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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > L’alphabet des ombres

L’alphabet des ombres

"Sans tomber dans une définition, je dirai que la poésie naît d'une perception ardente et fervente du réel et des émotions qu'il provoque en nous. "Poésie est émotion", oui, et bien sûr poésie est aussi langage. Ce que nous avons perçu, ce qui nous a émus, nous désirons l'exprimer de façon à le communiquer à notre futur lecteur, non pas d'une manière strictement logique, mais en s'adressant à sa sensibilité, à son imagination. Les mots surgissent, appellent d'autres mots ; un rythme se crée ; une musique, qui nourrit l'inspiration, entraîne le déroulement du poème. Peu à peu, au gré de cette course aventureuse, s'édifie le sens du poème, qui ne précédait pas l'écriture, mais découle de ce corps à corps, que l'on dirait amoureux, avec le langage. C'est là une expérience relativement brève, mais qui sera suivie d'un plus long et délicat travail de mise au point.
Enfin, le poème achevé est offert en partage, dans l'espoir que le lecteur, porté par le rythme, les images et le sens, retrouvera en lui ce qui fut pour le poète l'émotion initiale.
"
 Jean Joubert In "La maison du poète"

 

Après le virulent et pessimiste recueil "État d'urgence" (poèmes, 1996-2008 - Editinter), Jean Joubert n'avait plus rien publié, sinon des plaquettes et des livres d'artistes. L'éditeur de poésie Bruno Doucey, qui le lisait depuis des années et avait appris (les poètes s'apprennent d'abord les uns les autres par le coeur) à déchiffrer cette poésie cernée d'énigmes, dont les métaphores couleur de nuit et de sang délivrent des secrets subtils qui sont ceux de la vie quotidienne sublimée par le songe, a publié récemment "L'alphabet des ombres" (mars 2014). Il n'en fallut pas plus pour que Jean Joubert, âgé de 86 ans, ne reprenne son bâton de pèlerin. En homme de la terre (il cultive lui-même son jardin, et n'a de cesse de retourner dans le giron sensuel de dame nature où il puise les fragrances et la matière inavouable qui rend son oeuvre si particulière, à l'écart des chemins battus et rebattus de l'écriture poétique : "Le mot village : mot bien-aimé sur les lèvres du jour/ et le parfum d'enfance/ qui fut parfum de lilas et de rose/ dans les jardins d'oiseaux" - Extrait d'un poème inédit à paraître prochainement), il ne rechigne pourtant pas à aller à la rencontre de ses lecteurs dans les salons et les festivals de poésie. Jean Joubert est homme affable, solitaire aussi, que les mégalopoles révulsent. Il a besoin des chemins de terre, de ces bonnes auberges à l'orée du vertige où se mettre à l'écoute de la nuit profonde avec ses appels mystérieux. Jeune universitaire, il avait enseigné à New-York dont il décrit les versants cauchemardesques dans "La chambre de verre". Depuis 1962, il vit à Guzargues, dans la garrigue languedocienne. Ces dernières années, il m'envoyait régulièrement ses poèmes en me faisant part de ses appréhensions quant à une éventuelle publication. Un jour de l'an 2013, Bruno Doucey a frappé à sa porte et lui a exprimé son désir de publier un livre de lui. Ils en ont discuté ensemble, et se sont d'emblée trouvés en affinité pour composer un ouvrage dont Bruno Doucey, avec toute la confiance que lui accordait son nouvel auteur, a tenu à finaliser la forme : "Et quelle chance de rencontrer un éditeur tellement attentif et sérieux  ! C'est si rare de nos jours ! Et en plus, il est un excellent poète !" Ainsi Jean Joubert me fit part (en s'exclamant tel un jeune poète édité pour la première fois) de la joie qu'il n'a eu de cesse d'éprouver tout au long de cette collaboration amicale et "frugale". Quel magnifique résultat, en effet, tout de sobriété et d'une inspiration lumineuse, comme un arc-en-ciel vespéral après une longue et sombre journée de pluie. Ce livre, au titre égarant au possible, recoupe par fragments successifs et par bris d'écritures intemporelles absolument toute l'oeuvre de Jean Joubert. Il passe en revue une grande partie du bestiaire fantastique (Loup, renard, cheval, albatros, fouine, merle, paon, renard, sanglier, hibou et oiseaux rêveurs, lézard, cerf, fourmis, chien, sphinx, chauve-souris, papillon, araignée, caïman, marmotte, rat, chèvre, bouquetin, rapace, bête endormie, poisson bleu, abeille, cormoran, col-vert, flamants, mouettes rieuses, bête lourde, âne, faucon, chevêche, pipistrelles, rouge-gorge ...) qui rôde à la lisière de sa forêt de poèmes recélant, pour qui sait y voir, les symboles sur lesquels l'humanité tour à tour s'enchante où s'épouvante elle-même, sans distinction de races ou de pays. Au final, le lecteur reste suspendu à la voix mélancolique, presque tragique, du poète-conteur à qui l'aimée lointaine apparaît soudainement comme la plus belle des roses d'Ispahan, marquée par le rubis mystique du vin sacré de la poésie. En Août dernier, Jean Joubert m'écrivait : "Ce recueil rassemble des poèmes écrits ces dix dernières année, et surtout depuis "Etat d'urgence". Certains sont des textes de livres d'artistes, à tirages limités et souvent très limités, réalisés avec des peintres amis : Ségura, Cayol, Fabre, Laroche, Deparis, Geneviève Sicre, Raphaël Kleweta... Je fais tout ce qui est en mon pouvoir pour aider Bruno Doucey dans la diffusion de ce livre car la vie n'est pas facile pour un éditeur de poésie, aussi compétent et fervent soit-il. Ce qui est le cas avec Bruno". et il conclut sa lettre par :

"Dans le monde tel qu'il est, hélas !, il faut serrer les rangs et tenter de préserver de tous les assauts, une image de l'humanisme qui nous est si chère.".

André Chenet

 

Post scriptum. Le livre est subdivisé en 3 sections principales, chacune constituée de courts recueils dont j'avais déjà publié plusieurs poèmes (puisés pour la plupart dans Retournement de la parole constituant la deuxième section du livre) soit sur ce blog détourné en revue de poésie Danger Poésie qui, depuis 2005, s'évertue à constituer une anthologie de mes compagnons en poésie dans laquelle, à ce jour, Jean Joubert, en compagnie de Tristan Cabral, André Laude, Christian Erwin Andersen, emmanuelle k, Paul Mari, Ghyslaine Leloup, Cristina Castello ... est un des auteurs essentiels (... et tant d'autres sont encore à venir). Il fut un des premiers, avec Paul Mari et plus tard Mario Mercier, à me conseiller alors que, sans expérience aucune, je me lançais dans l'aventure insensée de publier une revue de poésie, La Voix des Autres, pour ne pas la nommer. Mon choix de poèmes s'est donc limité à la première partie intitulée "Chemins de terre" et à "Maison de miroirs", la troisième, en souhaitant vivement que cette mince compilation donnera l'envie à nos lecteurs de se procurer ce livre que personnellement j'ai "écouté" comme un "Oratorio", même si Jean Joubert, je lui dois de le préciser, se déclare athée, mais non impie. Le poète n'est-il pas cette personne aiguillonnée corps et âme par le désir sacré de restituer la parole du chant universel ?

 

 

L'Alphabet des ombres
Morceaux choisis dans le corps du livre :

 Chemin de terre

Extraits de Noces de sable

 à Michel Fabre

J'ai fondé sur le sable une ville de fer
crispée, arquée, dans son refus du vent
et de la langue rêche des tempêtes.

J'ai défié la dévoreuse.

...

Nous nommerons Sable
cet enfant rêveur
amoureux des voyages.

Que le vent l'arrache
l'emporte sur de hautes routes.

...

 

Extrait de Un chemin de galet  :

Cassandre prophétise :
"Quatre galets en croix au crépuscule
dans le jardin de la sorcière
présagent le péril, la trahison."

Mais nul ici n'entend la voix des pierres.

....

Fêlure de ce galet rose :
sexe nu de l'amoureuse

...

J'écris
sur un galet
le nom secret de la mer

...

Extrait de Dans le jardin d'Éros

Cette femme d'hiver,
cette égarée,
n'a plus de bouche.

Donnez-lui une rose noire
ou le sang d'un corbeau
pour que fleurisse à son visage
la nuit d'un rire cruel.

Le coeur des égarées
toujours
saigne noir
dans nos songes.

...

 

Extrait de Alphabet des ombres

Adieu, belles compagnes,
aux bouches blondes,
aux gorges lourdes de moissons,
aux ventres d'auberges tendres.
Adieu à vos ombrages.

Voici le temps des sentiers solitaires
entre le roc et la brûlure.
Rude saison !
Sur nos douleurs s'épuisent
les piètres onguents de la mémoire.

 

...

 

 Maison de miroirs

Extrait de Visages, miroirs

 A Pierre Laroche,

Le souvenir est maison de miroirs.
La dame noire
y promène des lampes.

 

L'alphabet des ombres de Jean Joubert (février 2014)
Éditions Bruno Doucey - Collection "Soleil noir"
(134 p. - 15€)

 

Jean JOUBERT est né à Chalette-sur-Loing (Loiret) en 1928. Il a fait ses études à Montargis puis à la Sorbonne. Après de longs séjours en Angleterre, en Allemagne et aux Etats-Unis, il s'installe à Montpellier. Il a longtemps enseigné la littérature anglo-américaine dans cette ville. Il habite maintenant dans un petite village de la garrigue langdocienne et se consacre à ses activités d'écrivain. Il participe à de nombreuses rencontres avec ses jeunes lecteurs.

Son quatrième roman L’Homme de Sable (Grasset) a obtenu le Prix Renaudot en 1975, Les Poèmes : 1955-1975 (Grasset) le Prix de l’Académie Mallarmé en 1978, et Les enfants de Noé le Prix de la Fondation de France en 1988 pour le meilleur roman pour la jeunesse.

Bibliographie complète : http://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_Joubert

Une anthologie de sa poésie est disponible sur :
http://poesiedanger.blogspot.com/search/label/Jean%20Joubert


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2 réactions à cet article    


  • Pierre Régnier Pierre Régnier 3 novembre 2014 19:17


    L’important est que le sens du poème, qui ne précédait pas l’écriture, ne conduise pas l’écrivain à conforter, dans une adhésion démagogique a priori, le nouveau conformisme à la mode, comme c’était le cas ici :


    http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/a-remi-freisse-158686

     

    Je fais évidemment allusion, dans cette remarque, à André Chenet, pas à Jean Joubert.

     

    Mais je souhaite à l’un et à l’autre une large diffusion de leurs poèmes.



    • André Chenet André Chenet 7 décembre 2014 18:19

      Je respecte, non sans déglutir, votre point de vue bien que je ne sois pas plus avancé sur ce qui le motive. Si vous appellez « nouveau conformisme » le fait d’être révolté (le mot n’est pas assez fort) le meurtre d’un jeune homme de 21 ans par la police, il va de soi que nous n’avons rien à nous dire.
      D’autre part, sachez que le poème précède toujours la pensée de celui qui l’écrit. Bien à Vous.

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