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Klub des Loosers : la détresse du rappeur masqué

Alors que l’égotisme démesuré s’y répand comme une traînée de poudre, le rap accouche parfois d’un ambassadeur marginal, s’inscrivant avec malice aux antipodes des standards musicaux en vigueur. C’est sans conteste le cas avec le Klub des Loosers, un binôme dont le chef de file, Fuzati, ne se refuse aucune transgression. Adepte assumé de provocations en tout genre, sans complexes ni tabous, le rappeur masqué traîne son désenchantement de projet en projet. Et puise soigneusement dans les faits sociétaux la matière première de ses écrits, souvent désemparés, toujours ironiques. Portrait d’un artiste déjanté.

Se mettre à dos à la fois le jeune aspirant-délinquant et ses parents névrosés constitue déjà un exploit en soi. Mais se poser en artiste marginal au sein d’un mouvement qui a fait du non-conformisme sa marque de fabrique l’est encore davantage. Fuzati, le leader du Klub des Loosers, peut légitimement se targuer de répondre sans mal à ces deux challenges. En réalité, le rappeur versaillais a largement de quoi rebuter l’auditeur lambda : un flow décalé, une image savamment négligée, des textes traduisant un mal-être profond et une volonté insatiable de sortir du moule égocentrique, amoral et libidineux dans lequel nombre de MC’s se sont eux-mêmes enfermés. Cette singularité – très habilement mise en scène – place le Klub des Loosers face à un défi de taille : exceller, toujours se montrer irréprochable, afin de s’imposer sur ce qui s’apparente clairement à un marché de niche exigu, à savoir le rap adulte cynique et désenchanté. Et si le groupe ne regorgeait pas de ressources, son empreinte musicale si spécifique l’aurait déjà réduit à néant, faute d’avoir réussi à conquérir le public.

Avec sa verve implacable, Fuzati s’attache à dresser le portrait d’une société en perdition. Armé d’une ironie hors pair et d’un vrai sens de l’autodérision, il pose sa voix nasillarde sur les instrumentaux très inspirés de Detect, son discret DJ. On lui reproche parfois son ton geignard et sa technique hasardeuse, mais cela revient à nier l’évidence : leur contribution, essentielle, à la viabilité d’un univers artistique précisément calibré. Au mieux provocateur, au pire asocial, Fuzati prend un malin plaisir à battre la mesure pour tous les rebuts que la commodité rejette sans scrupules. Porte-étendard des désœuvrés et des inadaptés, il relaie avec humour les déboires de sa génération, pessimisme et couplets au vitriol à l’appui. Cynisme à tout crin, misogynie de circonstance, il n’hésite jamais à saupoudrer ses textes d’une misanthropie teintée de désarroi. Artiste à la fois comique et revendicateur, il pourrait apparaître comme le Jason Reitman du hip-hop hexagonal – la désillusion en plus.

 

La maturité en huit ans

Affublé de son imparable masque blanc, Fuzati est parvenu à se créer un personnage sur mesure. Maître d’un univers imaginé de toutes pièces et mis en scène au gré de ses envies, le Versaillais se complaît à refuser les catégorisations, se libérant ainsi du carcan des raccourcis et des étiquetages hâtifs. De Vive la vie (2004) à La fin de l’espèce (2012), il arbore une maturité artistique plutôt rare dans un milieu où les téméraires et les engourdis se comptent en légions – bien épaulé, il est vrai, par une architecture sonore de premier choix. Et, au fil des années, alors que ses thématiques se diversifient, les champs lexicaux, eux, restent immuables. Comme indétrônables. Assez pour les ériger en pierre angulaire de sa réussite ?

Sans trop tarder, la voix du Klub quitte les bancs de l’école pour rejoindre le monde professionnel, ne délaissant pour autant jamais son bagou, sa fougue et, surtout, son langage sans demi-mesures. Il dépeint alors avec ironie le ronron linéaire de la vie d’adulte. Et crie son envie irrépressible de ruer dans les brancards, notamment lorsqu’il écorne sans ambages la pression sociale et les relations conflictuelles qui animent trop souvent notre quotidien. Avec, en filigrane, une analyse clinique des maux dont souffrent la classe moyenne et les jeunes citadins.

Membre à part entière de la scène alternative francophone, le Klub des Loosers marche à cet égard dans les pas de James Delleck, TTC, Cyanure, La Caution ou encore des Svinkels. Des cousins microphoniques et des compagnons de route occasionnels. Ce courant très sélectif, qui a révolutionné le rap dès son émergence, se distingue par une créativité débridée et une intarissable volonté de tendre au public un miroir déformant, le renvoyant ainsi à ses propres déviances, sans détours mais avec dérision. Des caractéristiques à juger sur pièces. Histoire de ne pas galvauder le plaisir auditif…


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