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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > La légende de la ville d’Ys

La légende de la ville d’Ys

Une légende qui a contribué à façonner l'univers breton.

Dix jours de vagabondage au pays breton pour ressourcer son imaginaire, cela fait un bien fou au moral et au physique, car cette province française n'offre pas seulement son arrière-pays et son littoral à notre curiosité, mais le semis de ses îles sauvages et belles. Le dépaysement est garanti à l'extrémité de cette terre tournée vers le nouveau monde, qui n'a cessé de faire alliance avec la mer. A tel point qu'au bout de deux ou trois mille ans, nombreuses furent les villes qui avaient disparu. Ces disparitions eurent des causes diverses. La principale fut d'ordre géographique. La péninsule armoricaine est, en effet, l'objet d'un perpétuel assaut des éléments. Les vents y connaissent des humeurs variables et le bris des vagues sur les rochers est la symphonie permanente des grands caps en vigile sur les flots. Dans tous les cas d'ailleurs la légende s'est emparée de la réalité et l'a transformée à sa guise. Mais un autre facteur est intervenu : celui du mythe de la mort et de la résurrection : la cité engloutie n'est pas détruite à jamais, elle subsiste et un jour la chance tournera en sa faveur et la ramènera au grand jour. On retrouve ici le thème du déluge que maintes religions ont développé et exploité. La plus célèbre de toutes ces villes est celle d'Ys dont la légende veut qu'elle ait été immergée dans la baie de Douarnenez, au voisinage des grèves de Ris, de Tresmalouen et de Sainte-Anne de la Palud.

Cette cité disparue est considérée par la tradition comme la capitale de Gradlon, roi de Cornouaille. Elevée sur un polder, elle était protégée de la mer par une digue. Des écluses s'ouvraient à marée basse afin d'évacuer les eaux des rivières et se refermaient lors du flux. Certaines variantes de la légende parlent aussi d'un puits de l'abîme, expression d'une antique croyance celte : sous le sol sont amassées les eaux inférieures qui, à tous moments, risquent de surgir et de noyer les humains et leurs cités. En certains endroits, elles forment à la surface de la terre des lacs que retiennent d'épaisses chaussées. En d'autres, elles grondent au fond d'un puits que ferme une bonde sacrée, menhir ou autre mégalithe. 

 Ys était sans nul doute menacée par l'océan, mais toutes les précautions avaient été prises pour l'en protéger. Les portes de la mer ne pouvaient s'ouvrir qu'au moyen de lourdes clefs déposées dans une cassette dont le roi conservait la clef d'or sur sa poitrine. Ys n'aurait couru aucun danger si, par malheur, elle n'avait été la proie de moeurs dissolues ; la fille de Gradlon donnant le pire exemple de la débauche. Saint Gwenolé tentait bien, lorsqu'il venait prêcher, de ramener tout ce monde à la raison, mais en vain. Et puisque les hommes persistaient à ce point dans le mal, Dieu, lassé, les avait abandonnés à leur maître Satan.

Sous l'apparence d'un beau jeune homme, celui-ci s'introduisit au palais de Gradlon et parvint à séduire Dahud. Dans la nuit qui suivit, il obtint d'elle qu'elle dérobât à son père la clef d'or qui ouvrait la précieuse cassette. La marée était alors à son plein lorsque les écluses furent ouvertes. Les flots libérés s'engouffrèrent dans les rues, dévalèrent tout alentour, surprenant les gens dans leur sommeil. Mais Dieu permit que le roi fut réveillé à temps par Saint Gwenolé. Comprenant le danger, il enfourcha son cheval, plaça sa fille en croupe et prit la fuite. Mais tandis que Saint Gwenolé filait comme le vent, la monture de Gradlon, alourdie par le poids de la pécheresse, s'essoufflait, tant et si bien que le flot ne cessait de se rapprocher. Gwenolé conseilla alors au roi de se séparer de sa fille, ce que le souverain se refusa de faire ; l'océan s'étant encore rapproché vint frapper les sabots de son cheval. Gwenolé renouvela son exhortation et cette fois le souverain accepta de l'entendre. Aussitôt le cheval bondit délivré et les vagues ralentirent leur course, ce qui permit aux deux hommes d'atteindre promptement la terre ferme. Derrière eux la mer avait déjà recouvert les toits et les plus hauts monuments de la ville.

Mais si la ville est englouti, elle n'est pas détruite. Les pêcheurs de Douanenez, quand l'océan est calme, entendent parfois sonner les cloches des cathédrales ensevelies sous les eaux. Parfois aussi ils ramènent dans leurs filets de curieux objets. Ys, la disparue, était la plus belle capitale du monde. Si Lutèce a vu son nom changer en Paris, c'est pour la raison que Par Ys signifie en breton pareille à Ys. Un proverbe l'illustre bien  :

Depuis que fut noyée la ville d'Ys,
On n'en a point trouvé d'égale à Paris.

Jusqu'à ces dernières années, la rivière qui passe à Port-Rhu s'élargissait à l'endroit maudit que l'on appelle le trou de Dahud et où celle-ci disparut lorsque son père la rejeta de sa monture. Plus loin, un rocher porte l'empreinte d'un sabot, celui du cheval de Gradlon quand il eut atteint la terre ferme.
Ainsi les légendes courent-elles sur les landes bretonnes avec autant de vigueur que les vents. L'un des itinéraires les plus empreints des mystères du passé suit, entre Vannes et Saint-Anne d'Auray, le tronçon de la voie romaine qui menait jadis à la cité Vénète de Hennebont. Une légende, parmi d'autres, raconte que le seigneur de Garo tomba aux mains des Sarrasins. Ceux-ci l'enfermèrent avec son page dans un coffre de bois qu'ils jetèrent à la mer. Mais il se trouve qu'un aigle, qui passait par là, intervint, s'empara de l'épave et l'emporta jusqu'à Béléan où il la laissa choir.( Béléan est situé à 5 km de Vannes ) Miraculeusement sauvé, le chevalier, reconnaissant, fit élever sur les lieux une chapelle à la Vierge ( Notre-Dame de Béléan ).

Voilà qui ressemble étrangement encore au mythe de la mort et de la résurrection. En effet, Garo signifie cerf en breton, et l'on sait que cet animal était en relation avec le culte des morts. De plus, le trépas est envisagé en Armorique comme une traversée nautique, le passage d'un gué ou d'un bras de mer. Le symbolisme de la légende est clair : l'homme mort, enfermé dans son cercueil, est magnifiquement métamorphosé en cerf, de la même manière que l'Egyptien antique était assimilé à Osiris. Il est sauvé des eaux de la mort par l'oiseau solaire, le messager de Belen qui, en son temple, provoque la réincarnation ou la résurrection des défunts. Ainsi la péninsule armoricaine est-elle autant pétri de lumière que de légendes, oiseau planant au ras des eaux, ailes déployées au-dessus d'elles, prenant le large et le recevant, s'ouvrant à l'avenir et recueillant le passé.

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE


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6 réactions à cet article    


  • ETTORE ETTORE 11 janvier 2014 13:49

    Merci pour cette belle « légende »** ce qui doit être lu ]

    Cela nous ramène bien aux mythes des origines
    avec une certaines constance dans les récits
    Oui, la religion actuelle n’a fait qu’imiter coca-cola
    mettre son nom sur un contenant existant, bien plus ancien.

    • Patrick Samba Patrick Samba 11 janvier 2014 15:03

      Bonjour,

      il faut un un réel talent pour reproduire explicitement la légende de la ville d’Ys en quelques lignes, et vous y parvenez.

      Dans la lédende il est dit :

      Abaoue ma beuzet Ker Is
      N’eus kavet den par da Baris
      Pa vo beuzet Paris
      Ec’h adsavo Ker Is

      Depuis que fut noyée la ville d’Ys
      on n’en a point trouvé d’égale a Paris
      Quand Paris sera englouti
      Resurgira la ville d’Ys

      Certains (nationalistes, indépendantistes, régionalistes...) inversent les 2 dernières lignes pour affirmer que lorsque Ys s’éveillera Paris s’effondrera.


      • Richard Schneider Richard Schneider 11 janvier 2014 15:21

        Joli texte, dont la lecture me ramène à ma jeunesse où je lisais « Les Contes et Légendes de … ». Dommage qu’aujourd’hui, cette série - parue chez Nathan - n’existe plus, faute de lecteurs.


        • Fergus Fergus 11 janvier 2014 16:38

          Bonjour, Armelle.

          Belle manière de nous remettre en mémoire cette superbe légende.

          Une légende que connaissent évidemment tous les Finistériens, et plus particulièrement ceux de Cornouaille. Des Finistériens qui savent où trouver Gradlon : juché sur son cheval, il contemple fièrement la ville de Quimper des hauteurs de la cathédrale Saint-Corentin, juste entre les deux tours.


          • REFLEX 11 janvier 2014 18:14

            Cela fait du bien de se replonger dans l’une de ces nombreuses légendes qui évoquent les cités englouties.
            Permettez au « non Breton » que je suis, mais amoureux de la Bretagne depuis toujours, d’ajouter que l’on retrouve avec la légende de la Cité d’YS, un mythe partagé un peu partout ( en Auvergne par exemple, les autres « Celtes ») , même s’il s’agit de variantes, à savoir l’évocation du Mythe Fondateur c’est à dire la tentation, le vice et la vertu, le bien et le mal, et bien évidemment le châtiment ....et la mort...
            Et au delà des croyances religieuses, qui se heurtaient toujours au paganisme ,le lourd tribut laissé à la mer au fil des siècles, a pu, à l’évidence, permettre au mythe des cités englouties, de se développer dans de nombreuses régions côtières.
            Grand merci à l’auteur . J’en redemande bien volontiers.


            • Philippe VINSONNEAU Philippe VINSONNEAU 11 janvier 2014 23:51

              Ma famille n’a aucune origine bretonne, cependant en 1920 mon grand père fut remobilisé pour la campagne du Rif et il quitta la France à bord d’un navire baptisé KER-YS qui essuya une sérieuse tempête. En 1928 dans le cadre de la Loi Loucheur il fit construire un petit pavillon à Bordeaux au fronton duquel il apposa une plaque KER-YS. Dans cette maison en 1943 il installa des postes émetteurs afin de favoriser le parachutage d’armes destinées à la Résistance pour couvrir le débarquement. Arrêté par la gestapo avec ma grand mère qui protégeait des gamins juifs, il connut la déportation. Puis j’ai vécu toute mon enfance dans cette maison KER-YS,souvent je jouais au jardin de devant, les piétons en ce temps là prenaient le temps de lever le nez, ils étaient nombreux à demander au petit garçon que j’étais — mais qu’est ce donc que KER-YS ? et puisque ma mère m’avait conté la belle histoire que vous venez joliment de rapporter j’étais fier de leur raconter avec mes mots.

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