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Kirtu

Un film Estonien

Un grand film, simplement.

JPEG Le cinéma des Carmes à Orléans propose parfois une séance surprise. Quand le programmateur a croisé un film qui l'a touché, qu'il souhaite donner un coup de pouce à une œuvre rare, oubliée de la distribution, il convie son public fidèle à une soirée découverte. Les spectateurs arrivent sans savoir ce qu'ils verront, la curiosité et la confiance faisant le reste.

Ce soir-là, une bonne chambrée allait découvrir un film estonien. Il est fort probable que jamais aucun d'entre nous n'aurait eu l'idée et la possibilité de rencontrer Kirtu, cette jeune fille estonienne, prétendument simplette. Nous allions sortir de la séance différents, souriants, heureux d'avoir croisé la route de ces acteurs forts et émouvants.

Ne pensez pas que j'en rajoute. Le silence qui suivit la projection fut éloquent. Il était porteur d'une admiration forte, d'une reconnaissance pour celui qui nous avait permis de voir ce grand film. Nous étions bouleversés, transformés, heureux et troublés à la fois. Ainsi, des œuvres de cette qualité pouvaient rester dans le silence d'un système qui encense la médiocrité avec tout l'appareil médiatique possible et laisse dans l'ombre des chefs-d'œuvre qui ont le tort de ne pas être issus de la consanguinité culturelle dominante.

Je pourrais vous raconter ce film merveilleux. Ce serait alors vous mettre l'eau à la bouche inutilement, tant il est peu probable que vous puissiez, à votre tour, avoir la chance d'admirer cette production. Car telle est la logique du cinéma : tout pour quelques mastodontes, souvent issus de l'industrie du loisir formaté américaine, et rien pour les autres … ou bien quelques miettes.

Je pourrais vous inciter à aller vers les salles d'Art et Essai, les derniers bastions de la culture qui résiste au modèle dominant, mais serais-je suivi ? Les faits sont têtus, combien sommes-nous encore à refuser ces salles tout à la gloire du pop-corn et du film chamallow ? Nous tombons collectivement dans le piège du marketing et de la promotion déguisée en information. Rien de vrai dans tous ces papiers et émissions dithyrambiques.

Alors, je vous laisse avec cette eau à la bouche qui n'ira pas plus loin. Kirtu restera invisible : il n'y a pas de place pour les films estoniens, ni d'ailleurs pour ceux d'autres nations exotiques. Le cinéma ne peut être qu'américain ; ne cherchez pas plus loin. Le plan Marshall avait programmé cette stratégie de formatage des esprits …

Kirtu se passera de vous ; le film restera dans des bobines désespérément closes. Qu'importe que son visionnage soit un moment hors du temps, un instant de grâce ou le spectateur se sent meilleur. Qu'importe que ceux qui l'ont vu aient partagé une émotion intense qu'ils ont souhaité prolonger par des conversations enthousiastes.

Qu'importe encore si les personnages du film nous hantent encore longtemps après la projection, nous posent interrogation et réflexion. Qu'importe que j'aie cette folle envie de vous faire profiter à votre tour de ce pur moment de bonheur. Les réalités intangibles du marché vous interdiront d'accéder à ce chef- d'œuvre.

C'est désespérant, c'est insupportable ! Voir des files d'attente pour des productions insipides, des produits indigestes de seconde zone et savoir que ce film restera à jamais invisible dans ce pays. Combien, en effet, y a-t-il dans ce pays de salles susceptibles de projeter cette merveille ? Pire encore, combien de spectateurs se déplaceraient alors pour un film qu'aucune radio, qu'aucune télévision, qu'aucun journal n'auraient évoqué. Les marchands de soupe se donnent la main pour abrutir la population et nous devons reconnaître qu'ils y réussissent fort bien.

J'ai eu ce privilège incroyable d'avoir été, ce soir-là, un spectateur comblé et émerveillé. Je n'ai qu'à me féliciter d'avoir l'immense chance de profiter d'un cinéma comme celui des Carmes à Orléans. Merci donc à eux d'exister malgré les difficultés économiques, l'indifférence du plus grand nombre, l'absence de curiosité des uns, le manque de moyens des autres … Quant à ceux qui n'ont pas ce privilège, que puis-je leur conseiller ? Il faut admettre que nous sommes impuissants à changer cette donne absurde qui veut que tout le monde doive regarder la même chose. Il faut s'y faire : l'impérialisme culturel se conjugue fort bien avec la domination économique. C'est désespérant !

Reconnaissancement leur.

Une seule critique sur nos chers médias français ici =>

http://www.lefigaro.fr/cinema/2015/02/03/03002-20150203ARTFIG00334—kertu-amours-interdits-en-estonie.php


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