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L’arbre à mémoire

Conte à quatre mains et quatre rois

La légende du Burundi

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Il s'appelle Norbert, il arrive du Burundi. Il est sans papiers, sans passé, sans espoir ! Demandeur d'asile et sans domicile pour l'instant, il est là en transit, sur un chemin d'exil qui n'en finit pas. Il est venu s'asseoir en face de moi dans ce drôle d'atelier où écriture et parole se mêlent. Auteur dramatique, il a égaré quelque part du côté de Bruxelles ses quatre pièces de théâtre, il espère qu'un jour son bagage retrouvera sa piste …

Norbert parle un français remarquable, sans faute ni barbarisme. Je l'écoute attentivement ; je l'invite à me rejoindre au pays des légendes. Il ne se fait pas prier même s'il m'avoue que suivre ce chemin mirifique est un luxe qu'il ne peut s'offrir dans les conditions actuelles. Pourtant, il parle ; il me raconte une histoire extraordinaire, un cadeau merveilleux qui illumine ma journée.

Il était une fois un jeune homme du nom de Ntare. Il avait grande ambition, se rêvait un destin qui lui ferait bien vite abandonner sa situation de vacher. C'est pour ça sans doute qu'il poussa son troupeau toujours plus loin, toujours droit devant lui. Il franchit de grandes distances, changeant de territoires, allant jusqu'aux rives du lac Tanganyika.

Chaque jour que dieu faisait, Ntare priait Kiranga dans le secret de son cœur. Il se souciait peu du Dieu que les missionnaires voulaient imposer aux hommes de son espèce. Il faisait bonne figure devant eux mais, tout au fond de lui, c'est à Kiranga qu'il réclamait aide et protection afin que chaque lendemain, ses vaches trouvassent de quoi manger.

Et ainsi il fut exaucé, marchant toujours sans trouver d'obstacles en travers de sa destinée, jusqu'au jour où son chemin croisa la route d'un monstre terrifiant vivant dans une grotte. Les hommes du pays craignaient la bête mais étaient régulièrement obligés de s'approcher de son repaire pour obtenir ses bonnes grâces quand la pluie venait à manquer. Il leur fallait, en effet, en dépit de leur frayeur, verser de la bière dans une pierre percée à l'entrée de son repaire.

Ntare ignorait tout ça. Lui n'avait qu'une crainte : c'est que la bête dont il entendait les féroces rugissements ne vienne attaquer ses vaches. Elles étaient trop épuisées pour aller plus loin ; elles avaient marché toute la journée. Ntare savait qu'elles devaient passer la nuit et la matinée suivante près de ce redoutable danger afin de restaurer leurs forces en se reposant et en paissant. Il n'avait pas d'autre solution que d'affronter le monstre …

Ntare venait de si loin qu'il avait sur lui des herbes ignorées alors dans ce coin d'Afrique. Il en faisait un usage personnel pour voir la vie en rose, se rêver un destin merveilleux et supporter les souffrances de sa longue errance. Qui n'a jamais eu le moindre petit travers pourra lui reprocher son comportement, tandis que les autres comprendront aisément sa petite faiblesse.

À toute situation critique, travers peut offrir pirouette pour peu que celui qui en est affligé sache en tirer profit : pour Ntare, il en fut ainsi. Le vacher sacrifia une grande partie de sa réserve d'herbes euphorisantes et vint devant la pierre percée qui justement était pleine de bière, récemment versée par les gens du pays, victimes d'une redoutable sécheresse.

Mélangée à la bière, son hachisch forma une pâte épaisse et peu ragoûtante. Pourtant le monstre, apparemment, la trouvait à son goût. En effet , l'énorme bête léonine se précipita sur cette mixture et l'engloutit au plus vite. Les lions sont goulus, c'est là le principal défaut des carnivores ; celui-ci avait pris la fâcheuse habitude de boire des boissons fermentées : c'est de ce vice qu'il perdit la face.

Ntare n'eut guère de temps à attendre ; dissimulé à deux pas de la grotte, il vit bien vite un changement de comportement chez ce lion gigantesque. L'animal, naguère si redoutable , tituba, se coucha sur le flanc en émettant des grondements étranges qui n'avaient rien de terrifiant. Puis, il se releva et, doux comme un agneau, s'approcha du vacher pour lui lécher les pieds avant de s'endormir d'un sommeil chargé de rêves étranges.

À son réveil, le Lion comprit qu'il venait de perdre, devant tous les animaux et les humains du secteur, en même temps que la face, sa réputation qu'il avait mis tant de temps à construire en forfaits féroces. Il était de ces animaux qui ont le sens de l'honneur. Il ne pouvait endurer de rester plus longtemps sur le lieu de son humiliation. Il quitta à jamais le territoire sur lequel il régnait sans partage jusqu'alors.

Ntare s'attribua le mérite de l'exploitet ce n'est que justice : c'est lui, en effet, qui avait, par son courage et sa magie, mis à bas le monstre du pays. C'est là que serait son royaume. Les gens du pays se prosternèrent d'autant plus aisément devant cet inconnu en haillons que la pluie, espérée depuis si longtemps, surgit pour accompagner la fuite du Lion. Ils y virent tous un signe de Kiranga.

Ntare réclama qu'on lui apporte une poule blanche ; il lui trancha la tête et en fit offrande à son Dieu bienveillant. Depuis ce jour, les habitants du Burundi qui veulent obtenir quelques faveurs de ce Dieu toujours si présent auprès d'eux, n'hésitent pas à reproduire le geste du premier roi du pays.

Ntare confia ses vaches à un jeune vacher. Il en avait fini de son errance : il avait trouvé la terre où lui et ses descendants allaient régner. En souvenir de sa longue marche, il institua un rite redoutable pour favoriser les semailles. Un troupeau de vaches devait piétiner un jeune homme offert en sacrifice, attaché sur le sol sur le chemin qui conduit les bêtes à la rivière.

Nous pouvons trouver la chose cruelle ; la vie, la mort, les semailles, la récolte sont les phases d'un même cycle naturel. Le rite en question reprenait la longue marche du premier roi et rappelait qu'il avait été vacher. Il fallait donc en sacrifier un chaque année pour que le contrat tacite, établi entre Kiranga et le peuple du Burundi, ne cessât jamais.

Ntare fut aussi dur pour lui même qu'il le fut pour cette tradition étrange. Il établit un cycle pour sa descendance qui fut respecté avec une totale rigueur en dépit de son étrangeté. Marcheur devant l'Eternel, il poussa sa logique jusqu'à attribuer à la taille de son pied, la marque de sa déchéance à venir.

Il établit quatre noms qui devaient se succéder au pouvoir. Ntare, le sien, puis Mutaya, Mwenzi et enfin Mwambusta. L'enfant qui se voyait attribuer le nom suivant sur la liste du cycle royal allait à son tour remplacer le roi précédent. C'est le roi qui, parmi ses nombreux enfants- puisqu'il avait une femme dans chaque palais qu'il avait fait construire sur son royaume- décidait un jour, le plus tard possible sans doute, de désigner son successeur en le baptisant du nom suivant sur la liste.

Mais il y avait une condition pour que le vieux roi laisse la place de manière irréversible. Chaque année, juste avant la terrible cérémonie des semailles, on comparait la taille du pied de l'enfant à celle du roi en exercice. Une empreinte était gardée dans un panier de farine de sorgho afin de pouvoir comparer. Si, par malheur pour lui, son fils l'avait dépassée, le roi déchu frappait une dernière fois sur le tambour sacré annonçant les semailles et cette année-là, c'est lui qui remplaçait le jeune vacher. La boucle était bouclée : la mort de l'un permettant la vie de tous.

Norbert en avait fini de son histoire. Elle était tombée de son arbre à mémoire. Lui qui prétendait ne pas être en mesure de raconter m'avait offert un merveilleux récit. Je lui promis de le transcrire pour que ce cadeau circule dans le pays où il espère s'établir. Pourvu que Kiranga veille sur lui et, pour le remercier de ce magnifique cadeau, glisse à l'oreille de notre préfecture que le garçon mérite d'être reçu dignement dans son nouveau pays.

Si les voix de l'administration sont sensibles aux belles histoires, j'ose croire que mon nouvel ami sera un compagnon d'écriture. L'homme a encore de nombreux récits à me confier ; j'espère qu'on lui en laissera le temps et qu'il aura même le bonheur de pouvoir monter l'une de ses pièces dans son nouveau pays. S'il suffit de sacrifier une poule blanche pour obtenir gain de cause, elle suppléera aisément le chat noir, si souvent appelé à la rescousse en bord de Loire.

Légendairement sien.

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4 réactions à cet article    


  • juluch juluch 20 octobre 2015 13:26

    Une belle histoire que vous a conté votre ami venant d’un pays lointain....


    A raconter avec le public qui va bien. 
     smiley

    Merci Nabum

    • C'est Nabum C’est Nabum 20 octobre 2015 17:21

      @juluch

      Je n’y manquerai pas !

      Soyez des nôtres, ce sera le 12 décembre


    • L'enfoiré L’enfoiré 20 octobre 2015 18:26

      Bonjour Nabum, 

      Il y avait longtemps avant que je revienne par ici. Désolé. 
      Beaucoup de points sur le feu de l’action.

      «  la vie, la mort, les semailles, la récolte sont les phases d’un même cycle naturel ».
      C’est un sujet passionnant. 
      Je préfère la vie. Avant et après, le vide....
      Pourtant, j’ai dû me retourner contre ceux qui ne s’y intéressent que vers la fin en cherchant des appuis pour que cela passe au mieux.

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