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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > L’ironie des jours meilleurs

L’ironie des jours meilleurs

Une rencontre avec le saxophoniste Julien Lourau, Parisien installé à Marseille, à l’occasion de la parution de "Brighter days", un disque qui mêle habilement jazz groovy et house référentielle. Un projet ironique, entre dialogues tirés de Superman et carnaval haïtien.

Vous jouez à l’Espace Julien (Marseille) le 6 décembre avec Brighter days, le duo que vous formez avec Jeff Sharel. Après votre collaboration avec Bojan Z, c’est un nouveau duo avec un technicien du clavier ?
On ne peut pas vraiment placer l’un derrière l’autre. Je connais Bojan depuis plus de 10 ans et nous faisons régulièrement des concerts ensemble. C’est la même chose en ce qui concerne Jeff, à cette différence qu’aujourd’hui sort ce disque avec Jeff alors que je n’ai pas enregistré avec Bojan.

Pas d’autres différences entre ces deux projets ?
Il y a peut-être plus de points communs que de différences, en effet. Bojan est pianiste de jazz, on s’est rencontrés, on s’est mis à jouer ensemble. Jeff, je l’ai rencontré sur le projet "Gambit". Après ça, on a voulu continuer à travailler ensemble. Avec Jeff, on cherche des couleurs, on écrit de la musique en pensant à l’univers de l’autre, c’est une connivence, ce n’est pas si différent du travail avec un pianiste. Mais l’instrument électronique ne demande pas forcément une formation musicale de type conservatoire. Jeff est aussi batteur mais ce qui est déterminant, c’est qu’il a suivi les cours des Beaux-Arts de Grenoble. Du coup, notre approche est plus transversale, il utilise des outils d’art contemporain pour construire sa musique et dialoguer.

Avec une incidence sur votre façon de jouer ?
En conséquence, mon jeu de saxophone est différent. J’ai utilisé des effets : ce n’est pas forcément intéressant d’avoir un solo de saxophone sur tous les morceaux de musique électronique. Sinon, on retombe toujours dans les mêmes choses. Donc, j’ai été obligé d’aller chercher des textures et de placer le saxophone dans des nappes, dans les strates de la musique. Jusqu’à présent, ce sont plutôt les trompettistes qui expérimentaient ce genre de choses.

Ça marche comment sur le plan technique ? C’est le mixage qui "fond" le saxophone dans la musique ?
C’est ça, le saxophone n’est pas "sur" la musique, il est plutôt intégré, diffus. On le fait aussi en live, le saxophone passe par les effets, ça m’oblige à jouer l’instrument de façon différente. Comme référence, je citerai le trompettiste Jon Hassel qui a travaillé de cette façon avec Brian Eno, un travail génial, vraiment à redécouvrir.

Vous vous êtes donc adapté, dans ce projet, au "bidouillage" de votre complice, en marquant la distance avec le travail de soliste dans un ensemble "classique" de jazz.
Je n’aime pas trop ce terme de bidouillage, même si je comprends que vous l’employez dans le bon sens du terme. Parce que cela m’a obligé à revoir beaucoup de choses dans mon jeu de saxophone. C’est une forme de remise en question : comment placer le saxophone dans une musique différente ? Voilà une démarche intéressante et qui mène, dans mon cas, à une épuration. Il faut aller au plus juste et ce n’est pas facile.

Paradoxalement, on trouve à la base de cette musique, finalement assez technologique, une passion commune pour les rythmes anciens et notamment le Candombé, ou Candomblé. Qui est à la fois une danse, une musique et le symbole de l’émancipation des esclaves en Amérique latine.
Bien sûr, on utilise tous les éléments de notre culture pour s’exprimer. On ne se bride pas. Surtout avec la complicité de la machine. À l’époque de Gambit, Jeff apportait sur scène un matériel qu’il fallait charger, une machine sur laquelle le groupe devait se caler. Aujourd’hui, on utilise le logiciel Live qui donne une grande souplesse pour changer le tempo, utiliser tous les éléments qu’il veut quand il le veut, etc. C’est un fonctionnement nouveau. On utilise des percussions haïtiennes, des voix orientales, etc. Mais dans ces mélanges, il ne faut jamais perdre de vue la pertinence.
En ce qui concerne le Candombé, j’avais découvert ça à Paris à travers des tribus argentines et uruguayennes, notamment à Nogent-sur-Marne. Dans Gambit, j’avais écrit le morceau "Candombé". J’ai employé l’autre appellation, avec le l (Candomblé) pour ce disque. Il y a des choses qui restent ! Pour moi, le Candombé est d’ailleurs avant tout brésilien, ma sœur habitant Bahia, c’est là que j’ai le plus ressenti ces rythmes africains en Amérique latine. Ça me passionne : mon disque de 2007, c’était avec les Cubains de Rumbabierta et je connais aussi pas mal de choses les musiques colombiennes et du Honduras. Jeff aussi d’ailleurs.

Vous étiez tous deux sur l’île d’Haïti pour y vivre le Carnaval, c’est une autre expérience qui nourrit ce disque ?
En fait, j’ai composé la musique du court-métrage d’un réalisateur haïtien, Michelange Quay, qui vient de sortir le film "Mange, ceci est mon corps". Le court-métrage s’appelait "L’évangile du cochon créole". Dans ce contexte, on est partis en Haïti en janvier 2006 pour le carnaval de Jacmel, une petite ville au sud de Port-au-Prince, moins "difficile" ou dangereuse que la capitale. On avait un DAT pour enregistrer les sons du carnaval, on était là aussi pour prendre des contacts, s’imprégner afin de composer la musique du long-métrage. Ce qui ne s’est pas fait , finalement. Mais il reste cette expérience, dont on retrouve les couleurs dans le morceau "Toufé Yen Yen", deuxième plage de Brighter Days. Jacmel est une jolie ville et son carnaval est impressionnant, véritable gardien de la tradition.

Non loin d’Haïti, une autre île compte parmi vos influences communes, à toi et à Jeff Sharel, c’est la Jamaïque, d’où vient Tikiman.
En effet, le dub singulier, parfois très profond, de Tikiman est une influence. J’ai profité d’une carte blanche que m’avait donnée La Villette (Festival) l’année dernière pour l’inviter. J’avais aussi présenté Brighter Days, les Cubains et le quartet Saigon, un nouveau projet avec le pianiste Laurent Coq.

Encore un travail avec un pianiste !
C’est vrai, ce n’est pas forcément conscient mais je privilégie ce genre de rencontres, le fonctionnement en binôme.

Vous évoquiez en début d’entretien les études graphiques de Jeff Sharel. Or, la pochette de l’album Brighter Days, un superman noir s’envolant devant des tours, résonne de curieuse façon après l’élection américaine de novembre.
On voulait un aspect ironique d’abord dans le titre, Brighter days. Ensuite, le graphiste est un artiste serbe, Mihael, qui avait déjà fait une de mes pochettes. Il nous a fait cette proposition, à partir du thème de superman développé dans l’album. Le superman noir vient de lui et il faut savoir qu’en Serbie, les gitans, autre thème du disque ("Gypsy woman"), sont considérés comme des "noirs". Cette pochette était bouclée en août-septembre, Obama était dans l’air mais pas encore élu. Libération a fait une couverture avec un Obama superman, ça nous a conforté.

C’est le propre des artistes, sentir intuitivement ce qui passe dans les préoccupations d’une société à un instant donné.
Bien sûr. Intuitif mais travaillé. Dans la musique elle-même, on retrouve le miroir tendu par l’artiste à l’époque ou à la société. On reçoit des choses, on les rend d’une façon sublimée dans l’art. En 2004, j’ai fait l’album "Fire & Forget" alors que l’ambiance était guerrière (Bush réélu, l’Irak…). Ce n’est pas contrôlé au début mais ça le devient dans le processus d’élaboration du disque. Ce disque, à la base jazz, est devenu plus rock.

Derrière ces duos dont nous avons parlés, vous invitez toujours beaucoup de monde, c’est votre côté "tribus". Comment allez-vous jouer Brighter days en live ?
Pour le live, il y a une formule quartet. En plus de Jeff et moi, il y a Sylvain Daniel à la basse (déjà sur le projet Gambit) et Karl "The Voice", invité par Jeff qui l’a rencontré à Chicago. Karl a cette culture house-électro que nous explorons dans le disque, il place très bien sa voix sur la deep house par exemple. À la Villette, l’année dernière, on a pu se faire plaisir et inviter David Lynx, Dajae (auteur du morceau house, devenu un classique, qui donne son nom au disque), le guitariste Tim Motzer de Philadelphia, des cordes… L’idée, c’était un big band house, original puisque la house, en général, c’est un mec derrière un ordinateur. Mais à quatre, c’est très bien aussi !


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