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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > L’Auberge rouge

L’Auberge rouge

Une auberge peut en cacher une autre.

Cette semaine sort le film L’Auberge rouge de Gérard Krawczyk avec Christian Clavier, Josiane Balasko, Gérard Jugnot et Jean-Baptiste Maunier.

Comme le précédent film de Claude Autant-Lara, sorti en 1951 à l’occasion de la commémoration du centenaire de la mort de Balzac, cette nouvelle adaptation pour le cinéma, ce remake sous forme de grosse farce macabre, n’a qu’un très lointain rapport avec la nouvelle éponyme (même si une édition de poche vendue 2 euros publie le texte de Balzac avec l’affiche du film de Krawczyk en couverture !).

Le film raconte l’histoire d’aubergistes qui seraient, selon la novlangue d’aujourd’hui, des serial killers. Cependant, le scénario repose sur un fait divers qui s’est déroulé en Ardèche à la même époque où Balzac a écrit sa nouvelle, sans doute en avait-il eu connaissance.

Voici donc l’histoire de L’Auberge rouge telle qu’elle est racontée dans la nouvelle de Balzac (1831) :

A l’occasion d’un raout chez un banquier parisien, un négociant allemand, Hermann, raconte l’histoire d’un crime qui s’est déroulé dans une auberge connue sous le nom d’Auberge rouge.

Dans une sorte de mise en abyme, le narrateur va nous décrire ce qui se passe dans le salon, et les réactions des convives, tandis qu’Hermann déroule son récit.

Veuillez donc considérer qu’il y a un narrateur principal ou primaire (celui auquel Balzac prête directement sa voix) et un narrateur relais (Hermann).

L’histoire est celle de deux jeunes Français, originaires de Beauvais, sous-aides pendant l’épopée napoléonienne de l’armée de Rhin-et-Moselle, qu’ils s’apprêtent à rejoindre près de Coblentz en Allemagne. Ils sont chirurgiens-militaires de formation. Si l’un se nomme Prosper Magnan, on ne connaît pas le nom de l’autre que, par commodité, Hermann va appeler Wilhem.

Les deux jeunes hommes atteignent, après une longue marche, une auberge qui se trouve sur la rive gauche du Rhin qu’occupe l’armée française, la rive droite étant occupée par l’armée autrichienne, Balzac décrit ainsi l’auberge :

«  Entièrement peinte en rouge, cette auberge produisait un piquant effet dans le paysage [...]. Cette maison devait son nom à la décoration extérieure qui lui avait été sans doute imposée depuis un temps immémorial par le caprice de son fondateur  ».

L’aubergiste et sa femme reçoivent leurs hôtes et acceptent de les héberger, malgré l’heure tardive, ils leur servent également un repas. C’est alors qu’arrive dans la nuit un “gros petit homme” précédé par deux mariniers qui portent une valise. L’auberge étant maintenant complète, seul le gros petit homme peut être hébergé. Hermann dit de lui :

«  Nous n’avons jamais su ni le véritable nom ni l’histoire de cet inconnu [...] il venait d’Aix-la-Chapelle ; il avait pris le nom de Walhenfer, et possédait aux environs de Neuwield une manufacture d’épingles assez considérable. »

Ce qui apporte une touche de mystère, voire de fantastique (dans la veine d’Hoffmann), à cette histoire. De fait nous apprenons que la fabrique a brûlé et que Walhenfer transporte dans sa valise « cent mille francs en or et en diamants  ».

La configuration de l’auberge est telle que le couple d’aubergistes, le négociant Walhenfer, et les deux Français, vont dormir dans des pièces contiguës. Pendant la nuit Prosper Magnan ne peut trouver le sommeil, il se lève et commence à fantasmer sur la fortune qui est cachée dans la valise du négociant. Puis pris dans une sorte d’état somnambulique, il décide d’assassiner Walhenfer pour le dépouiller. Mais avant de commettre son forfait il sort et va se promener le long des berges du Rhin. L’air frais le ramène à la lucidité, il se souvient de son enfance dans une famille pauvre, mais honnête, et il renonce à son funeste projet. Il trouve alors le sommeil.

Au matin, on découvre Walhenfer assassiné : il gît dans une mare de sang, le crime a été commis à l’aide d’un instrument de chirurgie, tandis que la valise a disparu et que Wilhem, le deuxième Français, s’est enfui. Selon Hermann, Prosper lui aurait alors déclaré : « C’était déjà [...] une punition de mes pensées  », l’intention vaudrait donc l’action (de tuer), est-ce là la morale de l’histoire ?

Prosper Magnan, bien qu’innocent, est accusé (1) et, à l’issue d’un conseil de guerre, arrêté puis fusillé. Il a refusé d’accabler celui qu’il a appelé Frédéric (véritable prénom de Wilhem) et dont il n’a pu envisager qu’il soit un criminel ; leur amitié est ancienne.

Dans le salon où cette histoire vient d’être racontée, Taillefer, un ancien fournisseur des armées impériales (2), devenu banquier, a fait montre de nervosité à plusieurs reprises, ce que le narrateur [à partir d’ici narrateur = narrateur primaire] a remarqué. Aussi, ne manque-t-il pas de lui demander si sa famille n’est pas de Beauvais et si son prénom n’est pas Frédéric... Taillefer est obligé d’en convenir, en réalité il n’est autre que le Wilhem-Frédéric de l’Auberge rouge !

La voisine du narrateur lui glisse alors à l’oreille : « Vous avez presque fait office de bourreau », n’était-ce le fait que Taillefer a une fille, Victorine, qui est apparue dans le salon et dont le narrateur est tombé follement amoureux... On apprend aussi qu’elle sort du couvent et que, ma foi : « Elle est bien belle et bien riche » ...

Entre-temps, Taillefer a été victime d’une crise d’épilepsie et il va mourir un peu plus tard. Le crime ne paie pas.

Quant au narrateur, pour régler son cas de conscience (il a reçu le faire-part de décès et il veut épouser Victorine, mais sans bénéficier du crime qui va enrichir, par voie d’héritage, la fille du banquier :

« Un jour, je me suis retrouvé presque complice du crime sur lequel repose l’opulence de la famille Taillefer : j’ai voulu demander la main de Victorine »

écrira-t-il plus tard avec un zeste de scrupules), il décide de réunir un sanhédrin (3), une sorte de jury d’honneur composé de dix-sept de ses amis (un secrétaire d’ambassade, un prêtre, un puritain, deux anglais, etc.) pour l’aider à trancher le dilemme auquel il est confronté.

Et ce malgré la remarque acide d’un participant au raout : « Où en serions-nous s’il fallait rechercher l’origine des fortunes  ! ».

Le vote de ce jury ad hoc a lieu à l’aide de boules de couleurs, il dégage une majorité absolue de neuf boules blanches (symbole de la virginité) ce qui pourrait interdire le mariage, mais ce point n’est pas vraiment tranché dans la fin de la nouvelle.

Un homme parmi les plus honnêtes, le puritain, s’adressant au narrateur aura le mot de la fin, c’est la chute de la nouvelle : « Imbécile, pourquoi lui as-tu demandé s’il était de Beauvais ! ».

Ecrite en mai 1831, l’Auberge rouge qui comporte deux parties, L’Idée et le Fait et Les Deux Justices, appartient aux Etudes philosophiques de La Comédie humaine ; on en conseillera la lecture juste avant celle du Père Goriot (1835), roman où réapparaît le personnage de Victorine Taillefer que Vautrin (l’ancien forçat) voudrait faire épouser à Rastignac (elle en est amoureuse) pour faire sa fortune, mais ce dernier lui préférera la blonde Delphine de Nucingen (née Goriot). C’est dire si le lien entre les deux œuvres est évident.

Pauvre Victorine ! ”

Cette question maintenant qui fleure bon sa problématique à la Marcuse : n’y a-t-il plus aujourd’hui, d’un côté, qu’une industrie cinématographique axée sur la rentabilité commerciale immédiate par la fabrication de produits marketing, vendus à grande échelle par le relais des consortiums médiatiques, de l’autre, une culture populaire authentique, à vocation artisanale, qu’ont pu illustrer à l’époque de l’ORTF l’adaptation télévisée de Jacquou le Croquant d’Eugène Le Roy ou des nouvelles de Maupassant par Claude Santelli, mais que cette industrie n’en finit pas de massacrer ?

Je crois déjà entendre la réponse : « oui mais, cher monsieur, notre film a fait beaucoup d’entrées, il a plu au public, donc il est populaire » ; tout dépend de la conception que l’on a du mot “populaire” ...

Alors allez voir, si vous le voulez le film de Krawczyk, mais lisez tout de suite après la nouvelle de Balzac, et dites ce que vous pensez de l’une et de l’autre ici même sur Agoravox.

Michel Frontère (Nîmes)

Notes

(1) il ne s’est donc pas aperçu au retour de sa promenade nocturne du crime et de la fuite de Wilhem, n’oublions pas que l’écriture de la nouvelle intervient en pleine apogée du romantisme ce qui peut excuser telle ou telle invraisemblance.

(2) comme le père Goriot et celui d’Eugénie Grandet !

(3) ancien conseil suprême du judaïsme, siégeant à Jérusalem et présidé par le grand prêtre.


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7 réactions à cet article    


  • LE CHAT LE CHAT 4 décembre 2007 15:16

    voilà la fameuse auberge de Peyrebeille

    http://pagesperso-orange.fr/mathon/peyrebeille/peyrehistorique.htm

    et l’histoire http://pagesperso-orange.fr/ligerien.christian/AUBERGE%20PEYREBEILLE.htm

    Le bouquin de Balzac que j’ai lu il y a longtemps est bien loin du comique , les victimes de la famille Martin auraient donné du boulot aux experts Privas s’ils avaient existé à l’époque !


    • Fif Fif 5 décembre 2007 10:23

      Merci pour cet article et ces précisions.

      Difficile cette semaine d’allumer la radio ou la télévision sans tomber sur Balasko, sur Jugnot ou sur Clavier, qui viennent nous vendre leur production, « qu’ils ont eu tant de plaisir à tourner, dans une ambiance formidable ».

      Quand j’ai entendu parler de ce film, il y a quelques semaines, j’ai été séduit par l’idée de ce remake du film d’Autant-Lara, dont Fernandel et Françoise Rosay campaient avec talent les principaux personnages. Mais maintenant, ce matraquage est insupportable, c’est la raison pour laquelle je n’irai pas voir ce film, tout comme les Bronzés 3, cette technique de marketing me fait maintenant réagir par un boycott systématique.

      Je le verrai à la télé, avec grand plaisir, dans 5 ou 6 ans, sur une chaîne non cryptée.

      Fif


      • Wlad Wlad 5 décembre 2007 10:49

        Je doute que tu en tires grand plaisir.


      • Michel Frontère Michel Frontere 6 décembre 2007 09:31

        @ Fif : je pense exactement comme vous, tout ce matraquage, ce conditionnement par la publicité, déguisée ou pas, me fait fuir ce type de spectacle.

        Mais comme Wlad, au vu de la bande annonce du film, je ne crois pas que l’on puisse éprouver du plaisir à regarder ce qu’autrefois on aurait désigné du nom de “navet”. De plus, Clavier, Jugnot, ça fait un peu “artistes officiels” aujourd’hui, non ?

        En tous cas le film de Claude Autant-Lara, avec Fernandel, Françoise Rosay, Carette, Jean-Roger Caussimon, Jacques Charon, était autrement plus subtil. Il créait un sentiment de malaise, Fernandel, paraît-il, se demandait dans quelle production il était tombé.

        Clavier, lui, a déclaré vouloir gommer le côté anti-clérical du film, mais à force d’affadir on finit par présenter des produits sans saveur ni odeur. C’est le nivellement par le bas.

        C’est dommage, mais quelqu’un voudra-t-il défendre ici le film de Krawczyk ?


        • Zéphirin 19 avril 2008 18:50

          Je n’ai pas choisi d’aller voir ce film, je l’ai découvert avant-hier au cours d’un vol Air France et je dois dire qu’il a fait plus que m’aider à passer le temps. Comme il était sous-titré en anglais, j’ai pu enrichir mon vocabulaire dans cette langue, par exemple apprendre comment on dit épouvantail (scarecrow). Ce film m’a rappelé les films d’humour noir anglais de la belle époque de ce genre, Noblesse oblige, tueurs de dame, arsenic et vieilles dentelles etc.

          Je ne vais pour ainsi dire jamais au cinéma, j’ai été heureux de voir qu’il y avait encore des film très écrits, aux dialogues riches et bien travaillés.

          Je louerais l’auteur du film pour son art du portrait, au sens propre, qu’on pourrait encadrer, les images sont très soignées. Le personnage du curé interprété par Gérard Jugnot est très réussi.

          La fin qui est un clin d’oeil tout à fait inattendu au Pont de la Rivière Kwai est infiniment savoureuse.

          Zéphirin 

           


          • Michel Frontère Michel Frontere 20 avril 2008 15:53

            Dans un article publié dans son édition datée du 9 avril Le Monde indiquait, je cite :

            « Dix-sept films ont consacré plus d’un million d’euros aux salaires des comédiens stars en 2007. “L’Auberge rouge”, de Gérard Krawczyk, arrive en tête avec 3 millions d’euros pour les rôles principaux (Christian Clavier, Gérard Jugnot, Josiane Balasko).

            Ça vaut bien, sans doute, le plaisir qu’ils ont procuré aux spectateurs béats comme Zéphirin !


            • Zéphirin 25 avril 2008 09:35

              Je parlais du film, pas d’autre chose. Un million d’euros pour un film, effectivement ce n’est pas peu, mais ça ne nous regarde pas, nous les spectateurs, pas plus que tous ses aspects financiers, à moins qu’il ne s’agisse d’argent public. Si un producteur est prêt à y mettre cette somme, et qu’il s’y retrouve, tant mieux pour lui, s’il y perd ses billes, tant pis. En tout cas, il prend des risques et on ne peut l’en blâmer car l’ambition culturelle de l’Auberge rouge est loin d’être négligeable.

              Pourquoi suis-je qualifié de spectateur béat, je me le demande.

              Il est à peu près sûr que Frontere n’a pas vu le film, sinon il en parlerait un peu. Il serait quand même plus intéressant de discuter de ce film avec des gens qui l’ont vu.

              Zéphirin

              (a 

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