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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > « L’ivresse du pouvoir » de Claude Chabrol : une griserie bien (...)

« L’ivresse du pouvoir » de Claude Chabrol : une griserie bien éphémère

Est-ce la conséquence du financement indispensable des chaînes de télévision, du rôle hégémonique et donc de la sacralisation intéressée de la parole de la télévision dans la production cinématographique française ? Toujours est-il que le cinéma français devient de plus en plus frileux, académique, convenu, uniformisé. Quand on sait que des cinéastes aussi talentueux que Téchiné peinent aujourd’hui à être produits, il y a de quoi être désabusée et/ou révoltée. Que les fictions de TF1 soient toutes construites sur le même modèle, pour un public lui aussi censé toujours construit sur le même modèle et selon les même goûts, cela peut être compréhensible, pas forcément cautionné mais compréhensible, en revanche quand la frilosité se remarque aussi chez des cinéastes auparavant connus pour leur inventivité, leur anticonformisme, leur salutaire ironie, je ne peux m’empêcher d’être déçue. Tel est le cas de Claude Chabrol, cinéaste pourtant parmi les premiers de mon panthéon cinématographique, dont l’air débonnaire avait pour habitude de masquer des films noirs, cyniques, miroirs impitoyables d’une bourgeoisie auscultée avec une froide ironie et une jubilatoire impertinence.

Avec un thème tel celui choisi dans L’Ivresse du pouvoir, avec pour personnage central Jeanne Charmant Killman (Isabelle Huppert), juge d’instruction chargée de l’affaire de corruption et de détournement de fonds mettant en cause le président d’une grand groupe industriel (François Berléand), je m’attendais donc à une satire sociale et politique jubilatoire, une radiographie, ni manichéenne ni poujadiste, mais sans concession, du monde politique, de ses malversations, et de ses accointances avec l’univers industriel. Or, si le personnage central est ce juge d’instruction, une femme comme souvent chez Chabrol, interprétée par Isabelle Huppert, également comme souvent chez Chabrol, si cette femme, soudainement devenue « la plus puissante de France » se laisse griser par l’ivresse de son pouvoir, Chabrol, lui, en revanche, reste parfaitement maître de son sujet, de ses éventuelles conséquences.

Par peur, peut-être, de quelconques problèmes juridiques ou remontrances, il évoque donc cette affaire en filigrane, à tel point qu’elle en devient totalement incompréhensible et inexistante, créant ainsi une distanciation par rapport à son sujet. L’intérêt n’est certes pas là, mais comment peut-on suivre ces personnages si leurs motivations, (certes le pouvoir, mais encore faut-il savoir de quel pouvoir exactement il s’agit) ne sont pas clairement identifiables pour le spectateur ? Des personnages apparaissent ainsi, puis disparaissent, sans crier gare. Berléand (remarquable), en lequel il n’est pas très difficile de reconnaître Loïc Le Floch-Prigent, disparaît pendant une bonne partie du film, pour finalement réapparaître, dépressif, pour croiser, par un merveilleux hasard, la juge qui l’a fait tomber, elle aussi tombée de son piédestal, dans un couloir d’hôpital.

Le point de vue est donc celui de la juge ; alors pourquoi ne pas avoir fait preuve du même courage qu’elle ? Comment croire à ce personnage si son démiurge de réalisateur le dépeint avec frilosité ? A trop vouloir brouiller les pistes, on fait que le spectateur ne retrouve plus son chemin. Les clins d’œil censés être ironiques deviennent tellement appuyés qu’ils frisent le ridicule : comme cet homme politique avec ce fort accent méditerranéen, aux plaisanteries douteuses, engagé dans des affaires tout aussi douteuses avec l’Afrique, en lequel on reconnaît aisément un ancien ministre de l’Intérieur, ou bien cet homme politique accompagné de sa maîtresse, en lequel on reconnaît un avocat, ancien fidèle de François Mitterrand, homonyme d’un célèbre écrivain.

J’ai eu l’impression, derrière chaque réplique, chaque personnage caricaturé, de voir l’œil rieur, narquois et satisfait de Chabrol, heureux de sa plaisanterie, comme cette redondance agaçante de sous-entendus et de jeux de mots liés aux prénoms des personnages de Lebeau, à l’avocat Parlebas, à Delombre dont on nous répète plusieurs fois qu’il est « parti au soleil », « à l’ombre » au cas où nous n’aurions pas saisi la plaisanterie, jusqu’au nom de la protagoniste Jeanne Charmant Killman (charmante « tueuse d’hommes » en anglais).

Reste le personnage de femme, plus nuancé, interprété par Isabelle Huppert, comme toujours magistralement, qui théâtralise, met en scène (gants rouges, etc.) son propre rôle de juge à qui l’ivresse que ce pouvoir engendre fait oublier la réalité, jusqu’à ce qu’elle-même retourne dans l’ombre (au propre comme au figuré, dans le dernier plan du film : on ne peut nier à Chabrol le don de la métaphore et de la virtuosité stylistique, remarquable) avant que l’ivresse n’aboutisse à l’accident inéluctable, avant que l’ivresse suscitée par son pouvoir ne se confronte à un autre pouvoir, plus puissant encore. Tout pouvoir est relatif et éphémère. Elle se croit invincible, son pouvoir la fragilise.

Les autres personnages n’existent pas, ils paraissent seulement, paradent même, comme si Chabrol s’était cantonné à l’image formatée et caricaturale que nous donne la télévision, sans jamais aller au-delà.

De lui nous attendions davantage que des réunions d’hommes politiques mafieux et satisfaits, échangeant des plaisanteries douteuses en fumant un cigare, accréditant la thèse du « tous pourris », dangereuse et simpliste de la part d’un tel maître du cinéma. De lui nous attendions qu’il décrypte, qu’il aille au-delà du miroir, et non qu’il en imite simplement le reflet. Ainsi, Bruel, qui a pourtant prouvé ailleurs son talent d’acteur (notamment dans le film de Dominique Cabrera Le lait de la tendresse humaine, dans lequel il jouait d’ailleurs déjà avec Maryline Canto, qui interprète ici un juge d’instruction), qui interprète un patron jouant un double jeu, surjoue tellement que son personnage perd toute crédibilité, en devient même risible.

Jusqu’à la fin, j’ai attendu ce fameux rebondissement chabrolien qui nous fait habituellement, subitement et judicieusement basculer dans un délicieux enfer, mais j’ai finalement succombé à un morne et sobre ennui renforcé par une quantité impressionnante d’ellipses non signifiantes. Dommage... Reste le portrait, esquissé mais intéressant, de cette femme ivre de pouvoir puis dégrisée. Un peu trop rapidement. Comme le spectateur...


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5 réactions à cet article    


  • (---.---.43.89) 24 mars 2006 13:35

    >>c’est un univers où plus on est mauvais, plus on gagne de pognon...<<( Claude Chabrol). Les sequences aleatoriques et « d’ellipses non signifiantes » (Culture & Loisirs Sandra.M) : « on retrouve des gens rencontrés plus bas, on en croise de nouveaux... C’est pour ça que j’ai accumulé les têtes : il y a des gens qui arrivent, on ne sait pas d’où ils viennent, mais ils sont dans le coup, et puis on ne les revoit plus. Il y a même un petit jeune à la fin, donc ça va durer »(Claude Chabrol). La technique est le resultat d’esthetique des sequences d’images d’abord[ difference d’un studio film narratif ]. Chabrol presente. Chabrol ne raconte presque pas une histoire. Chabrol prend le theme _corruption_ chez ses spectateurs et joue avec ca sur la Rue_(GenreRoadMovie)
    - trottoire JetSet naturel - devant le Parterre, devant le Rez-Chaussee et devant les autres Etages.


    • Ludovic Charpentier (---.---.68.72) 24 mars 2006 14:07

      J’ai surtout l’impression que Chabrol, avec « L’ivresse du pouvoir », n’a pas su trancher entre réaliser un portrait de femme ou dénoncer les mécanismes d’un système. En plus, la fin tombe brutalement pour conclure une intrigue superficielle. Et je ne sais pas si c’est le contexte lié à l’affaire d’Outreau, mais la juge me paraît plus antipathique que son accusé. Un peu paradoxal... En tout cas, un Chabrol trop superficiel avec une fin mal amenée...


      • The Paris Spy (---.---.68.206) 24 mars 2006 16:40

        Entierement d’accord avec les precedents articles. Et j’ajouterai que le titre pompeux ajoute encore a la deception, ainsi d’ailleurs que le jeu d’Huppert - incroyablement cabotine, a l’inverse de ce qu’elle fait habituellement. Tout est caricaturé / survolé dans ce film. Un mauvais Chabrol (ca lui arrive aussi).


        • pluskezorro (---.---.249.159) 25 mars 2006 23:24

          Bonjour Sandrine, Bravo pour ces chroniques finement ciselées ?Nous travaillons sur un concept d’émission télé filmé en caméra subjective.Le thème:tentatives de séduction,marivaudage,portraits détournés de jeunes femmes,déambulations parisiennes.Cela s’appelle Casting Sauvage,c’est 100% live.A visionner sur www.waouhtv.com et www.dailymotion.com(et aussi youtube et googlevidéo).On a sur le site également une rubrique cinéma.Si ça vous tente de nous envoyer des chroniques,vous êtes la bienvenue. En esperant vous lire, Pluskezorro


          • quincophonie (---.---.123.92) 5 avril 2006 16:29

            Chronique très juste, j’ajoute avoir en outre été très étonnement par la médiocrité de la photo de ce film. Trop vite fait, décidément !

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