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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > La harpe française entre deux révolutions

La harpe française entre deux révolutions

Voici un enregistrement dont l’intérêt se situe, outre la mise en valeur de la harpe comme instrument soliste, au niveau du défrichage réussi de musiques longtemps oubliées. Qui connait encore Martin-Pierre d’Alvimare (1772-1839), Francesco Petrini (1744-1819) ou Daniel Steibelt (1765-1823) ?                         

Fort heureusement, ceux-ci ont bénéficié au printemps 2012 d’un regain d’intérêt grâce au Projet n°10 des “Trésors Oubliés” chez Ars Produktion, dirigé et supervisé comme toujours par Michael Alexander Willens et sa Kölner Akademie. En soliste sur une harpe à simple mouvement nous retrouvons Masumi Nagasawa, bien connue du label Etcetera.

Nous sommes à un carrefour des styles puisque les concertos proposés pour cet enregistrement datent de la fin 18ème/début 19ème. La harpe à simple mouvement fut introduite en France en 1749 tandis que l’année 1810 vit apparaitre sous l’impulsion de Sébastien Erard (1752-1831) la harpe à 7 pédales à double mouvement, permettant de jouer dans tous les tons et étant plus en phase avec le développement en vogue du romantisme.

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Le style le plus ancien représenté sur cet enregistrement est illustré par Francesco Petrini et son Premier Concert pour la Harpe Op. 25 datant de 1786. D’origine italienne, harpiste à la Cour de Frédéric II de Prusse (dit le Grand), il arrive en 1770 à Paris avec un succès très remarqué et y restera jusqu’à la fin de sa vie malgré la Révolution. On garde de lui quatre autres concertos ainsi qu’une méthode de harpe. L’extrait proposé en bas de la chronique est le dernier mouvement, un délicieux Rondo dans le plus pur style galant.

Notre deuxième compère, Daniel Gottlieb Steibelt, n’était pas harpiste mais un pianiste et compositeur français de naissance allemande. Est enregistré ici son Grand Concert pour la Harpe, écrit en 1807. Cette non-pratique de l’instrument est caractéristique dans l’écriture de lignes chromatiques techniquement plus difficiles mais aux couleurs nettement plus riches. Partageant sa vie entre Paris et Londres, il terminera sa vie par un exil en Russie dès 1808, comme beaucoup de musiciens de l’époque appâtés par les offres mirobolantes du gouvernement d’Alexandre 1er. En extrait voici le touchant deuxième mouvement Adagio qui lorgne déjà sur le romantisme, et dont je peux affirmer sans peine que c’est là l’une des plus belles pages de l’époque écrite pour la harpe, et une des plus majestueusement rendue par la Kölner Akademie. 

On sait que les membres du Concert Spirituel à Paris furent à même de jouer ce concerto, Martin-Pierre d’Alvimare étant le harpiste soliste et le dernier compositeur de cette trilogie. Fils prodige au temps de la Reine Marie-Antoinette, d’Alvimare suit un parcours exemplaire : première composition à l’âge de 16 ans, harpiste à l’Opera de Paris deux ans plus tard, musicien à l’orchestre de chambre de Napoléon, et en 1807 professeur de harpe de l’Impératrice Joséphine. Son Deuxième Concert pour la Harpe Op. 30 apparait après 1803. C’est le premier mouvement Allegro qui est placé en extrait ci-dessous. L’armure en do mineur, les cors et la timbale renforcent le côté dramatique, quelque part entre le Sturm und Drang et Beethoven, et donnent l’impression d’un effectif bien plus important.


Voici donc pour illustration pièce jointe une oeuvre imaginaire où chaque compositeur est représenté par un mouvement de leur concerto. Dans l’ordre : premier mouvement Allegro de Pierre-Martin d’Alvimare - deuxième mouvement Adagio de Daniel Steibelt - troisième mouvement Allegro : Rondo de Francesco Petrini

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Masumi

L’occasion est donnée d’entendre l’évolution du rôle de la harpe dans les tutti des concertos. Dans le Petrini la harpe n’est pas seulement soliste : elle joue aussi la basse continue. Chez Steibelt, son rôle devient beaucoup plus individuel et des passages harpistiques sont incorporés dans les tutti. Enfin chez d’Alvimare, les parties de tutti sont seulement réservées à l’orchestre et la harpe devient un instrument strictement soliste.

C’est donc un disque que je recommande chaudement malgré quelques imperfections, acoustiques comme techniques. Quelques manques de justesse et de mise en place (plus rares - convenons en) sont à noter ; là où inversement, Masumi Nagasawa est impeccable de bout en bout. On doit d’ailleurs saluer depuis le début de cette collection le livret extrêmement bien fourni, écrit par les solistes. 

A la réécoute de ce disque pour la chronique, la direction tenue en haleine de Michael Alexander Willens fait oublier les réserves mentionnées ci-dessus et laisse la place à une cohérence et une cohésion salvatrice. Il y a du mordant, un discours, une unité. Nul doute que Michael Alexander Willens a manifestement des affinités avec cette musique et que sa démarche est sincère. Il fallait oser se lancer dans pareil projet à une époque où la harpe est trop rarement mise en avant.

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Album “Französiche Harfenkonzerte” : d’Alvimare, Petrini, Steibelt (Forgotten Treasures Vol. 10) http://youtu.be/hGxH6ZP-ilE

Masumi Nagasawa - Kölner Akademie

Michael Alexander Willens, direction

2012 Ars Produktion


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4 réactions à cet article    


  • alinea Alinea 23 septembre 2013 12:48

    Merci pour cette petite demi heure de bonheur de la découverte ; j’ai aimé les notes de Petrini, la fraîcheur de Steibelt mais ma préférence va à Alvimare..


    • Fergus Fergus 23 septembre 2013 22:58

      Bonsoir, Frédéric.

      Merci pour cette information. Je ne manquerai pas d’écouter ce CD avec un très grand plaisir.

      Je ne connais ni le concerto de Petrini ni celui de Steilbelt. Je connais en revanche très bien le concerto de Dalvimare* qui est sans doute la meilleure œuvre concertante française pour harpe et orchestre avec, évidemment, l’incontournable concerto de Boieldieu, contemporain presque parfait de Dalvimare. Les deux œuvres présentent d’ailleurs des analogies propres à leur époque d’écriture. Sur le plan stylistique, on y retrouve des inspirations également présentes chez Naderman, autre harpiste compositeur de talent, hélas bien oublié.

      Un mot pour finir sur un autre grand serviteur de la harpe : le bohémien Krumpholz. Lui aussi harpiste, il fut non seulement un pédagogue et un compositeur justement renommé, mais aussi un innovateur dont les travaux ont servi de base à Erard pour améliorer l’instrument.

      * Le nom du marquis compositeur d’Alvimare a pris une forme plus roturière sous la Révolution.


      • jbpmrddv jbpmrddv 11 mars 2014 02:10

        Et ce concerto est bcp trop mal interprété, il n’est pas constant dans le rythme. Je n’aime pas l’interpretation de la harpiste japonaise, mais pas du tout !
        http://imperialopera.yoctocosmos.com/MP3/Concerto_pour_harp_en_do_mineur_JB .mp3


      • Antoine 24 septembre 2013 00:10

         Avant le 20ème, les compositions pour la harpe sont relativement « plates » car elle ne permettait pas les modulations fréquentes et brusques ainsi que les appoggiatures altérées. Par ailleurs, effectivement, il est curieux de constater que le timbre de cet instrument se marie fort bien avec celui des cuivres. Par contre on peut regretter que les compositeurs ne l’aient utilisé que comme basse d’accompagnement alors que dans ces octaves inférieures, le son produit est beau et mystérieux : peut-être par paresse des instrumentistes obligés de tendre les bras, position sans doute peu commode à tenir longtemps...

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