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La compétition du Festival du cinéma américain de Deauville 2006 : la radiographie d’une Amérique désorientée

 Il y a une semaine, le jury du Festival du cinéma américain de Deauville présidé par Nicole Garcia délivrait son palmarès et couronnait Little miss sunshine de Jonathan Dayton et Valérie Faris. Retour sur une semaine de compétition et sur le palmarès de cette 32e édition.

Comme chaque année, depuis 1995, Deauville ce sont effet désormais et surtout ses films en compétition, véritable medium_ad21bis.jpgradiographie de l’Amérique contemporaine, une Amérique désorientée, désespérée, sans illusion. C’est probablement la première caractéristique commune de ces films, leurs personnages principaux n’ont pas d’illusion ou de rêve, ils se contentent de vivre, de survivre plutôt, englués dans leur triste présent. L’avenir n’existe plus. La photographie est en général volontairement terne. La beauté, même juste formelle, n’a plus sa place dans ce monde dépeint comme apocalyptique. Les antihéros vivent en général dans des quartiers difficiles où ils promènent leur incurable mal de vivre. Les thématiques sont en effet récurrentes d’un film à l’autre : drogue, prison, pédophilie, deuil. Ils sont filmés caméra à l’épaule : la caméra doit vaciller, hésiter, métaphore chaotique de leurs vies bouleversées et sans issue, Amos Kollek a fait des émules. Le dénouement est presque toujours elliptique et souvent sans espoir. Faut-il pour éclairer le présent et la réalité forcément nous y plonger avec une précision quasi documentaire ? Je n’en suis pas convaincue. Le cinéma, comme disait Orson Welles, est un ruban de rêve. Aussi.

Parmi les onze films en compétition, huit étaient des premiers films et huit de ces films nous plongeaient d’emblée dans une âpre réalité.

Ce fut ainsi le cas de Half Nelson, premier long métrage de Ryan Fleck. Brillant professeur dans un lycée de Brooklyn, medium_av1bisz.2.jpgDan enseigne avec passion à des adolescents en difficulté. Un jour, Drew, une jeune élève le découvre « défoncé » dans les toilettes de l’école. Le frère de Drew est en prison, pour trafic de drogue justement et elle-même est sollicitée pour le remplacer. En dépit de leur différence d’âge et de situation, les destins de Drew et Dan se rejoignent au moment crucial où leurs existences peuvent basculer d’un côté ou de l’autre. Leur solitude et leur égarement sont constamment mis en parallèle. L’une est déjà plongée dans les tourments de l’âge adulte, l’autre se comporte encore comme un adolescent perdu, rongé par le mal être. Le principal intérêt réside dans la personnalité de Dan, professeur passionné et atypique, qui parle de dialectique à ses élèves alors que lui-même se trouve pris entre deux forces contraires, entre ses errements, sa solitude, sa désespérance, l’échec de sa vie personnelle même et sa vie sociale apparemment réussie et comblée. Le titre Half nelson se réfère ainsi à une prise de lutte où le combattant bloque le premier bras de son adversaire tout en bloquant le second au niveau du poignet, l’immobilisant ainsi complètement. Dan est prisonnier de ses démons et nous avec lui, la caméra de Ryan Fleck nous le faisant suivre dans ses dérives et sa descente aux enfers, ne nous et ne lui laissant guère le temps de respirer. Le jury a choisi de primer ce film pour sa « belle croyance dans le cinéma », et non certes dans l’avenir, et pour sa « capacité dans un même plan d’évoquer deux sentiments contradictoires ».

La drogue était aussi un des thèmes centraux du film qui a obtenu le prix du scénario et le prix de la critique internationale : Sherrybaby, premier long métrage de Laurie Collyer. Arrêtée pour vol alors qu’elle avait 18 ans Sherry Swanson, une ancienne accro à l’héroïne, sort de prison après avoir purgé trois ans. Sevrée, elle goûte à son premier jour de liberté et décide de tout faire pour regagner la garde de sa fille, dont se sont occupés son frère et sa femme en son absence. Filmée au début comme une jeune femme libre et insouciante, sa réalité, la réalité, va la rattraper. Là encore des espoirs (elle en avait, elle) déçus. Là encore une descente aux enfers. Là encore un impossible avenir. Marie Gyllenhaal est d’une justesse remarquable, et le scénario d’une sincérité et simplicité déconcertantes.

Encore une fois c’est donc l’impossibilité de se reconstruire après un drame (inter)national -le 11 septembre- ou personnel comme ceux que connaissent tous les antihéros des films en compétition.

medium_afc7bis.jpgC’est aussi et déjà à un drame que sont confrontés les jeunes adolescents de Twelve and holding, deuxième long métrage de Michael Cuesta déjà primé à Deauville en 2002 (prix du jury) pour le dérangeant Long Island Expressway. Ainsi, dans une banlieue américaine, trois copains de douze ans quittent brutalement le monde insouciant de l’enfance à la mort accidentelle du frère jumeau de l’un d’entre eux, tué accidentellement par deux autres adolescents. Ils éprouvent des sentiments jusqu’alors inconnus : la vengeance, le chagrin devant la perte d’un ami et les premiers émois amoureux sans pouvoir compter sur leurs parents, eux-mêmes en difficulté. D’emblée, en présentant le film au CID, Michael Cuesta nous avertit : il n’a pas voulu faire un film « moral ». Les adolescents ne sont pas infantilisés et y sont en effet filmés par des adultes : même soif de vengeance et surtout besoin immodéré de l’amour fuyant de leurs parents, quelles que soient les conséquences de leurs actes pour y parvenir. Même si son dénouement est beaucoup plus sombre et non moins saisissant, twelve and holding présente un autre point commun avec le lauréat de cette 32ème édition : il mêle habilement humour caustique et peinture d’une Amérique rongée par le mal être (obésité, séparations, dépression). Les jeunes comédiens sont remarquables. Twelve and holding aurait mérité de figurer au palmarès.

La vengeance et la culpabilité étaient aussi des thèmes récurrents de cette compétition puisqu’on les retrouvait également dans Forgiven et dans Hard Candy.

Forgiven, tout d’abord, premier long métrage de Paul Fitzgerald qui interprétait lui-même le rôle principal, celui de Peter Miles, un procureur d’une petite ville américaine qui, à la veille de sa campagne pour devenir membre du sénat, apprend que le gouverneur de l’état a gracié Ronald Bradler condamné à mort après avoir été jugé coupable du meurtre d’un officier de police lors d’un procès conduit par Peter Miles, cinq ans auparavant. La dénonciation des failles du système judiciaire américain et donc de la peine de mort sont des sujets auxquels je suis particulièrement sensible et pourtant les personnages de ce film m’ont laissée parfaitement indifférente, en particulier en raison de sa morale simpliste à laquelle j’ai eu beaucoup de mal à adhérer. En effet Ronald Bradler, pour se venger, va finalement réellement commettre un meurtre et, après avoir humilié Peter Miles, tue son fils. Comme s’il n’avait pas déjà appris et retenu la rude leçon du couloir de la mort. Il retourne donc en prison pour être de nouveau condamné à mort, ce avant quoi ce cher Peter Miles, dans son immense bonté et altruisme va finalement le pardonner (de l’avoir humilié et surtout d’avoir tué son fils quand même, rien que ça), d’où le Forgiven éponyme. Le problème est qu’en voulant ne pas tomber dans le manichéisme et mettre dos à dos ces deux hommes égarés et finalement rongés tous deux par la culpabilité, il les rend aussi antipathiques l’un que l’autre, et leur sort indiffère finalement. Dommage, le début était prometteur... Quand on sait que 4 Français sur 10 (d’après un sondage édifiant publié aujourd’hui) sont pour le rétablissement de la peine de mort, on a le droit de se dire que le sujet méritait d’être traité avec un peu moins de légèreté.

medium_af2bis.jpgL’autre film sur la vengeance, encore un premier long métrage, c’était donc Hard Candy, la sucrerie très acide de David Slade. Hayley et Jeff (Patrick Wilson) se sont connus sur internet. Hayley est une jolie et précoce adolescente de 14 ans et Jeff un séduisant photographe trentenaire. C’est elle qui a suggéré d’aller chez lui pour être plus tranquille, elle qui a voulu qu’il fasse quelques photos, elle qui lui a servi à boire ...mais Hayley n’est pas aussi innocente qu’elle en a l’air, Jeff non plus d’ailleurs, et après que Hayley l’ait drogué, Jeff se réveille ligoté à une chaise. Alors que le début était particulièrement réussi par l’ambiguïté du face à face et le jeu polysémique de l’étonnante Hayley (Ellen Page), la violence psychologique fait brusquement place à une violence physique encore plus insoutenable. La caméra au plus près des visages, des corps, prend alors le spectateur en otage. L’atmosphère glaciale est parfaitement réussie : le décor de l’appartement aseptisé, presque clinique. Hard candy aurait pu se contenter d’être un huis clos éprouvant et suffocant mais la violence psychologique n’a pas duré, rapidement remplacée par une violence ostensible et je dois vous avouer que votre rédactrice n’a pas pu supporter la suite et a quitté la salle. D’après ce que j’en ai appris, la mise en scène n’était qu’un prétexte à un scénario abracadabrantesque et vain. Dommage que le talent de metteur en scène de David Slade soit ainsi gâché. David Slade a fait école dans la pub, ceci expliquant peut-être cela. A noter néanmoins que Hard Candy a été tourné en 18 jours à LA.

medium_dea2006_1_logo.5.jpgLe cinéma américain affectionne particulièrement le film choral. C’est d’ailleurs un film choral qui avait été primé l’an passé, le très réussi Collision de Paul Haggis. Un autre film choral figurait cette année parmi la compétition : Little Children (Les enfants de chœur) de Todd Field qui avait précédemment réalisé In the bedroom d’ailleurs présenté à Deauville en 2001. Les vies, les destinées sentimentales, les secrets, les rêves, les fantasmes et les angoisses d’une demi-douzaine de personnes s’entrecroisent dans la quiétude trompeuse d’une banlieue bourgeoise de la côte Est. On y retrouve notamment Patrick Wilson, déjà présent dans Hard Candy, on y retrouve également le thème de la pédophilie (dans Hard Candy, Jeff aurait été témoin et complice d’une affaire similaire). En effet l’arrivée d’un pédophile perturbe fortement les longs fleuves trop tranquilles que sont les vies des habitants de cette petite ville, une petite ville comme il y en a tant où chacun s’épie, se juge, jauge. Dommage que cette vision moderne du bovarysme (l’une des habitantes trompe son mari avec ledit Patrick Wilson) soit gâchée par la morale simpliste (là encore) du film : ce qu’on a fait dans le passé n’est pas grave, quelle que soit la gravité de ses actes. Seul compte l’avenir. Tout est bien qui finit bien. Le mari et la femme rentrent chez leurs époux respectifs et le pédophile se repent...et le spectateur, las, se dit : tout ça pour ça !

medium_ad8bis.jpgDans Stéphanie Daley de Hilary Brougher, c’était encore une autre forme de culpabilité. Lydie Crane, une psychologue du barreau enceinte de sept mois qui a perdu son précèdent bébé d’une fausse couche doit démêler le vrai du faux en écoutant le témoignage de Stéphanie Daley, une adolescente qui nie avoir caché sa grossesse et avoir tué son nouveau-né. L’intérêt du film est donc le face à face entre les deux femmes, l’histoire de l’une provoquant forcément un écho chez l’autre. C’est surtout une dénonciation féroce de la société puritaine américaine à travers ses conséquences, en l’espèce une jeune fille qui préfère tuer son bébé (scène insoutenable mais réussie du film, le visage de la jeune fille filmé en gros plan, sa douleur, sa détresse, sa hargne, dans ces toilettes immondes où la vie suit son cours routinier alors qu’une autre s’achève à peine éclose) et nier sa grossesse plutôt que de l’avouer, plutôt que de faire face à une société moralisatrice.

medium_ad4bis.jpgAvec A guide to recognizing your saints de Dito Montiel, c’est encore un premier film, encore un film qui met en scène des enfants et des adolescents, encore un quartier difficile : partagé entre un père malade, un ami autoritaire mais protecteur et les tentations lascives de la jeunesse, Dito vit en effet tant bien que mal à Astoria, dans le quartier du Queens où une guerre de voisinage fait rage. Il doit lutter de toutes ses forces contre son désir de s’enfuir et de quitter ainsi le seul univers qu’il connaisse. Il partira finalement laissant ses parents, ses amis. Il revient des années plus tard, le film est donc un flash-back éclairé par le recul et donc sa culpabilité, oui, encore ! (mais de quoi donc l’Amérique se sent-elle VRAIMENT coupable ?) Le film est l’adaptation de l’autobiographie de Dito Montiel. Mise en abyme, caméra nerveuse, flash forward, flash back : le film ne semble être qu’un long prétexte à une démonstration stylistique sans grand intérêt, comme si la forme illustrait ironiquement le fond : le désir de fuite de l’auteur/réalisateur.

Deux films ont néanmoins emprunté une voie différente (je précise que je n’ai pas vu l’un des films en compétition The oh in Ohio de Billy Kent) : Little miss sunshine et Thank you for smoking.

medium_af3bis.jpgThank you for smoking est le premier film de Jason Breitman et nous dresse le portrait d’un lobbyiste séduisant et ambitieux, Nick Naylor qui met son charme, son talent et son sourire carnassier au service de la société Big Tobacco pour contrer les ravages de la politique de prévention contre le tabagisme. De conférence de presse en talk show télévisé, il défend l’indéfendable mais a du mal à convaincre son ex-femme qu’il peut être un père modèle pour son fils. Dommage que Thank you for smoking se résume à son pitch et même à son titre pourtant délicieusement politiquement incorrecte. Dans une Amérique policée, le cynisme annoncé par le titre promettait pourtant d’être jubilatoire mais malgré les premiers sourires passés notamment à la vision de ce club des marchands de mort, l’ennui s’installe bien vite. En bref, une bonne idée qui se résume à cela.

Enfin, Little miss sunshine de Jonathan Dayton et Valérie Faris, le grand prix de cette 32ème édition, le film qui a medium_af1bis.jpgilluminé et ensoleillé le festival dont la projection deauvillaise fut même parsemée et ponctuée d’applaudissements effrénés. Toute la famille Hoover met le cap vers la Californie pour accompagner Olive, la benjamine de 7 ans, sélectionnée pour concourir à Little Miss Sunshine, un concours de beauté ubuesque et ridicule de fillettes permanentées, « collagènées » (ah, non, ça pas encore). Ils partent à bord de leur van brinquebalant et commencent un voyage tragi comique de 3 jours. La première qualité du film est que chaque personnage existe, enfin plus exactement tente d’exister. Il y a le frère suicidaire spécialiste de Proust, le fils, Dwayne qui a fait vœu de silence nietzschéen et qui a ainsi décidé de se taire jusqu’à ce qu’il entre à l’Air Force Academy, le père qui a écrit une méthode de réussite...qui ne se vend pas, le grand père cocaïnomane. On l’aura deviné en voyant la jeune Olive au physique ingrat mais non moins charmante, la fin du voyage n’est qu’un prétexte, belle parabole de l’existence et du thème du film, ode épicurien à l’opposé des principes du père qui déifie la réussite. Trois jours peuvent changer une existence, et malgré une mort et des rêves qui s’écroulent qui jalonnent leur parcours nous continuons à rire avec eux. Ces trois jours vont changer l’existence de cette famille et de ses truculents membres qui à réapprennent à vivre, vibrer, à parler, à être, à se regarder, à profiter de l’instant présent, et qui vont peu à peu laisser entrevoir leurs failles. Progressivement, l’humour, parfois délicieusement noir, laisse place à l’émotion qui s’empare du spectateur. Cette « carpe diem attitude » atteignant son paroxysme dans la jubilatoire scène du concours de miss qui a suscité les applaudissements spontanés des spectateurs deauvillais. Ce voyage initiatique d’une tendre causticité est aussi un road movie fantaisiste et poétique dans lequel l’émotion affleure constamment, vous envahit subrepticement jusqu’au bouquet final, un film dont je vous invite à prendre immédiatement la route. Une belle leçon de vie qui a insufflé un vent d’optimisme sur une sélection bien morose, des personnages attachants, un film qui surpassait de loin le reste de la sélection, une réussite d’autant plus louable lorsqu’on sait que le film a mis cinq ans à se monter, que tous les studios de Los Angeles et New York l’avaient auparavant refusé, lorsqu’on sait enfin sa réussite inattendue aux box-office américain !

Palmarès du 32ème Festival du Cinéma Américain de Deauville :

Grand Prix

LITTLE MISS SUNSHINE de Jonathan Dayton & Valerie Faris

Prix du Jury

HALF NELSON de Ryan Fleck

Prix du Scénario

SHERRYBABY de Laurie Collyer

Prix de la Critique Internationale

SHERRYBABY de Laurie Collyer

Prix de la Révélation Cartier

HALF NELSON de Ryan Fleck

Prix Michel d’Ornano

La faute à Fidel de Julie Gavras

Canal + "Coup de Cœur "du doc de l’Oncle Sam"

GOD GREW TIRED OF US de Christopher Quinn

Prix Littéraire

DIDIER DECOIN pour son roman Henri ou Henry, le roman de mon père

A suivre, dans un prochain article, les avant-premières et les hommages de cette 32ème édition.


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