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L’homme-joie

Ouvrir un livre de Christian Bobin c’est se pencher pour boire à la source. Autant que les précédents, son dernier ouvrage, "l’homme-joie", éclaire et désaltère. Oui, Bobin coule de source. Comme jadis à nos bouches d’enfants buissonniers brûlait, surgie d’une colline morvandelle, l’eau froide de la fontaine d’Amour, ainsi fait la parole de Bobin en nos cœurs fatigués d’adultes : parole d’une région des mots qui ignore le divertissement et ses recettes, se rit de la course aux prix où la littérature, chaque automne, arrive à grand fracas de trompe. Le prix de Bobin ? Celui de l’eau vive qui sourd à petit bruit mais lance loin en nous son onde de choc. L’ « homme-joie » est l’homme qui boit toujours à la fontaine d’enfance : « Mon idéal de vie, dit l’auteur, c’est un livre et mon idéal de livre c’est une eau glacée comme celle qui sortait de la gueule de lion d’une fontaine sur une route du Jura un été. L’eau fila dans mon corps jusqu’au cœur où elle éteignit le feu de l’abandon qui le ravageait. Des dizaines d’années après, je me souviens du mystique réconfort donné par l’eau glacée. » C’est ce mystique réconfort que nous apporte son dernier livre. Etrange quatrième de couverture où l’on croit de bonne stratégie commerciale d’annoncer en « quinze récits » le retour de l’auteur à "sa fibre narrative". Pour un peu on parlerait de roman… En fait, une sorte de rêverie méditative s’ordonne ici en dix-sept courts chapitres guère plus narratifs que des préludes de Debussy. L’ancrage anecdotique des choses vues s’épure, s’allège pour des pages qui s’élèvent dans l’air comme des bulles irisées. Rien de nouveau, on le voit, en ce nouveau Bobin et c’est tant mieux. Il n’est pas de ces auteurs qui se renouvellent. C’est nous, lecteurs, qui d’oeuvre en oeuvre sommes invités au renouvellement salutaire par sa parole inchangée : « Un livre est voyant ou il n’est rien. Son travail est d’allumer la lumière dans les palais de nos cerveaux déserts. »

Poésie et morale en effet se conjuguent ici comme nulle part ailleurs. Certes, l’auteur du "Très-Bas" n’énonce pas péremptoirement le vrai et le faux, le bien et le mal, ni comment il faut vivre ou mourir. Son fou rire intérieur à la lecture d’un philosophe pensant avoir trouvé les clés dit assez sa distance avec les intellectuels : « tout ce qui arrive vraiment » chemine par « une défaite somptueuse de la raison ». Même défiance à l’égard des théologiens, qui s’agitent « comme des frelons sur une poire tombée dans l’herbe. » Quelle tranquille indifférence à l’orthodoxie ! Divinité du Christ ? Celui qui, le souffle rendu, n’est plus que « chair pourrissante » apparaît d’abord « frère des hommes », « frère angoissé et fragile » dont le cri -Pourquoi m’as-tu abandonné ?- « va exploser contre la gueule de marbre d’un Dieu muet ». La morale de Bobin, c’est de retrouver le sens ; sa poésie, c’est de le rencontrer dans le fragile, le modeste, l’aérien. Le sens et la poésie, « c’est Maria », la voix au téléphone de la si jeune Gitane enceinte, dont lui revient l’image d’enfance avec son frère Sorin en Avignon : « Un roi et une reine dont tout le monde ignore la présence dans les rues poussiéreuses de soleil ». Le sens et la poésie, ce sont Menuhin et Oïstrakh dans un concerto de Bach : « En smoking, ces deux employés du ciel soulèvent le monde comme on ramasse une pierre qui encombre le chemin, pour la jeter au loin. » Le sens et la poésie, c’est la tête du cheval brun chocolat émergeant de l’herbe haute emplie de boutons d’or : « Je découvrais un ange mangeur d’étoiles, un moine des heures oisives, la preuve que la vie n’était pas fâchée avec nous, qu’elle n’avait jamais été aussi proche, immatérielle, impalpable, verte et jaune avec son portier nonchalant à tête de cheval. » Le sens et la poésie, c’est la mort vaincue par le noir dans la « paix fabuleuse » des toiles de Soulages admirées au musée de Montpellier : « Ce noir charpente mon cerveau, y tend ses poutres maîtresses dont le deuil n’est qu’apparent : le noir est l’éclair d’un sabre de cérémonie, une décapitation qui ouvre le bal des lumières. » Le sens, c’est la lumière entrevue sous l’effroi devant les malades d’Alzheimer : « Ils sont la proie d’une maladie métaphysique qui dissout le monde. Nous devrions les regarder comme des trésors vivants. » Le sens, c’est le désespoir du deuil apaisé au spectacle des fleurs : « Le monde, dont ta mort m’avait détaché, tournait lentement comme une boule noire dans le noir mais il y avait cette insolence colorée des fleurs, ce démenti jaune, blanc, rouge, bleu, rose au néant monocorde. » En contrepoint, mais plus furtivement que dans ses autres livres, Christian Bobin dit aussi le non-sens triomphant, les « esclaves milliardaires de Wall Street » ou la télévision attelée à sa morne besogne de trancher « les têtes divines du silence et du songe » : « Un train de publicités déchire l’air, une pluie de miracles tristes s’abat sur le monde, dont les prophètes sont des créatures jeunes, lisses, au sourire millimétré. Nous devons être très malheureux pour engendrer de tels rêves compensatoires. »

Au cœur du livre, un feuillet d’une vingtaine de pages manuscrites, Le carnet bleu, donne son poids d’élégie personnelle au chant de confiance altruiste. L’auteur y parle outre-tombe, comme on envoie une lettre, à la femme aimée disparue : « Dans cette nuit où tu es en moi, dans cette nuit brûlante où tu es qui se confond avec celle d’où viennent les mots, j’écris, je t’écris. » Et cette parenthèse bleue (« Ce bleu, je le glisse dans ce livre, pour vous ») confirme s’il en était besoin que la joie affichée par Bobin n’est pas « mièvre », comme on le lui reproche parfois, béate, donnée d’avance, mais bien sans cesse arrachée à la peine : « J’ai passé ma vie à lutter contre la persuasive mélancolie. Mon sourire me coûte une fortune. »

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par jlhuss vendredi 14 septembre 2012 - 8 réactions
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