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« L’Illusionniste » : enfin le 7e film de Tati, ou presque !

Beau film que cet Illusionniste* de Sylvain Chomet. Il nous permet de retrouver Jacques Tati, cinéaste burlesque français rare (1908-1982) n’ayant que six films à son actif (de Jour de fête à Parade via les chefs-d’œuvre de poésie urbaine que sont Mon Oncle et Playtime). Ainsi, en adaptant un scénario inédit de Jacquot le Trottant, Chomet nous offre le plaisir de quasiment pouvoir rajouter un 7e film – L’Illusionniste, donc – à la filmographie, ô combien prestigieuse, de Tati. Tant mieux, on ne s’en plaindra pas.

La greffe Chomet/Tati marche d’autant mieux que plusieurs points d’achoppement permettent de fusionner les deux univers. Comme tous les grands burlesques (Chaplin, Keaton, Etaix, de Funès), Tati a créé un « théâtre filmé » (frontalité des plans conçus telles des vignettes, caméra fixe, corps filmés de la tête aux pieds) proche de la BD et du dessin animé : sa célèbre silhouette graphique (grand dégingandé old school) est un pictogramme immédiatement identifiable. Dans le Chomet, comme chez Tati, on est ravi de balader notre œil dans tout l’espace du cadre, à l’affût d’une mécanique plaquée sur du vivant et de gags visuels pouvant venir du moindre détail. Autre rapprochement, Tati, n’en déplaise à ses admirateurs (dont je fais partie), a une vision assez rétrograde, voire paternaliste, de la femme. Ici, son illusionniste évolue sans femme (il est asexué comme Tintin) et la seule femme avec qui il cohabite (une jeune fille bien plus proche de la madone que de la putain) est tout juste bonne à entretenir le foyer conjugal et à préparer de bons petits plats pour son homme (de substitution) : on a connu tout de même plus avant-gardiste comme vision de la femme ! Pour autant, reconnaissons-le, chez Tati, le regard sur la femme-objet est plus ambigu que chez Chomet. Par exemple, dans Mon Oncle (1958), le portrait désopilant de grandes bourgeoises, passant leur temps à customiser leurs villas-témoins, ou villas-décors, est aussi là pour révéler le conditionnement domestique de la femme d’aujourd’hui. Autre rapprochement possible entre les deux auteurs, Tati célèbre les petites gens, la France du terroir, les places publiques et les petits villages où il fait bon vivre. Dans son Illusionniste, Chomet lui emboîte le pas en célébrant, sur un air Deschiens, les salles de music-hall des 50’s, les vieux quartiers et les prestidigitateurs d’antan qui réalisaient leurs parades en deux temps, trois mouvements – à l’instar de Monsieur Hulot ou du facteur François de Jour de fête qui effectuait dans son petit village de l’Indre une tournée « à l’américaine » directement inspirée des postmen yankees !

Enfin, la greffe prend parce que la mise en abyme (la tradition dans la tradition) est ici imparable : Tati, qui venait du mime et des scènes de music-hall, a un parfum rétro, ainsi que son personnage créé par lui-même (l’illusionniste), qui vient parfaitement épouser la trajectoire de Chomet : l’affirmation de la 2D face au rouleau-compresseur de la 3D numérique hollywoodienne. Même si celle-ci peut être le gage de grandes réussites artistiques (Toy Story, Ratatouille), elle a tendance à uniformiser et formater rendu des couleurs et des personnages. Dans L’Illusionniste, grâce aux encres évanescentes et aux effets moirés de l’aquarelle, on admire les rues londoniennes pluvieuses, les paysages atmosphériques et les ciels changeants d’Ecosse : plaisir purement optique, et sensoriel (on pense aux « peintres de la météo » du 19e siècle, dixit Picasso, qu’étaient les impressionnistes !) qui fait qu’on apprécie les artifices et trucages du vieil illusionniste au même titre que les tours de prestidigitation picturale de Sylvain Chomet.

Seule ombre au tableau, déjà signalé ailleurs (Serge Kaganski des Inrocks), Tati regardait dans le rétroviseur tout en allant de l’avant. Dans Mon Oncle, il scrutait les architectures modernistes et, dans Playtime (1967), il célébrait, certes avec un brin d’ironie, les villes-aquariums conçues tels des parcs d’attractions et d’expositions géants ; Chomet, lui, à force de se tourner vers le passé (La Vieille dame et les pigeons, Les Triplettes de Belleville, L’Illusionniste), en oublie presque de se pencher sur une poésie possible du temps présent. Attention, donc. Malgré ces quelques bémols (vision pépère de la femme, regard passéiste sur les choses), L’illusionniste est visuellement splendide (du 4 sur 5 pour moi) et, dans son goût du détail, tout aussi tatillon que l’original. Et donc tout à fait en osmose avec son illustre modèle. 

* En salles depuis le 16 juin 2010. 

 

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« L'Illusionniste » : enfin le 7e film de Tati, ou presque !

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2 réactions à cet article    


  • furio furio 2 juillet 2010 09:13

    Finir sur un 7 ème film pour ce génial bonhomme du 7ème ART quoi de plus beau ! je vous rejoins on peut lui attibuer.


    • Diogene86 Diogene86 5 juillet 2010 02:08

      il n’’y a aucune honte a être fier de son passé ! il est désormais temps de le dire haut et fort .
      personnellement, je n’ai honte ni de voltaire, ni de montesquieu, ni de victor hugo, et je suis fier que le poète du 7e art, jacques tatischieff ait oeuvré en France pour notre plus grand bonheur et celui de nos enfants ,

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