous l’ère Thatcher, dégaines de derniers de la classe au fond à gauche, jeu de guitare limite mais jamais bourrin, jeu de scène déjà vu mais à voir, autrement dit de ravissants branleurs qui n’en ont rien à secouer, mais secouent quand même, invitent au déhanchement, au sautillement, à énerver voisins, voisines, concubin, concubine et camarade de classe.

Ils n’en ont pas encore fini avec le biactol, mais enterrent en une chanson la nouvelle chanson française, ridiculisent les frères Gallagher, vont jusqu’à donner un sévère coup de vieux à leurs tout juste aînés confrères écossais des Franz Ferdinand. Des titres comme Red lights indicates doors are secured ou I bet you look good on the dance floor singent les Smiths dans le style, évoquent clairement également les préoccupations de leur âge, loin des polémiques vaines ou des élans forcés vers quelque message que ce soit. Ils chantent et dansent, et emballent, et l’on en sort ravis, conquis, bluffés quand même d’avoir été, justement, encore bluffés par un de ces innombrables « groupes du siècle » qui naissent Outre-Manche deux fois par semaine, au moins. Les grincheux, même les grincheux, grincheront, ils ne pourront pas résister longtemps à l’élan de ces quatre-là, déjà fabuleux, même si dans deux ans, peut-être aux oubliettes. C’est ça la musique dite « de jeunes », une histoire de jeunes, justement, pleine de bruit, un peu de fureur, beaucoup de marketing, certes, mais le marketing n’empêche pas la grâce, n’omet pas le talent, et ne suffit pas, de toute façon, à changer une citrouille en carrosse. Les Arctic Monkeys en ont un bien beau, de carrosse, un carrosse rugueux, postillonnant et mal taillé pour les grandes avenues, mais qui nous mène au bar sans tortiller. A coup d’ « un petit dernier pour la route », on en sortira un peu gai, très heureux même, complètement emballé par ces treize morceaux qui ne changeront rien à la face du monde, comme on dit, mais tourneront longtemps tout au long de l’année... ...jusqu’à ce que d’autres Arctic Monkeys débarquent, aussi « indispensables », aussi « géniaux », également éternels.


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