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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > « La Belle Personne », un bien beau film

« La Belle Personne », un bien beau film

Il y a toujours de bonnes choses dans le cinéma de Christophe Honoré. Pour reprendre sa filmographie récente – et d’autant plus que ces trois films, dont La Belle Personne, forment ce que ce cinéaste appelle la Trilogie de l’hiver, portrait de « la jeunesse, de l’amour et de Paris » –, je me souviens Dans Paris (2006) de la magnifique chanson Avant la haine chantée par Joana Preiss & Romain Duris (BO d’Alex Beaupain) et bien sûr des Chansons d’amour (2007), toujours de ce même compositeur, puis de sa formidable séquence de la mort subite de Ludivine Sagnier, fille coupée en deux disparaissant au beau milieu du film. Et, dans cette Belle Personne, il y a un passage très émouvant, c’est lorsque, mine de rien, le jeune Otto (formidable Grégoire Leprince-Ringuet), triste à en mourir que sa Belle se refuse à lui, se met à pousser la chansonnette labellisée Beaupain : Honoré le suit, à Demy, avec sa caméra dans les couloirs du lycée, il fait ce qu’il sait faire très bien (coupler la bande-son à l’image), on observe alors le cheminement flottant de ce jeune homme transi d’amour, croisant sa bien-aimée un brin moqueuse, jusqu’à une balustrade d’où il se jette puis meurt. Ellipse, une tache de sang et un personnel de service la nettoyant – fondu au noir, Eros-Thanatos dans toute sa splendeur mortifère. C’est tranchant, avec une brutalité inopinée comme la vie peut l’être, et cette rupture soudaine dans la narration fait penser, sans être dans le copier-coller, au cinéma puissamment romanesque de Truffaut, très fort pour faire jaillir sous une apparence aimable et bourgeoise une sauvagerie latente, toujours prête à éclater dans toute son incongruité. Oui, rien que pour cette scène montrant un élan vital coupé net dans sa force vive, cette Belle Personne mérite, selon moi, le détour.

Alors d’aucuns nous diront qu’on a encore affaire, dans notre cher cinéma hexagonal, à des fils et des filles de (Louis Garrel, Léa Seydoux, Chiara Mastroianni) et que le contexte est bourgeois (il s’agit d’un établissement huppé, le lycée Molière à Paris, rue Ranelagh, dans le XVIe arrondissement), c’est vrai, mais ce serait trop facile de s’arrêter à ça, d’autant plus que j’aime assez, moi, cette volonté d’Honoré de ne pas chercher à vouloir faire une œuvre à tendance nostalgique (style Diabolo menthe) ou surtout sociologique à tous crins. Il filme ici entre les murs, mais ne cherche aucunement à être dans le docu-fiction sociétal virant au ciné-réalité – comme il existe une télé-réalité voyeuriste – un peu putassier, dans l’air du temps. Il filme certainement ce qu’il connaît, ce qu’il a pu croiser ou fantasmer dans son parcours scolaire et autres, et ça m’a fait penser à un conseil de Cassavetes en guise d’avertissement aux jeunes metteurs en scène : « Dites ce que vous êtes. Pas ce que vous aimeriez être. Pas ce que vous devez être. Ce que vous êtes est suffisant. » Dont acte. Et bien sûr, contrairement à ce que l’on pourrait penser, le fait que ce soit une adaptation cinématographique ou plutôt télévisuelle d’un roman du XVIIe (La Princesse de Clèves,1678, par Madame de Lafayette) – au départ, cette Belle personne était destiné uniquement à la TV, il a d’ailleurs été diffusé sur Arte le 12 septembre dernier, quelques jours avant sa sortie en salles – n’empêche pas ce film de parler de notre temps (certains accessoires laissent à penser qu’il s’agirait plutôt des seventies : tourne-disque, jukebox, caméra vintage…), voire de confiner à l’intemporel et, bien entendu, à l’universalité. C’est d’ailleurs une excellente idée, de cinéaste-écrivain (Honoré est également écrivain), de passer de la cour des grands de ce monde à une cour d’école. On peut lire ça dans l’histoire originelle de La Fayette (1er roman d’introspection et 1er « roman d’analyse » français) : « Il parut alors une beauté à la cour, qui attira les yeux de tout le monde, et l’on doit croire que c’était une beauté parfaite, puisqu’elle donna de l’admiration dans un lieu où l’on était si accoutumé à voir de belles personnes. »

Eh bien dans La Belle Personne, dans sa cour de récré, avec ses loggias et ses balcons, qui a tout d’une scène théâtrale, ou dans les rues d’un Paris-décorum désert et automnal, on croise aussi toute une galerie de bien jolies personnes et choses : des chevelures romantiques scintillantes, des khâgneux ténébreux, des arbres dénudés, des manteaux de neige, des écharpes au vent, des Duffle Coat duveteux et des filles en fleurs à la beauté toute botticellienne (la mystérieuse Léa Seydoux/Junie combinant la moue boudeuse de Bardot à la poésie Nouvelle Vague d’Anna Karina). Bien sûr, on pourrait se dire que tout cela a un charme suranné et que les ados d’aujourd’hui, saturés d’images trash et pornos issues d’un net pas très net, n’ont plus rien à voir avec les réalités des gamins d’hier. Mais ce serait selon moi une erreur, il suffit de fréquenter un tant soit peu les ados d’aujourd’hui, qui incarnent à nos yeux, sur fond de jeunisme ambiant, les canons et les demi-dieux de la beauté contemporaine, pour s’apercevoir qu’entre ce qu’ils disent et ce qu’ils font en amour ou question sexe, comme pour tout le monde, il y a toujours une différence, et qu’ils sont souvent très fleur bleue, voire conformistes, en tout cas classiques, en matière d’amour (courtois). C’est beau d’ailleurs, à notre époque désabusée qui érige en valeur absolue l’esprit cynique cultivé par Canal+ & co, de croire toujours en la beauté (des sentiments) et aux torrents d’amour. Aussi, dans ce film, et d’autant plus qu’on peut le dire fidèle à la langue très travaillée du roman originel, je n’y vois point désuétude ou préciosité affectée, j’y vois au contraire une introspection belle et douloureuse des flirts et des chagrins d’amour. Et cela n’empêche aucunement ce film de 2008 d’être aux faits des réalités hic et nunc. La preuve en est un propos du cinéaste pour expliquer l’une de ses motivations pour faire ce film en apparence « littéraire » (il faut remonter à un discours de Sarkozy, alors chef de l’UMP, et qui faisait en fév. 2006 un meeting à Lyon où il a dit ceci : « L’autre jour, je m’amusais, on s’amuse comme on peut, à regarder le programme du concours d’attaché d’administration. Un sadique ou un imbécile, choisissez, avait mis dans le programme d’interroger les concurrents sur La Princesse de Clèves. Je ne sais si cela vous est souvent arrivé de demander à la guichetière ce qu’elle pensait de La Princesse de Clèves Imaginez le spectacle ! »), et Honoré, choqué, en guise de réponse - « Je ne peux m’empêcher d’être blessé et accablé par ce type d’ignorance. Que certains puissent défendre l’idée qu’aujourd’hui n’a rien à apprendre d’un roman écrit il y a trois siècles est le signe d’une méconnaissance de ce qui fait l’existence même et de la nécessité de l’art pour l’expérience humaine. Je me suis lancé dans l’aventure avec la hargne de celui qui veut apporter un démenti. »

Et on peut dire que ça marche, à l’heure où l’on assiste souvent à un travail de sape de la culture soi-disant classique et où l’on érige en icônes des stars bling-bling du sport dont on se demande bien quelle contribution culturelle ou intellectuelle au monde elles peuvent bien apporter, je trouve que cette Belle Personne, au souffle romantique et tourné dans l’urgence (on sait qu’Honoré est en passe d’être le cinéaste français qui filme plus vite que son ombre ! Six films depuis 2002 et on attend son prochain, Non ma fille, tu n’iras pas danser, pour bientôt), est un film bienvenu, voire nécessaire : c’est du 3 étoiles sur 4 pour moi. Perso, c’est mon film préféré d’Honoré, il garde durant 1 h 30 sa trajectoire (une peinture des sentiments via un refus de l’amour : c’est l’histoire d’une ado ombrageuse, Junie, 16 ans, qui érige en valeur suprême l’amour et se refuse donc à un amour – qu’elle porte à Nemours, son prof d’italien – par peur de le gâcher) sans se perdre dans certains méandres sociétaux où il se complaît parfois à démontrer que toutes les préférences sexuelles (hétéros, homosexuelles, en trio et tutti quanti) se valent. Honoré évite ainsi certaines histoires à tiroirs, qui peuvent le faire tomber dans la redondance, tant mieux. Enfin, pour défendre encore ce film ô combien énergique sous ses allures d’indolence adulescente pastel, il a en lui un je-ne-sais-quoi de léger et de grave qui fait tout le charme du cinéma romanesque de ce cinéaste. Son dernier film n’est pas plombé par une histoire sur-scénarisée, certainement parce qu’Honoré, et l’on peut parler ici de talent, est parvenu à tourner ce film à l’instinct, telle une ébauche (économie de moyens, rapidité de geste, d’exécution), et cette impression d’exquise esquisse, comme dirait un Gainsbarre, participe grandement à donner à ce « petit » film le parfum d’une suprême élégance et d’un certain triomphe de la légèreté. Oui, via des corps d’acteurs évoluant dans l’entre-deux, entre adolescence et vie adulte, et via aussi le côté arlequin du jeu aérien de Louis Garrel, oscillant entre classicisme et modernité, on garde de ce beau film qu’est La Belle Personne l’image pétillante d’une jeunesse grave et gracieuse au seuil de l’âge d’une multitude de possibles. Et vive Jean-Pierre Léaud !

Sortie nationale le 17 septembre 2008

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21 réactions à cet article    


  • tonton raoul 17 septembre 2008 10:58

    Oui, j’ai vu.... c’est surtout un film pour les gays.


    • Olga Olga 17 septembre 2008 12:18

      Pour les tristes aussi...


    • tonton raoul 17 septembre 2008 12:33

      effectivement ... j’ai pas aimé


    • Pierre de Vienne Pierre Gangloff 17 septembre 2008 11:29

      Oui, c’est un film interressant, mais je ne puis m’empêcher de penser qu’à ne vouloir filmer que ce que l’on connait, on évite pas le ressassement d’une réalité qui ne concerne que peu de gens, et de ne produire qu’ à destination de cette minorité, des films miroirs.Peut être que des cinéastes de talent comme Honoré auraient besoin d’expatrier leur savoir faire et la finesse de leur regard, dans des aventures autres qu’autobiographiques.


      • arturh 17 septembre 2008 11:41

        Un bien beau film de "L"Art Cinématographique Officiel Muni du Tampon Agréé et Subventionné".


        • Jean-Paul Doguet 17 septembre 2008 18:00

          Subventionné ? Pourquoi subventionné ? Quelles subventions ? les avnaces sur recettes qui concernent tous les films ne sont pas de subventions. 


        • arturh 18 septembre 2008 08:44

          Moins de 10% des avances sur recettes sont remboursées, autant dire rien

          C’est d’ailleurs un parfait diagostic du mode de fonctionnement de ce système que de dire qu’il n’accorde l’Avance sur Recettes qu’à des films qui ne feront pas de recettes !!!

          Pour le plus grand bonheur de la production cinématographique américaine, devrait-on ajouter...


        • Jean-Paul Doguet 17 septembre 2008 18:22

          Personnellement j’ai trouvé assommant "Dans Paris" et désastreux "Ma mère",donc je ne suis pas du tout tenté d’aller voir ce film, en toute honnêteté.


          • Olga Olga 17 septembre 2008 22:55

            Jean-Paul
            Dans Paris est un peu déroutant, mais j’aime bien le contraste entre les situations "tragiques" et les moments plus légers, poétiques, voire cocasses...Et j’aime beaucoup Romain Duris (Louis Garrel aussi), donc ça doit sûrement jouer dans mon opinion...


          • saba 17 septembre 2008 22:38

            J’ai assez aimé ce film mais j’ai quand même détesté l’image qu’il donne des cours . On voit beaucoup de scènes de classe mais dans ces classes les profs sont des espèces de fantômes , debout dans un coin , attendant je ne sais quoi ( je pense particulièrement au cours d’italien et au cours de français) , plus préoccupés par ce qui se passe dans la cour ou dans le couloir que par leurs élèves . Ce n’est pas ce film qui changera les préjugés de l’opinion publique sur les enseignants.....


            • Jean-Paul Doguet 18 septembre 2008 08:01

              "Dans Paris" donne l’impression d’être un mauvais pastiche de la nouvelle vague, 50 ans après. Il imite Truffaut, les premiers Rohmer et surtout Jean Eustache. Ca ne m’interesse pas. J’attends d’un cinéaste qu’il fasse autre chose qu’une mauvaise imitation. Garel est son acteur fétiche comme Léaud pour Truffaut. Je soupçonne même qu’il l’a choisi à cause d’une certaine ressemblance avec J-P Léaud. Je trouve que c’est un acteur médiocre. Quant à "Ma mère" c’est une catastrophe et il a été incapable de rendre Bataille de façon intéressante. C’est même un film ridicule, en partie en raison d’une mauvaise distribution. I. Huppert ne convenait pas du tout.


              • arturh 18 septembre 2008 08:48

                La Politique des Auteurs est la dernière idéologie totalitaire (UN film, UN auteur) a ne pas avoir été remise en cause en tant qu’idéologie et en tant que totalitarisme.


              • Jean-Paul Doguet 18 septembre 2008 12:47

                Quelle bétise ! De tyoute façon ça n’a aucun rapport avec ce que je viens de dire, ni avec le contenu du film.


              • arturh 18 septembre 2008 15:24

                Aucun rapport en effet. le film n’est juste qu’un pur produit de la Politique des Auteurs qui sert de ligne idéologique à l’intervention de l’Etat dans la production cinématographique, mais à part ça aucun rapport.


              • Jean-Paul Doguet 18 septembre 2008 16:51

                A l’évidence vous vous fichez complètement du CONTENU des films et préférez des considérations idéologiques sur le cinéma. Les films, les acteurs et les personnages, ça ne vous interesse pas, et vous semblez incapable d’en parler. C’est un peu comme un critique littéraire qui s’intéresserait à la fabrication du papier, au statut des éditeurs ou à l’imprimerie. Le reste est trop compliqué pour vous.


              • arturh 19 septembre 2008 09:40

                Tant il est vrai que le statut des producteurs et des auteurs en dit autant sur un film que le contenu d’un film d’auteur comme celui ci parce que ce qu’on aime dans un film comme celui ci, ce n’est certainement pas l’idée idiote d’adapter La Princesse de Clève dans un contexte contemporain , mais le fait que le système permet de faire des films en partant d’une idée aussi saugrenue.

                En effet, "la production" ne peut s’expliquer que par la capacité du "producteur" non pas de créer de la richesse mais de capter des fonds publics. Et "la création" ne peut s’expliquer non pas par la force créatrice d’un véritable auteur mais par les talents d’un individu à justifier cette dépense de fonds publics par ses talents de courtisans.

                Le reste, cette idée que le cinéma est l’art du 20ème siècle, l’art par excellence de l’ère industrielle parce qu’il touche un public très large, n’en parlons même pas, car personne, comme on le sait, n’ira voir ce film.


              • Jean-Paul Doguet 19 septembre 2008 14:43

                "l’idée idiote d’adapter La Princesse de Clève"
                C’est difficile et c’est un défi, mais ça n’a rien d’idiot et je vous rappelle que Manoel de Oliveira l’a fait avant lui avec bonheur.


              • Christoff_M Christoff_M 19 septembre 2008 08:35

                 un bien beau film avec une bien belle affiche et une belle actrice...

                beau...beau..


                • armand armand 19 septembre 2008 09:45

                  Un peu marre de voir des fifilles et des fils-de truster les distributions...


                  • Vincent Delaury Vincent Delaury 20 septembre 2008 10:23

                    Jean-Paul Doguet : " (...) et je vous rappelle que Manoel de Oliveira l’a fait avant lui avec bonheur. "

                    Tout à fait, c’est La Lettre (1999) avec Chiara Mastroianni - d’ailleurs, celle-ci fait une apparition clin d’oeil dans La Belle Personne. Toujours autour de La Princesse de Clèves de Madame de Lafayette, on a aussi eu au cinéma un film académique, La Princesse de Clèves (1961) de Jean Delannoy, et plus récemment, un film qui s’inspire aussi de cette histoire d’amour impossible, c’est La Fidélité (2000) de Zulawski, avec Sophie Marceau, Pascal Greggory et Guillaume Canet.


                    • Jean-Paul Doguet 20 septembre 2008 17:16

                      Ma citation du commentaire d’arturh est incomplète. Il voulait dire adapter dans un contexte contemporain. Delanoy ne l’a pas fait. Mais c’est ce qu’ont fait Zulawski (que je n’ai pas vu, mais je m’attends raisonnablement au pire) et M. de Oliveira. La transposition de Oliveira est très réussie.

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