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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > La dolce vita de Federico Fellini

La dolce vita de Federico Fellini

Plus que jamais d'actualité, ce film, qui annonçait sans complaisance la décadence irréversible de notre société, sort de nouveau en salles dans sa version restaurée. A voir ou revoir.

De la projection d'un film de Fellini, on sort rarement indemne. Certes La Dolce Vita n'est pas le long métrage du cinéaste que je préfère, mais il apparait évident que c'est là une oeuvre charnière, capitale, dérangeante, comme le sera plus tard Satyricon et que ce film prélude au terrible réquisitoire que le grand metteur en scène ne cessera plus d'adresser à notre société avec autant de désespoir sans doute que de dureté. Ne serait-ce que pour cette raison, il est incontournable. La perspective décadentielle de Fellini était proche de celle de Visconti, mais chacun des cinéastes traitera ce sujet avec son génie propre, l'un avec plus de faste, l'autre plus de cynisme, aussi en assistant à la projection, ai-je éprouvé un malaise et je me souviens avoir pris un léger remontant en rentrant chez moi. D'ailleurs ce film sulfureux suscita, lors de sa sortie, des réactions extrêmement violentes, excessives, mais l'étalage d'autant de vices, d'orgies, de débordements ne pouvait pas ne pas émouvoir un public qui n'y était pas préparé. Il faut se reporter aux années 60 et à cette gaieté superficielle qui régnait un peu partout. C'était le temps des yé-yé, chez nous des trente glorieuses que l'on pensait éternelles. Le film fit l'effet d'un coup de poing et inspira des commentaires virulents. Un cinéaste avait osé montrer ce qui ne devait pas l'être et, de plus, ce cinéaste le faisait avec génie. C'en était trop... On aurait préféré qu'il continuât à nous émouvoir avec des films poétiques comme La Strada et Les nuits de Cabiria, alors que, sautant le pas, osant tout, prenant tous les risques, il nous jetait à la figure le spectacle de notre crépuscule, de nos illusions perdues, de nos tares, de nos méfaits, de notre déliquescence.


Pour le spectateur d'aujourd'hui, il est clair que Fellini est l'un des plus grands cinéastes avec Dreyer, Eisenstein, Lubitsch, Renoir, Welles, Bergman, Visconti, maître parmi les maîtres, mais en 1960, il n'était pas encore assis sur le sommet de l'Olympe cinématographique et les critiques les plus virulentes et les plus injustes lui furent assénées. La société n'aime guère que l'on bousculât ses habitudes, encore moins sa vision des choses, qu'elle s'efforce toujours de modeler à sa convenance.

L'histoire de La Dolce Vita est difficile à raconter tant elle est complexe, ramifiée autour de plusieurs personnages, tous en proie à des difficultés existentielles, tous atteints de dépression morbide qui mènent les uns au suicide ou à une vie dissolue, les autres à la boisson ou dans le cabinet feutré d'un psychiatre. Ce beau monde ne cesse point de s'étudier, s'analyser, se plaire et se déplaire, s'accoupler, s'enivrer, cédant aux excès les plus répréhensibles avec une sorte de jubilation funèbre. Avec ce film, Fellini a libéré son imaginaire et engagé son inspiration sur la voie de l'onirisme et de la psychanalyse, un monde dont on sait combien les certitudes s'effilochent avec le temps. Le metteur en scène, sans vouloir jouer les moralistes, propose à notre réflexion des interrogations auxquelles il n'apporte pas lui-même de réponse mais, à l'égard desquelles, il est difficile de ne pas réagir. Le Clézio l'a fait avec talent :

" Le cinéaste nous aventure au milieu de sociétés qui n'ont rien à nous apprendre de définitif sur elles-mêmes, des sociétés de doute, des sociétés non pas de pierre mais de sable et d'alluvions. La société selon Fellini est une société incertaine. D'abord parce que cette société est une société en train de s'écrouler. Corrompue, débauchée, ivre, grimaçante, la société que nous fait voir Fellini est en complète décadence. Mais elle ne l'est pas inconsciemment : il s'agit d'un monde en train de s'interroger, de se tâter, qui hésite avant de mourir. Fellini est le plus impitoyable témoin du pourrissement du monde occidental. Le paysage humain qu'il nous montre en mouvement est à la fois la plus terrible et la plus grotesque caricature de la société des hommes. Bestiaire plutôt qu'étude humaine, elle nous montre tous les types de groins et de mufles dans toutes les situations : prostituées, déesses, androgynes, succubes, ecclésiastiques hideux, militaires abominables, parasites, artistes, faux poètes, faux prophètes, hypocrites, assassins, menteurs, jouisseurs, tous réels et tous méconnaissables, enfermés dans leur propre enfer, et perpétuant leurs crimes mécaniques sans espoir d'être libres, sans espoir de survie. En deçà de la parole, en deçà de l'amour et de la conscience, ils semblent les derniers survivants d'une catastrophe incompréhensible, prisonniers de leur zoo sans spectateurs. Cette société maudite est la nôtre, nous n'en doutons pas". 

Qu'ajouter de plus à cette analyse de l'écrivain, sinon que personnellement je reproche à ce film de ne pas inclure une lueur d'espérance, de nous montrer une civilisation irrémédiablement perdue, sans l'ombre d'un salut possible, de cadenasser toutes les issues qui pourraient nous laisser entrevoir, ne serait-ce qu'une raie de lumière. Ce vaisseau-là sombre corps et biens et nous assistons à son naufrage avec une certaine indifférence car, malgré tout, nous savons que le monde n'est pas aussi noir que le cinéaste met une certaine complaisance à nous le dépeindre. Il y a ici et là des hommes et des femmes de bonne volonté, des gens de devoir et de conviction, des artistes sincères et de vrais poètes, des aventuriers intrépides et des mécènes, des infirmiers du corps et du coeur ; oui, il y a encore des portes qui ouvrent sur des lendemains meilleurs...



Comme dans tous les films de Fellini, la distribution est éblouissante. Marcello Mastroianni interprète avec son naturel désarmant un journaliste spécialisé dans les faits divers et les chroniques mondaines, Anouk Aimée est une Maddalena inquiète, ne sachant ni où se situer, ni où porter ses pas ; Alain Cuny est sinistre à souhait en écrivain-philosophe atrabile, muré dans ses concepts au point que, pris de vertige à la vue de son propre abîme intérieur, il se suicide après avoir tué ses deux enfants ; Magali Noël, en danseuse de cabaret, apparait comme le seul personnage à peu près normal dans cette galerie de portraits sinistres et s'auréole d'un semblant de grâce ; quant à Anita Ekberg, elle rassemble sur sa personne les ridicules de la star hollywoodienne insupportable, capricieuse, provocante, outrancière, exhalant en permanence un relent de scandale. La scène, où elle se baigne tout habillée dans la fontaine de Trévi, est restée l'image la plus célèbre du cinéma italien. Comme des millions de touristes visitant la ville éternelle, je n'ai pu m'empêcher d'évoquer Fellini sur ces lieux mythifiés par ce film mémorable, empreint d'un charme pervers, presque maléfique, en même temps que doté d'une puissance incantatoire qui le situe parmi les oeuvres cinématographiques majeures du XXe siècle. Et, en de début de XXIe siècle, où le monde traverse des pertubations d'une gravité rare, ce film restauré est ni plus, ni moins prophétique, nous donnant à voir l'image même de notre société décadente.

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1 réactions à cet article    


  • bakerstreet bakerstreet 3 avril 2013 15:04

    Bravo pour votre article.

    Je l’ai revu dernièrement, avec beaucoup de nostagie. Certaines scènes restent absolument modernes, et préfigurent la suite des sixties. La séquence d’entrée, avec l’hélicoptère transportant la statue d’un christ géant, planant au dessus de Rome, avec ces pilotes faisant du sur place pour mater les pin-up se bronzant sur les terrasses est un raccourci extraordinaire !
    Elle m’a fait penser en la revoyant, au corps de Che Guevarra, que ces tortionnaire avaient cru bon d’exhiber ainsi, sans se douter qu’ils contribuaient à en faire presque un saint...Mais cela est une autre histoire !

    Les grands cinéastes, en tant qu’artistes, sentent parfois avec beaucoup de justesse et de prémonition les névroses, présentes et à venir. Fellini, vous avez raison de le remarquer fait avec beaucoup de finesse le tour de cette société névrosée, brisant ce ton trop franchement optimiste, qu’on a tendance à lui projeter. D’autres metteurs en scène à l’époque, tel que Dino Risi, dans ce film tout aussi formidable qu’est « le fanfaron » à peu près la même analyse.

    Et que dire des films de Michelo Antonioni, « la nuit » , et surtout « l’aventura » avec Monica Vitti éblouissante, et ce scénario extraordinaire, et poétique, qui ouvrit toute une dimension inconnue à des cinéastes de l’errance comme Wim Wenders.
    Quel dommage que ces films ne soient plus diffusés sur grand écran.

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