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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > « La Graine et le Mulet » et « Un baiser s’il vous plaît » : (...)

« La Graine et le Mulet » et « Un baiser s’il vous plaît » : d’un Marivaux à l’autre...

Mercredi dernier sortaient deux films a priori très différents, quoique...

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Pour certains, ce week-end fut synonyme de frénésie d’achats, pour moi, il fut synonyme de frénésie cinématographique. Loin des bousculades, des empoignades, des regards et des pas harassés. On ne va pas impunément dans certains cinémas. Certains sont des lieux de bien-être, de recueillement presque. Si le Dieu cinéma existait son lieu de culte s’appellerait Arlequin ou Saint-Germain-des-Prés, là où les spectateurs ont les yeux qui brillent avant même que la séance ne commence, là on ne monte pas, mais où on descend dans la salle, lieux mystérieux, salles obscures qui nous éclairent sur le monde vers lesquelles on se fraie lentement un chemin en chuchotant respectueusement. C’est donc à l’Arlequin que j’ai vu Un baiser s’il vous plaît et au Saint-Germain-des-Prés que j’ai vu La Graine et le Mulet (ils sont toujours à l’affiche dans ces deux salles). Premier point commun : l’un et l’autre sont projetés dans des salles art et essai. Pas le seul d’ailleurs même si, au premier abord, il semblerait s’agir de films aussi différents que possible.

L’un, d’Emmanuel Mouret, Un baiser s’il vous plaît, commence par la rencontre fortuite de Gabriel (Michael Cohen) et Emilie (Julie Gayet). Emilie est Parisienne en déplacement à Nantes, ils ne se reverront probablement jamais, tous deux ont des compagnons. Gabriel veut embrasser Emilie. Emilie hésite et pour qu’il comprenne son hésitation, elle lui en raconte la raison, l’histoire d’une femme mariée (Virginie Ledoyen) et du meilleur ami de celle-ci (Emmanuel Mouret) et les conséquences d’un baiser...

L’autre, d’Abdellatif Kechiche, La Graine et le Mulet qui se déroule sur le port de Sète, nous conte l’histoire de Beiji, 61 an, père de cinq enfants, divorcé, licencié d’un chantier naval, qui, avec l’aide de sa belle-fille, Rym, une adolescente, décide de créer sa propre affaire : un restaurant sur un vieux bateau délabré. Le rêve qui va souder une famille. Le rêve d’une vie meilleure. Le rêve qu’il veut laisser à ses enfants.

Bien sûr ces deux films ont aussi en commun la singularité de leurs titres, dans les deux cas ce autour de quoi tourne tout le film : le baiser d’un côté, la graine et le mulet, de l’autre. Mais pas seulement. Ce titre et ce qu’il désigne sont alors l’objet d’un suspense inattendu et incongru dans les deux cas. Ces deux films ont encore en commun d’avoir été présentés en compétition officielle du dernier Festival de Venise. Celui d’Abdellatif Kechiche est reparti avec trois récompenses : le prix de la critique internationale, le prix Marcello Mastroianni pour Hafsia Herzi (ô combien mérité), prix qui récompense un jeune talent, et le prix spécial du jury ex-aequo avec I’m not There de Tod Haynes. La Faute à Voltaire d’Abdellatif Kechiche avait d’ailleurs déjà obtenu le lion d’or de la meilleure première œuvre au Festival de Venise 2000.

Un baiser s’il vous plaît et La Graine et le Mulet ou plutôt Abdellatif Kechiche et Emmanuel Mouret ont également Marivaux en commun : l’un, l’a brillamment utilisé et remis en scène, dans L’Esquive, l’autre nous parle de marivaudages, des jeux de l’amour et du hasard, de petits jeux a priori sans conséquences dans Un baiser s’il vous plaît. Mais leur principal point commun, c’est la façon dont ils nous convainquent, nous envoûtent même, progressivement (ce ne sont pas des univers dans lesquels on entre immédiatement, mais qui captivent peu à peu et subrepticement notre attention, sans recourir à des méthodes, non, mais avec un univers qui leur est propre), irréversiblement, pour aboutir l’un et l’autre à une fin mémorable. C’est tellement important le dénouement, la dernière note, le goût qui restera sur nos lèvres et dans nos yeux avides de spectateurs parfois exigeants... Que serait Lost in Translation sans sa fin énigmatique ? Je repense aussi à un téléfilm récent, l’adaptation de Guerre et paix de Tolstoï, plutôt réussie d’ailleurs, mais dont les deux dernières minutes gâchaient les heures qui avaient précédées, plutôt réjouissantes, un insert qui indiquait de manière pour le moins déplacée « tout est bien qui finit bien ». Comme si le spectateur n’était pas capable de supporter une fin en demi-teinte, comme si le spectateur ne pouvait survivre sans happy end, comme si les spectateurs étaient des enfants qu’il fallait bercer d’illusions. J’ai rarement vu idée aussi ridicule et surtout aussi insultante pour le spectateur.

Deux fins mémorables donc, deux fins que je ne vous raconterai donc pas, mais qui justifient évidemment à elles seules d’aller voir ces deux films. Deux films à contre-courant du cynisme ambiant, du formatage ambiant, deux films qui donnent le temps au temps, le temps de dire (même très vite, même de manière très différente, très écrite pour l’un, très parlée pour l’autre, mais non moins travaillée et efficace), le temps de les écouter, le temps de laisser l’émotion s’installer, et non de la proclamer, l’ordonner. La semaine dernière, lors d’un séminaire sur le scénario, Olivier Lorelle (scénariste césarisé d’Indigènes) disait « il y a d’un côté les salles vides de sens et de l’autre les salles vides de spectateurs ». Eh bien non, la salle du Saint-Germain était pleine et la séance d’après aussi. Le public a besoin de sens, le public n’a pas toujours envie qu’on lui dicte ses émotions. Et le bouche-à-oreille ne s’y trompe pas.

Ces deux films ont aussi en commun une direction d’acteurs remarquable. Et évidemment surtout celle d’Abdellatif Kechiche. Un modèle du genre. Epoustouflant. A tel point qu’on se sent presque gênés, voyeurs, oubliant qu’il ne s’agit pas d’un documentaire, mais d’une fiction tant la vérité semble jaillir de chaque scène, de chaque parole, de chaque regard que la caméra semble surprendre et non précéder. Les scènes de repas sont saisissantes, la caméra guette le moindre signe de faiblesse, de doute, de tristesse qui passent, presque invisibles, dans la cohue et dans les mouvements frénétiques, et non moins judicieux, de la caméra qui scrute et sculpte chaque visage. Tout le talent est dans le presque, dans la nuance, dans le non-dit, dans ce qui est suggéré. Ce brouhaha contraste avec les silences du personnage de Slimane dont le visage buriné, triste et noble trimballe avec lui une vie d’émotions et suscite la nôtre. Ami et collègue de chantier du père du cinéaste, Slimane (Habib Boufares), comme souvent chez Abdellatif Kechiche, n’est pas un comédien professionnel, mais non moins exceptionnel et bouleversant. A l’inverse Emmanuel Mouret a choisi uniquement des comédiens professionnels.

Tous deux ont cependant encore cela en commun : leur style imprègne le fond et la forme, très rohmerien ou même truffaldien pour Emmanuel Mouret (dont le personnage maladroit est une sorte de mélange d’Antoine Doinel et Pierre Richard), Abdellatif Kechiche, lui, même si son cinéma ne ressemble à aucun autre, lorgne plutôt du côté de Pialat. Forme vivante et frénétique chez Abdellatif Kechiche. Théâtralisée, ludique et burlesque, chez Emmanuel Mouret. Mais, au fond, chez l’un comme chez l’autre, la preuve d’une grande liberté. La mise en abyme structurée, les décors aseptisés sur lesquels plane l’ombre de Schubert (je ne résiste jamais à Schubert...) sont aussi éloignés que possible de ceux du film d’Abdellatif Kechiche imprégné de documentaire dans le fond comme dans la forme. Et pourtant dans les deux cas on se laisse embarquer. L’un et l’autre nous parlent du destin. D’actes a priori insignifiants et anodins qui peuvent devenir cruciaux. L’un et l’autre nous donnent envie de saisir chaque seconde, d’embrasser, de désirer même la vie : un désir de vie dont les deux fins sont emblématiques.

Abdellatif Kechiche signe un hymne à la solidarité, nous parle du droit à la différence, sans revendiquer (on aurait pu craindre, au regard des premières minutes, d’ailleurs très réussies, un discours militant sur la précarité de l’emploi, mais non, Abdellatif Kechiche est trop intelligent et doué pour tomber dans la revendication ostentatoire), non, mais comme on nous conterait une comptine sauf que celle-là ne nous endort pas, mais nous maintient éveillés, nous réveille aussi, si bien que les 2 h 30 dont on pense au début qu’elles seront interminables paraissent trop courtes tant nous aurions aimé rester avec ces personnages attachants, palpitants de vie.

La Graine et le Mulet est un film énergique et fiévreux, solaire et sombre, étourdissant de vie à l’image de sa jeune interprète principale qui, notamment dans un plan séquence où elle tente de convaincre sa mère (de quoi, je vous laisse découvrir), fait passer une multitude d’émotions avec un brio déconcertant et rarement vu au cinéma. De même que le duo singulier qu’elle forme avec Slimane donne lieu à des scènes toujours bouleversantes, Slimane, tellement touchant, qui se raccroche à son regard notamment lors de leurs démarches administratives face à des banquiers, fonctionnaires..., plus vrais que nature. Il faudrait parler de tant d’autres scènes encore où le rire et les larmes, la lâcheté et le courage se confondent, où la tristesse et la drôlerie affleurent.

Aucun personnage n’est négligé, mais existe. Abdellatif Kechiche n’a pas son pareil pour, dans un geste esquissé, traduire la vanité ou l’humanité, le ridicule ou le sublime : la comédie humaine.

Ce n’est pas un film militant, mais un film vivant. C’est juste et tellement la vie. Un tourbillon de vie qui m’a bouleversée, qui ne vous laissera pas indemne, qui ne peut vous laisser indemne, qui vous bouscule et vous emmène dans sa danse échevelée. Et puis cette fin, cette fin, danse de mort et danse de vie qui s’enlacent et se répondent magnifiquement et tragiquement, fin sensuelle et terrible, belle et douloureuse, troublante et poignante, inoubliable : SUBLIME. Le grand film d’un très grand directeur d’acteurs. A ne manquer sous aucun prétexte !

Et si vous aussi avez envie d’une frénésie de cinéma, plutôt que d’achats, allez voir ensuite Un baiser s’il vous plaît dont l’exquise fin vous laissera un goût délicieux et vous fera quitter la salle un peu lost in translation tant Emmanuel Mouret parle une langue bien à lui, presque étrangère, en tout cas singulière... Cette semaine vous n’aurez donc aucune excuse pour ne pas plonger in the mood for cinema !

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Cet article est extrait du blog "In the mood for cinema" : http://monfestivalducinema.hautetfort.com

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5 réactions à cet article    


  • arturh 19 décembre 2007 11:15

    Le film de Kechiche, comme son précédent, est le symbole même de la tragédie du cinéma européen, qui veut faire croire qu’un réalisateur sait écrire un scénario de film. Résultat, on a une histoire mal écrite et on s’ennuie la moitié du temps du film. Le cinéma casse-pied pas excellence.

    C’est un beau ratage, certes, mais c’est un ratage quand même.


    • Sandra.M Sandra.M 20 décembre 2007 18:33

      J’ignorais que le cinéma européen vivait une tragédie. Il ne veut pas faire croire qu’un réalisateur sait écrire un scénario. Il SAIT écrire un scénario, mais le scénario n’est d’ailleurs pas le point sur lequel j’ai insisté ni le principal atout de ce film, c’est la direction d’acteurs...fascinante. Je ne me suis pas ennuyée... et quand bien même l’ennui n’est pas forcément synonyme de bêtise. C’est bien de laisser le temps au temps. « On » nous habitue tellement à des (télé)films formatés que le moindre film qui justement à un réel point de vue et s’affranchit de ces règles nous paraît ennuyeux. C’est dommage... Sinon, il reste toujours « Taxi »...qui moi m’ennuie prodigieusement. Pas vous ?


    • Vierasouto Vierasouto 19 décembre 2007 12:17

      La fin de « La Graine et le mulet » est effectivement très belle, avec le courage de ne pas céder au happy end, mais le réalisateur va si loin en submergeant le spectateur, en l’immergeant quasiment de force dans les scènes d’intimité comme celle du repas, que d’aucuns en seront gênés, c’est plus vrai que vrai, plus blanc que blanc... La bonne mesure est dans les scènes entre Slimane et Rym, sa belle-fille. PS. Le cinéma Saint Germain des prés est infiniment plus agréable que l’Arlequin. Pas vu Emmanuel Mouret, qu’il se donne systématiquement le premier rôle de ses films, étant un piètre interprète, ne m’engage pas à y aller...


      • Sandra.M Sandra.M 20 décembre 2007 18:39

        C’est vrai que moi aussi j’étais presque gênée, il faut un sacré talent de metteur en scène pour arriver à ce degré (d’impression) de vérité. Les scènes entre Slimane et Rym sont les plus bouleversantes, je trouve aussi.

        Emmanuel Mouret ne joue pas « mal », il joue « différent ». smiley Je pense que c’est délibéré, en effet si cela ne l’est pas, c’est inquiétant...


      • Jules Jules 28 mai 2013 13:08

        Merci pour ce bel article, bien écrit et bien référencé.

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