L’EVANGILE
L’interprétation de la musique baroque est l’objet depuis de nombreuses années d’un dogmatisme puritain quasi religieux. Les nouvelles règles sont coercitives : instruments anciens obligés, bannissement du vibrato, double croches raccourcies, petits ensembles…
Sous prétexte que les violons du XVIIème ne possédaient ni cordes métalliques, ni archet concave, ni manche incliné, on refuse obstinément le violon moderne ; sous prétexte que le clavecin est actionné par des sautereaux, on refuse les marteaux du piano, tout cela sans s’être posé la question de savoir combien de temps Bach aurait passé en compagnie de son vieux Hieronymus Hass, s’il avait connu la pureté cristalline d’un Steinway… Et combien de temps passerait-il à faire grincer sa viole, s’il avait pu connaître les Stradivarius réaménagés ?
Mais voilà, les enfants d’Harnoncourt ou de l’Akademie für Alte Musik, se sont érigés en GIEC de la musique et fustigent quiconque ne pense pas et surtout ne joue pas comme eux, mettant littéralement au pilori les Klemperer et les Karajan qui ont osé blasphémer en plaçant les magnifiques arias de Bach sur les pupitres du Philharmonique de Berlin.
NULS, LES BAROQUEUX ?
N’oublions pas que ce retour aux origines n’est pas nouveau puisque la « Société de concerts des Instruments anciens », sous la présidence de Camille Saint-Saens, eut au début du siècle passé pour objectif de faire revivre la musique des XVIIe et XVIIIe siècles en utilisant des instruments d’époque. Certes, la démarche « baroqueuse » est intéressante, historiquement parlant. Il est en effet très plaisant d’entendre une œuvre telle qu’on peut présumer qu’elle fût jouée du vivant du compositeur. Ce travail est sur ce point remarquable et conduit d’ailleurs à de fort jolies réalisations que l’on peut se réjouir de posséder aujourd’hui dans nos discothèques. Nous devons à ce titre remercier les baroqueux. Ce qui est en revanche inacceptable, tient à la culpabilisation de tout musicien qui tenterait de contester les ukazes des maîtres et d’adoucir leurs doctrines totalitaires ! La presse et les médias pulvériseraient immédiatement celui qui jouerait Couperin comme on joue Sarasate. Etre baroqueux, c’est imposer que l’on joue Molière et Racine à la seule lueur des chandelles, au prétexte que l’électricité n’existait pas à l’époque de Tartuffe !
Les mandarins du Baroque sont si puissamment soutenus par « l’intelligentsia » musicale qu’aucun jeune musicien n’oserait transgresser ces règles, au même titre qu’aujourd’hui, aucun jeune comédien n’oserait jouer avec simplicité et naturel, une pièce tout simplement bien écrite et intelligible. Peter Brooks n’expliquait-il pas que le théâtre Classique était élitiste parce que seuls les aristocrates le comprenaient, alors que le théâtre contemporain est nécessairement populaire car il met tout le monde sur pied d’égalité. Non pas parce que tout le monde le comprend, mais au contraire parce que plus personne ne le comprend. Lorsqu’on joue un classique aujourd’hui, le jeu est à l’outrance et l’on peut voir un Denis Podalidès escalader à la Comédie Française, un appui de fenêtre dans un grand élan d’expression et de transcendance corporelle, pour lancer une simple réplique de l’avare ! C’est que Molière autant que Lulli, souffre aujourd’hui des théoriciens incultes de l’avant-garde spirituelle.
MUSIQUE DE LIBERTE
Or, précisément, la musique baroque se revendique depuis ses origines de la plus grande liberté. Initialement jouée par des musiciens qui avaient une maîtrise du contrepoint et de ce qu’il convient déjà d’appeler l’harmonie, cette musique laissait une telle liberté à l’interprète qu’elle était en général écrite de façon parcellaire, laissant ouvertes toutes les portes expressives, du choix du tempo au développement harmonique de la basse continue et aux ornements. Parfois même, les instruments n’étaient pas indiqués et ce, jusqu’à Bach qui en laisse la totale liberté de choix dans l’Art de la Fugue.
LE BAROQUE AUX ANTIPODES DE L’ARS NOVA
Contrairement aux compositeurs contemporains qui écrivent tout, ordonnent le tempo et les métronomes, indiquent les nuances, donnent des indications sur la façon de préparer les instruments, pour créer des œuvres que personne n’écoute, les compositeurs des XVIIème et XVIIIème siècles n’imposaient aucune contrainte, se réjouissait des libertés prises par des musiciens inventifs, qui maîtrisaient leur art et faisait naître une musique qui a traversé les siècles. Mais qui, parmi nous, peut prétendre sans être hypocrite qu’il ne préfère pas les interprétations de Corboz à celles du Consentus Musicus de Vienne.
Certains Baroqueux l’ont d’ailleurs compris et s’abandonnent hypocritement à des licences discrètes qui les ramènent tout doucement à la vérité. De petites entorses timides et infinitésimales.
Un simple regard à la partition de « la Mer » de Debussy suffit à convaincre de la coercition qu’exercent les musiciens du XXème et XXIème siècle sur leurs interprètes. Les instruments sont parfaitement définis, les tempos avec leur métronomes, les intensités acoustiques, les attaques de notes, etc…
Un simple regard jeté sur une partition baroque montre la liberté dont jouissaient les musiciens de l’époque.
LE PARNASSE
« Le Parnasse » de Corelli est une œuvre qui n’indique ni tempo ni nuance, qui ne propose aucun aménagement de la basse chiffrée où la partition se limite à imposer des accords parfaits et de septièmes alternés (petits chiffre au-dessus des notes), dont seul les renversements sont décrits.
Faut-il arpéger, plaquer , jouer en staccato des accords dont on ne sait pas grand-chose, si ce n’est qu’ils doivent être là ? Faut-il la jouer avec une viole et un violoncelle ou avec un violon, un alto et un clavecin ? Gravement est la seule indication… gravement !
Rien n’est dit, tout est permis ! Improvisez, Messieurs.
L’écriture baroque est géniale et rudimentaire. Je dis « géniale » parce qu’elle est harmoniquement riche, inattendue et efficace ; je dis « rudimentaire » parce qu’elle se limite à un soprane et à son continuo non développé. C’est le comble du bonheur pour un interprète qui devient le véritable recompositeur d’une oeuvre dont seule la ligne mélodique et l’armure harmonique lui sont imposées, le laissant libre de choisir la structure de « l’accompagnement » et d’ornementer la mélodie à la Française, à la Florentine ou à la Vénitienne, selon son humeur.

La musique Baroque avait un peu l’esprit du Jazz . Elle nous faisait rêver jusqu’à ce que les théoriciens puritains du XXème siècle transforment ces magnifiques jeux musicaux en un laborieux code musical, grandiloquent, inutile et agaçant. Voici la version de William Christie (http://www.youtube.com/watch?v=FJdZ7EX_vf0) suivie d’une version où l’audace a été poussée à user d’un piano pour le continuo (http://www.youtube.com/watch?v=ssbXFONeoUs) et enfin d’une version pour orchestre de chambre (Orchestre de Chambre de toulouse : http://www.youtube.com/watch?v=dcGkvXWrI44&feature=results_video&playnext=1&list=PLC5A17639D164BC51)
COMMENT INTERPRETER LES BAROQUES
Entre Monteverdi et les fils de Bach, il ne fait aucun doute que la musique est inspirée. Tous les compositeurs sans aucune exception imprégnaient leurs œuvres d’une profonde sensibilité. Du Dies Irae de Lulli, du De Profundis de De Lalande, du Magnificat de Vivaldi, de la cantate BWV 147 de Bach, et je passe des milliers d’œuvres, ressort une émotion qui trahit la volonté qu’avaient les compositeurs de voir leurs œuvres interprétées avec du cœur et de l’investir de sentiments puissants. Or les baroqueux, ces tristes sires, veulent nous imposer une vision stérilisée, grinçante, et sans expression d’une musique pourtant céleste. Eux seuls savent faire sonner un violon comme un bignou et sont capables d’imposer un rythme de marche militaire Coréenne (Nord) à des œuvres d’une nostalgie étoilée.
Quand retrouverons-nous dans la discographie, des interprétations magiques et profondément senties comme en réalisaient Paillard et Corboz.
MICHEL CORBOZ
Voilà incontestablement le chef que vous devez choisir. Ce chef doté d’un immense savoir musical est un des rares « baroqueux » digne de ce nom parce qu’il n’oublie jamais qu’une œuvre est avant tout destinée à émouvoir. Et il émeut à tout rompre.Voici à titre d’exemple un exemple d’interprétation magistrale et magique, respectueuse du texte et irrésistiblement jouissive.
La « messe pour les trépassés » de Marc-Antoine Charpentier (http://www.youtube.com/watch?v=9Qx0oH1NYKU) devient un chef-d’œuvre absolu sous la baguette de Michel Corboz
JEAN-FRANCOIS PAILLARD
Voici le Te Deum de Lully dans la version de Jean-François Paillard . Un musicien de la vieille garde, qui s’est pourtant intéressé à la restitution correcte et raisonnable de la musique Française d’Ancien-Régime.
http://www.youtube.com/watch?v=i23i0IS8m6U&feature=fvst
TE DEUM DE MARC-ANTOINE CHARPENTIER
Voici une œuvre universelle que tous les européens de plus de 40 ans connaissent parfaitement. Le Prélude du Te Deum qui fut choisi pour illustrer le générique des émissions en Eurovision. Le voici dans la version que tout le monde connait.
http://www.youtube.com/watch?v=ejJvlA-8nXY
« UNE » VERSION
En voici une autre version ancienne, trouvée sur YouTube. On y remarquera une ornementation très différente. Mais au-delà de cette remarque, il s’agit d’une version d’une très belle sonorité jouée dans un tempo majestueux.
http://www.youtube.com/watch?v=vyvWxPVAE8Q&feature=related
Voici la version de Sir Neville Mariner. Bien que cette version soit magnifique, on y trouve une marque de fabrique des baroqueux : le raccourcissement des doubles croches. C’est une règle semble-t-il au XVIIème siècle. Curieux tout de même que le siècle de la raison, très attaché à la rigueur et qui sait que la double croche doit se jouer deux fois plus vite qu’un croche, demande en coulisse qu’on la joue trois fois plus vite ! S’ils l’avaient voulu, que ne l’écrivissent-ils pas ? La notation musicale leur permettait de placer un triolet de doubles-croches ou un pentolet de croches, que sais-je encore pour transmettre leur volonté. S’ils ne l’ont pas fait, c’est qu’ils estimaient que cela n’apportait rien à la musique. Elémentaire mon cher Watson.
On remarquera que la version de base n’abrège pas les doubles croches. C’est en réalité bien plus beau et c’est ainsi que c’est écrit !
http://www.youtube.com/watch?v=1e_QclgWsbA&feature=related
MINKOWSKI AU LOUVRE
TEMPO DE FOU – DOUBLES-CROCHES LENTES
Voici une version baroqueuse où l’accent est mis sur le tempo, beaucoup plus rapide selon les baroqueux au XVIIème… mais tiens ? Pourquoi les doubles-croches ne sont-elles plus raccourcies ? Trop rapide pour les exécuter ?
Cette version est l’exemple type d’une interprétation intellectuelle dénuée de tout sentiment. A jeter, sans concession, malgré d’excellents Musiciens.
http://www.youtube.com/watch?v=GztZJwDCaS8&feature=related
LES ARTS FLORISSANTS WILLIAM CHRISTIE
TEMPO LENT – DOUBLE-CROCHES RACCOURCIES
Curieux tout de même que le maître des baroqueux n’ait pas osé jouer ce prélude de façon baroque. Très semblable à Mariner !
Il n’a pas osé… trop connu !
http://www.youtube.com/watch?v=K70c8Is0j54&feature=related
LA MAITRISE ND DE VERSAILLES (Sinfonie saint Julien Jean-François Frémont)
TAMBOURS ET GROSSE CAISSE – TEMPO MOYEN- DOUBLES CROCHES OUBLIEES.
Voilà une version où toutes les règles sont oubliées… pas toutes ! Les libertés sont prises et un roulement de tambour et grosse caisse rappelle que tout ne doit pas être écrit ! Une version selon moi un peu précipitée… pas trop convaincante dans l’exposition.
http://www.youtube.com/watch?v=JniEFjOwvmc
LE PARLEMENT DE MUSIQUE – MARTIN GESTER
Encore une autre version…. Baroque en effet.
http://www.youtube.com/watch?v=utdfMQ8z_J4
EPILOGUE
La conclusion de tout ceci est que le seul point commun des « baroqueux » - ceci n’engage bien sûr que moi – tient dans le refus de la musicalité, de l’emphase, de l’enthousiasme et du plaisir…
Je pense qu’il est raisonnable – en dehors d’un contexte historiographique – de jouer le répertoire pré-classique avec des instruments modernes, sans interdire à priori les grands ensembles, sans proscrire les vibratos et les effets, sans imposer les normes interprétatives douteuses que les grands prêtres de la musique baroque, reclus dans leur vision étriquée de la musique, comme les moines dans l’interprétation de l’Evangile, tentent obstinément de nous imposer.
La musique baroque est un symbole de liberté… sachons l’exprimer quand nous la revisitons.

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Merci, mon Cher Alain, pour cette ballade dédicacée ! ps. ne m’en demandez pas plus si (...)
24/04 00:22 - AntoineS’il n’est pas encore référencé, vous le trouverez à l’URL suivant (...)
21/04 18:23 - Alain ColignonVoilà mon Cher Antoine, Chose promise, chose due.J’ai retravaillé quelque peu cette (...)
21/04 18:16 - Alain ColignonLiszt, génial par ailleurs, ne faisait pas toujours dans la distinction et n’hésitait (...)
20/04 23:54 - AntoineMes oreilles, comme celles de Liszt, inexpérimentées, n’ont effectivement rien saisi de (...)
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