• AgoraVox sur Twitter
  • RSS
  • Agoravox TV
  • Agoravox Mobile

Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > « La Frontière de l’aube » ou la traversée du miroir

« La Frontière de l’aube » ou la traversée du miroir

«  Le passage est toujours douloureux entre deux amours.  » (un copain de François/Louis Garrel)

« Quand un miroir se regarde dans la glace, qu’est-ce qu’il y a à voir ? » (Andy Warhol)


Alors que son mari est à Hollywood et la délaisse, une jeune star de cinéma (Carole/Laura Smet) voit débarquer chez elle un jeune photographe (François/Louis Garrel) qui doit la prendre en photo pour un journal, en vue d’un reportage. Ils deviennent rapidement amants, naviguant, en eaux troubles, entre chambre d’hôtel et appartement de la star…

La Frontière de l’aube*, un film rare, un film d’un poète dont on sent, pour chaque plan, qu’il s’agit de filmer telle une profession de foi. Ne pas concevoir le cinéma en terme de capacité (le plus gros budget, les plus gros effets tonitruants high tech du moment) mais en terme de dignité : cela donne un film coctalien, aux manières délicieusement anachroniques. Est-on dans la réalité, dans la fiction ? Dans quel monde parallèle se trouvent nos deux amoureux d’outre-tombe, Carole et François ? A travers le miroir, Louis Garrel semble partir à la recherche de la femme aimée disparue (Laura Smet). Comme un Orphée de la mythologie grecque descendant aux enfers pour délivrer sa bien-aimée, Eurydice, il éprouve le profond désir de plonger dans la surface réfléchissante pour ramener sa défunte, alors il tâtonne le verre étamé, à l’aveugle, pour tenter d’en découvrir physiquement le secret, jusqu’à l’issue fatale, et Serge Gainsbourg, d’ailleurs, nous avait bel et bien prévenus, question amour des feintes, « L’amour physique est sans issue » ; la Disparue de Paris, demoiselle d’honneur limite mytho qui adore (se) raconter des histoires, vient elle aussi enfoncer le clou – « Tu sais, ce qu’on dit dans les chansons, bah… c’est vrai. ».

Ce film est beau comme un songe, comme un rêve éveillé et, en même temps qu’il revisite le thème éternel de l’amour impossible, il prend soudain des allures de train (fantôme) qui avance dans la nuit, et certainement dans la mort, dans le paradis blanc, sur fond de cicatrice intérieure, d’amants irréguliers, de beauté convulsive, d’électrochocs, de sunlights éblouissants et d’insectes papillonnants venant se crasher dans les lumières électriques. La Frontière de l’aube est un film hanté par les fantômes, avec dans l’idée que le cinéma, tel un rêve éveillé déroulant ad libitum le ruban filmique, serait « un art de laisser revenir les fantômes » (Derrida). En y regardant de plus près, au risque pour le regardeur-spectateur de s’y brûler les ailes (car le blanc surexposé de l’image vient manger les corps impatients en mouvement), tous les acteurs, ici, semblent être des spectres dont il serait possible de passer au travers. Comme des fantômes. Comme des bains de mercure. Ce ne sont pas des armoires à glace mais, au contraire, des êtres incertains, façon Narcisse ou Alice au pays des merveilles, pouvant disparaître à tout moment à l’instar des bulles transparentes qui éclatent dans l’air. On ne sait plus sur quel pied danser avec eux, ces personnages en trompe-l’œil marchent dans la rue comme s’ils flottaient sur des toits, entre deux abîmes, entre deux extrêmes, entre la parenthèse enchantée et la rupture définitive, oscillant sans cesse, tels des essuie-glaces tour à tour divergents et convergents, entre jalousie et possession, entre raison et folie, entre positif et négatif. D’un côté, l’attirance pour les promesses de l’amour, de la paternité, de la maison merveilleuse au fond des bois, voire du « bonheur bourgeois », et de l’autre la tentation pour les promesses de l’ombre, le vent de la nuit, l’autodestruction et les ténèbres souterraines - bref pour un long voyage au long cours au territoire des ombres, via la fantasmagorie du miroir comme confident des femmes et comme porte ouverte sur un arrière-monde, ou plutôt un outre-monde.


Et Philippe Garrel, en filmant des miroirs qui ne cessent de doubler ou de multiplier l’image dans l’image (le miroir aux alouettes qui dédouble, qui crée un double et travestit sans cesse l’image), ne cesse au fond de réfléchir… le cinéma, histoire très certainement de remonter à ses origines foraines, comme un Brisseau qui, dans ses derniers films (Choses secrètes, Les Anges exterminateurs) capte, au plus près du grain de la peau et de la pellicule, des « apparitions » de corps afin d’en revenir, très certainement, à Méliès, à Franju, à Cocteau, à la Cité des Anges d’antan, au théâtre d’ombres et à une morale ascétique du trucage. Dans la prolifération d’images-poudres aux yeux que nous connaissons actuellement (cinéma, photos, vidéos, séries TV, images virtuelles, Big Brother…), l’art de Garrel choisit de se recentrer sur le miroir, dont la « feuille de lumière » réfléchissante est l’image par excellence. Ici, c’est le miroir comme autofiction, comme conscience de soi – « je me vois, donc je suis », l’image dans le miroir permettant, dixit Lacan, d’affirmer l’identité -, mais c’est également le miroir qui jamais ne répond parfaitement à notre expectative, parce que le reflet qu’il donne à voir est un masque, un mystère, une image double. Dans cette Frontière de l’aube, flottant entre la naissance de l’amour et les corps fantômes désaccordés et mal fagotés, notre photographe-artiste (François) n’est autre qu’un dérivé du cinéaste Philippe Garrel : un ange passe, le fils (Louis) tend un miroir à son père, et vice versa - ou recto verso. L’appareil-photo, qui peut chercher à voler l’âme des modèles à la façon d’un œil omniscient qui se voudrait le miroir de l’âme (cf. la scène splendide de la salle de bains lorsque la Belle, à la sauvage innocence, refuse de se faire prendre… en photo, « oh non, pas comme ça »), n’est autre que l’appareillage du filmeur-vampire ; les nombreuses fermetures à l’iris du film venant répéter, telles des photocopies, l’ouverture et la fermeture de l’obturateur focal de l’appareil-photo sensible.

C’est la lanterne magique du cinéma comme rêverie de jour, comme empreinte fantomatique et comme formidable vecteur à phantasmes : une image audiovisuelle enregistrée d’une moue boudeuse, d’une voix sépulcrale, d’une nuque duveteuse fragile, d’un homme enfilant sa blanche chemise ou d’un corps féminin caressé par une lumière voluptueuse (superbe photographie opaline de William Lubtchansky), c’est une empreinte – celluloïd - de réel mais c’est aussi le signe prémonitoire, le révélateur argentique d’un chaos à venir - tout acteur filmé étant un clair-obscur, un mort en sursis, voguant en permanence entre présence et absence. Le miroir, via ses limbes, subterfuges et autres imageries de galerie des glaces, est pour Garrel, posté tel un stalker à l’envers du miroir, façon un Bergman ou un Tarkovski, le meilleur moyen de pratiquer l’entre-deux du rêve - ou frontière de l’aube -, sortilège vertigineux qui permet de passer librement d’un monde parallèle à l’autre, et de tituber non stop entre jour et nuit, entre naissance et mort, entre « le peuple qui fait l’Histoire » et « le peuple qui dort » : un pas dans la tombe (François bascule de l’autre côté du miroir en sautant par la fenêtre pour rejoindre sa revenante) et un autre dans « le bleu des origines », en vue d’un éternel retour, d’une nouvelle vague, d’une nouvelle Eve et d’une nouvelle ère (« Avoir un enfant ?, s’interroge un ami eustachien de François, c’est comme sauter par la fenêtre mais du bon côté. »). C’est bien connu, la vie et l’amour ne tiennent qu’à un fil : « Ce sera la Troisième Guerre mondiale lorsque le dernier survivant des camps mourra. », entend-on dans le film.

La Frontière de l’aube, ce film funèbre a quelque chose de religieux. Ce qu’il propose, par le biais de la foi, est de croire encore (naïvement ?) aux transfigurations, aux histoires à dormir debout, au pouvoir des images et aux puissances du cinématographe. Bon voyage.

* Sortie en salle depuis le 8 octobre

 

Documents joints à cet article

« La Frontière de l'aube » ou la traversée du miroir « La Frontière de l'aube » ou la traversée du miroir

Moyenne des avis sur cet article :  3.86/5   (21 votes)




Ajouter une réaction

Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page

Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.


FAIRE UN DON








Les thématiques de l'article


Palmarès