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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > L’Orestie, une histoire actuelle d’il y a 2500 ans

L’Orestie, une histoire actuelle d’il y a 2500 ans

Eschyle est un auteur majeur de la culture occidentale dans son ensemble. Grec, né pendant le siècle d’or de la démocratie athénienne, ses tragédies sont les plus anciennes qui soient venues jusqu’à nous. Le théâtre de l’Odéon présente en ce moment une de ses œuvres majeures, "L’Orestie".

Nous sommes en Grèce archaïque, longtemps avant Périclès, le Parthénon, la démocratie. Les achéens règnent en maitres sur la Grèce et viennent, à l’issue de 10 ans de guerre, de jeter la ville de Troie dans un bucher funéraire dont la lueur traversera les siècles. Agamemnon va regagner sa ville. Son épouse, Clytemnestre l’attend patiemment pour assouvir une vengeance forgée dans l’horreur de l’holocauste d’Iphigénie, sacrifiée à Artémis pour permettre à la flotte achéenne de voguer vers les côtes d’Ilion.

L’Orestie est une grande fresque tragique qui retrace l’histoire terrible des atrides. Cette famille est à elle toute seule un résumé de la barbarie des temps anciens. A chaque génération, elle se déchire et s’entredévore dans des flots de sang qui jamais ne cessent de couler. Il est difficile de résumer ici cette litanie sanglante qui frappe chaque génération. Chacun est tour à tour criminel, bourreau et victime.

Oreste, fils d’Agamemnon et Clytemnestre, frère d’Electre et d’Iphigénie, est pris dans les rêts du destin funeste des atrides. Sa mère a assassiné son père par vengeance. Devenu adulte, il est face à deux choix également monstrueux : renoncer à venger son père, crime impensable pour un fils, et commettre un matricide, crime tout aussi monstrueux.

Il égorgera sa mère après avoir tué l’amant de cette dernière, dans la salle du trône de Mycènes. Poursuivi par la culpabilité et la folie, il se réfugie à Delphes dans le sanctuaire d’Apollon, dont l’oracle l’a menacé de terribles châtiments si il renonçait à châtier sa mère criminelle. Apollon va alors faire appel au jugement d’Athéna afin que cette dernière tranche entre les Erinyes, divinités anciennes qui, au nom de la mère, réclament vengeance, et lui même qui défend le droit du père et du roi assassiné. Athéna créera l’Aréopage, assemblée et tribunal de la ville d’Athènes, remplaçant la vengeance et la vendetta par la justice rendue par les tiers.

L’Orestie est une succession de trois pièces. L’oeuvre est longue, près de 6 heures en comptant les entractes. Ce qui frappe le spectateur, c’est que malgré son ancienneté (2500 ans), elle n’a rien perdu de sa puissance, rien perdu de son sens. Nous comprenons intimement les ressorts de la tragédie. Les sentiments des personnages, nous les ressentons dans nos tripes. Nos réactions sont sans doute étonnamment similaires à celles des spectateurs d’alors. Il est vrai que le théatre grec est père de notre théatre. Eschyle est loin de nous dans le temps mais notre culture est fille de la sienne. Notre morale, notre regard sur le monde, nos lois sont issus de son travail, du travail des génies du monde hellénistique. L’Orestie est donc une plongée dans nos racines, une explication du pourquoi notre monde est tel qu’il est.

Olivier Py s’est donc attaqué à un gros morceau. Il a voulu prendre en charge lui même la traduction en français de l’oeuvre écrite en grec ancien, a fait la mise en scène, s’est occupé des lumières etc. Le résultat est marqué de sa patte. On y retrouve son talent - et ses obsessions.

Le tout n’est pas forcément totalement novateur. Et n’est pas exempt de défauts. En effet, le texte d’Olivier Py n’a pas l’ampleur des grandes traductions, leur fulgurance. Et induit un jeu tout en excès, avec les hurlements et vociférations des interprètes. Certains moments sont un peu gratuits. Si la nudité d’Oreste se justifie assez bien au moment où il tue sa mère, nudité masculine courante dans l’art grec, nudité qui peut symboliser aussi la naissance du monstre matricide, Cassandre n’a nul besoin de cette nudité au moment où elle crie sa dernière prophétie, expliquant en vain l’assassinat d’Agamemnon et sa propre mort peu avant que ces événements n’aient lieu. j’avoue n’avoir pas vraiment compris cette eau qui tombe du ciel (les cintres) à espace régulier. peut être me manque-t-il une clé.

Pour autant, le travail d’Olivier Py est efficace. Le décor, intelligent, qui rappelle à certains moments les murs de scène des théatres antiques, est utilisé à fond pour créer les différents lieux. Les costumes, modernes, se justifient fort bien. Leur sobriété n’empêche pas de bien identifier les personnages. La musique - créée pour l’occasion - qui accompagne les choeurs (qui chantent en grec antique) épouse vraiment la sonorité et le phrasé de cette langue séculaire.

La mise en scène rend tout aussi bien l’ambiance de folie meurtrière qui sous-tend l’oeuvre d’Eschyle. Le sang omniprésent, le rouge et le noir, les cris, le texte hurlé, le "surjeu" des acteurs, tout contribue à mettre en place cette atmosphère sombre, noire même. La distribution est brillante même si des ajustements de jeu sont encore à faire. les voix du choeur sont époustouflantes.

Avec la signature qui est la mienne, je ne pouvais pas passer à coté de l’Orestie. Je connaissais l’oeuvre pour l’avoir lue. Et j’avais hâte de pouvoir enfin me plonger dedans, de faire cette immersion dans notre histoire, dans ce qui a fait mon monde. Dans ce qui m’a fait. Je l’ai découverte sur scène avec Olivier Py. Et s’il n’a pas enlevé mon envie de voir un jour Eschyle joué dans le texte et dans un théatre antique, j’ai aimé au final son travail. Avec ses scories et ses vrais bonnes trouvailles, c’est un beau moment que j’ai savouré, longuement, à l’Odéon, devant son Orestie. Et que j’ai envie, maintenant, de vous faire partager.

Manuel Atréide

Illustration : Masque funéraire, dit d’Agamemnon. Mycènes.


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5 réactions à cet article    


  • La Taverne des Poètes 26 mai 2008 12:22

    Ne cherchez pas trop la signification de cette eau qui tombe du ciel (les cintres) : c’est certainement une allusion aux Cht’is. D’ailleurs la pièce s’appela d’abord "Bienvenue chez l’Orecht’ie".

    - "Biloute, hein !" Au reste, une grande oeuvre à l’Eschyle de l’humanité...

     


    • astus astus 26 mai 2008 14:43

       

      Merci à Manuel Atréide, un nom prédestiné pour nous parler du destin tragique des Atrides, de nous faire partager le travail d’Olivier Py à l’Odéon sur l’Orestie d’ Eschyle, une tentative plutôt courageuse dans une époque de superficialité et d’inculture croissantes qui voudrait nous faire croire que la seule vraie culture s’apprend sur TF1, une entreprise qui vise consciemment à décerveler les français grâce à « qui veut gagner des millions », et autres perles du même genre, et qu’il est dépassé, pour être vraiment moderne, d’apprendre les langues anciennes ou de relire ces textes magnifiques.
      Vous écrivez à juste titre « que malgré son ancienneté (2500 ans), [cette pièce] n’a rien perdu de sa puissance, rien perdu de son sens. » Dans la dernière partie de cette trilogie, les Euménides viennent en effet apporter cette réponse révolutionnaire que dans un conflit, quel qu’il soit, une conciliation est possible grâce à la place symbolique d’un tiers, personne ou institution, qui vient créer un espace entre les belligérants et rétablir un ordre juste et humain là ou régnait auparavant uniquement la violence indéfiniment répétée de génération en génération. Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité la possibilité d’une médiation pacifique apparaît donc dans l’espace familial et social.
      C’est parce que les Érinyes qui incarnent la loi du talion sont supplantée par une justice qui vient décoller les adversaires aux prises les uns avec les autres dans des agis permanents, que peut être posée comme règle universelle le règne de la parole équilibrée qui, tenant compte des uns et des autres, tranche en faveur du dialogue, de la paix, de la justice et du respect mutuel représentés par Athéna.
      L’Orestie reste donc d’une modernité très actuelle et je me surprends parfois à penser que pour régler le conflit israélo-palestinien, par exemple, ou d’autres du même genre, il faudrait peut-être que les forces de l’ONU bombardent inlassablement les combattants des différents camps avec des traductions de ces textes d’Eschyle, pour que leur vienne enfin l’idée que la vengeance de la vengeance de la vengeance haineusement cultivée dans la parentèle ne pourra jamais être une bonne solution.
      Sur ce même sujet je conseille d’aller voir le beau film d’Eran Riklis : « Les Citronniers », d’autant qu’il ne restera probablement pas longtemps à l’affiche.
      Bien cordialement.
       

      • Gracian Gracian 26 mai 2008 18:59

        L’"Orestie" reste effectivement une leçon pour notre temps.

        L’insistance butée, têtue, haineuse des Erinyes qui réclame la vengeance est bien l’écho des intégrismes contemporains. Le vieux monde des dieux tiutélaires réclament le sang d’Oreste et Apollon même ne peut en venir a bout.

        C’est Athena qui en demandant que l’homme soit associé à la justice divine dans l’ Aeropage parviendra à résoudre le conflit et donnera aux Erinyes le titre de gardien de la justice leur attribuant ainsi le rôle bénéfiique d’Euménides. 

        C’est le vieux monde replié sur ses régles, coutumes, traditions qui refuse l’énergie neuve qui crée une compréhension nouvelle et élargie. C’est en fait l’ image bien précise du monde contemporain.

        Le terxte d’ Olivier Py est discutable mais ll’oeuvre est un tel monument que cela se déroulerait fort bien SI.... les comédiens savait interprèter ce texte. A part Clytmnestre, Egiste et Agamemnon-Apollon personne ne possèdent la diction nécessaire, le respect ,des breves et des longues de ces mots si chargés, conçus pour être déclamés et non glapi, hurlé inutilement.

         


        • Gracian Gracian 26 mai 2008 19:43

          Je m’aperçois que j’ai oublié de citer l’admirable Anne Benoit, implacable Erinye, butée, têtue, à la voix magistrale. Un des éléments majeurs de la distribution.


          • jack mandon jack mandon 27 mai 2008 08:47

             

             

            @ Manuel Atreide

            Passé glorieux aux résonances éternelles. Déroulement spectaculaire, grandiose et lumineux, mélange d’héroïsme et de barbarie. L’humain invente les dieux.

            L’empreinte première dans laquelle le concert des nations trouvera son inspiration. Creuset lyrique pour nous réels et mortels...nos ancêtres.

            Belle évocation, merci

            Jack Mandon

             

             

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