J’ai vu quelques navets dans ma vie, et je ne suis pas le dernier à apprécier un bon nanar de temps en temps, mais j’avoue avoir du mal à trouver un exemple de film plus raté que « la belle verte ». Mais ce film n’est pas seulement le ratage esthétique et scénaristique que la presse, à l’époque, avait salué comme il se doit. C’est avant tout un film nauséabond dont vous soulignez avec justes - mais en vous extasiant dessus - toutes les tares.
Que nous raconte donc ce film ? Rien de plus que l’habituelle réactionnaire qu’on nous sert sous divers aspects depuis Socrate, à savoir que l’homme à l’état de nature est bon, et que c’est la société qui le corrompt. Donc la société est mauvaise, le progrès technique est néfaste à l’homme, il faut s’en débarrasser pour, supposément, parvenir au bonheur pour tous. Pèle-mèle passent alors sous les fourches caudines de la réalisatrice tout ce qu’elle hait, qui lui déplait, qu’elle ne cherche pas à comprendre : la voiture, le football, les hommes... Une véritable plongée dans la psyché troublée de cette femme qui, si c’est vraiment son film « le plus personnel », devrait consulter d’urgence.
Ah, qu’est-ce qu’on vivait mieux avant ! Qu’ils étaient heureux, nos ancêtres ! Comme il devait être content, mon grand-père, de faire la plonge de son bistrot à l’eau glacée. Comme ils devaient être joyeux et libres, nos aïeux, de communier avec la nature dans leurs chaumines, chauffées par les moutons en hiver, rafraîchies par les courants d’air en été, jusqu’au jour béni où ils pouvaient enfin mourir de tuberculose. Quel drame ont donc vécu nos mères lorsque les machines électriques leur ont volé ces travaux si typiquement féminins de la vaisselle, du blanchissage, du balais à poussière, qui faisaient leur fierté et où elles s’accomplissaient si joyeusement. Un film sorti trop tôt, dites-vous ? Oui, c’est vrai, et précurseur d’un grand mouvement de société. Car aujourd’hui, il est devenu tendance de vouloir revenir à la nature décroissante et éthiquement responsable... en particulier chez les gens qui comme madame Serreau, n’ont jamais manqué de rien dans la vie. Mais bizarrement, si l’opinion est répandue dans les conversations que nous vivons dans une société pourrie qui aliène l’homme, je n’ai jamais observé personne en tirer les conclusions logiques et se retirer dans une bergerie, au fin fond du Larzac, pour se cailler les meules comme on le faisait encore dans les années 70. Aucun d’eux n’envisagerait de se passer de sa bagnole qui-pue-qui-pollue, si ce n’est pour éventuellement, d’ici dix ou quinze ans, quand la technologie sera mûre, en acheter une électrique (donc, nucléaire).
En tout cas, il ne faudrait pas que les caprices de quelques fils de privilégiés des pays riches pressés de twitter leur contestation de la société de consommation sur leur iPhone 4S blanc masquent le fait que contrairement à ce que vous suggérez, nous vivons une phase sans précédent de croissance du capitalisme marchand. Peut-être pas chez nous, mais dans les 80% du monde qui jusque ici étaient exclus du partage. Et cette croissance ne doit rien à un complot de vilains lobbys, mais s’appuie sur la simple et bien naturelle aspiration des peuples à vivre mieux. Le paysan chinois qui, voici quinze ans, a vu arriver l’électricité au village, et a aujourd’hui la télé, internet et un scooter, vous aurez bien du mal à lui faire saisir l’intérêt de retourner au moyen-âge technologique qui pour lui n’a rien de romantique : c’était son quotidien lorsqu’il était enfant. Ce ne sont pas des discours stériles d’occidentaux oisifs qui vont convaincre un pasteur sahélien qu’il est plus heureux nu dans sa savane que son cousin de la ville, qui vient de s’acheter une voiture. Et plus proche de nous, je vous souhaite bien du courage pour expliquer aux millions de banlieusards franciliens que sous prétexte de densifier l’habitat, ils vond devoir abandonner leurs pavillons, qui sont souvent leurs seuls patrimoines, et mettre leurs autos à la casse pour s’entasser dans des métros déjà saturés et dans les HLM que leurs parents ont eu tant de mal à quitter.
Nauséabond, ce film, oui, car cet humour que vous percevez, un humour slapstick bas de gamme qui était déjà passé de mode dans les années 30, n’est là que pour rendre acceptable des scènes qui sans cela, nous glacerait d’effroi. Car que penser de cette « déconnexion » dont usent et abusent les héros à l’encontre de tous ceux qui n’entrent pas dans leur norme ? Qu’est-ce au juste que ce châtiment qui vous prive de votre libre-arbitre et de votre dignité ? Qui décide qui le subira ? Quel serait le sort réservé aux déviants du système dans le monde émasculé de Coline Serreau ?