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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > La merde, la pisse et la Résurrection

La merde, la pisse et la Résurrection

Dans « La prostitution du néant », j’écrivais à propos de la « machine à produire de la merde » de Wim Delvoye :

« CLOACA est une éloquente métaphore de notre époque fascinée non plus par la Pâque, le Passage, mais par le transit, la putréfaction, la transformation perpétuelle d'une chose en une autre. L'art [...] ne donne plus ni vie ni sens, il prostitue l'informe et l'insensé ; il ne fixe plus l'éphémère, il enregistre l'altération : il a cessé d'in-former pour per-former. »

Qu'est-ce que PISS-CHRIST de Serrano révèle de notre rapport au coeur de la foi chrétienne qu'est la Résurrection ?

PISS-CHRIST, photographie de l’Américain Andres Serrano, réalisée en 1987, récemment défoncée à coups de masse par de jeunes artistes iconoclastes avignonnais (un peu de vie quoi, dans le supermarché de l’AC), confirme magnifiquement cette petite réflexion.

Piss-Christ se hisse au rang de chef-d’œuvre ultime de notre époque (peut-elle mieux ?), en parvenant à révéler crument une obsession contemporaine : notre fascination, morbide ou scatologique, pour le transit et la digestion, conséquence de notre «  impuissance, pour ainsi dire physique, à concevoir la résurrection » (dixit l’agnostique de Bernanos).

Dans un entretien à Libération, notre témoin – « je suis un artiste profondément chrétien de mon temps » - explique : « J’ai pris un crucifix, car c’est un objet banal [...], un objet auquel on ne prête plus attention, un objet minimal. Si en faisant appel au sang, à l’urine, aux larmes [ou au sperme : ceci est capital], ma représentation déclenche des réactions, c’est aussi un moyen de rappeler à tout le monde par quelle horreur le Christ est passé. »

Imbécile ou imposteur, Serrano ne mesure pas la portée de son acte (qui serait subversif s’il était original). Plonger un Crucifix dans un bocal d’urine, c’est symboliquement énorme. C’est faire à rebours le chemin de la Passion : la Croix ne s’élève plus, sanglante et triomphante, entre Ciel et Terre, elle pourrit dans l’urine. Elle n’est plus purgation mais déjection, expiation mais excrétion, rédemption mais défection.

Dans un article provocateur, Sébastien Lapaque écrit : « Le Christ et la pisse : ce sont les deux extrémités entre lesquelles l’humanité se débat, plus prompte à se noyer dans celle-ci qu’à se jeter aux pieds de celui-là. Un chrétien ne peut pas s’effrayer de la coexistence des opposés : c’est le grand mystère. L’œuvre présentée à Avignon nous rappelle qu’entre le Christ et l’Ordure, il n’y a pas de milieu » (TC). L’analyse est certes séduisante, mais me semble négliger la dimension de la PLONGEE : plongé dans l'eau baptismale, le chrétien revit l'Incarnation du Christ, sa mort et sa Résurrection (Rom 6, 3), c'est une « nouvelle créature » (2 Cor 5, 17) : « Vous avez été dépouillés du vieil homme avec ses agissements, vous avez revêtu l’homme nouveau » (Col 3, 9). Or, l'urine n'est pas image de l'Incarnation, elle est image de la perdition. Elle n’est pas le corps qui pro-crée, elle est le corps qui se dé-crée.

Baigner le crucifix dans la pisse, c’est inverser le geste de Véronique durant le Chemin de Croix : au miracle du visage souffrant du Christ qui s’imprime sur le linge répond l’artifice photographique qui reproduit un montage.

On passe de l’unité spirituelle de la Passion et de la Résurrection à la confusion visuelle de la Passion et de la défécation. Le Christ ne foule plus les eaux de la mort, il patauge dans la fange. Il n’enlève plus le péché du monde, il se vide les tripes.

Céline décrit ainsi le baptistère du monde moderne, « caverne fécale » où s’enferment les catéchumènes sans Dieu : « En marbre aussi la salle où se passait la chose. Une espèce de piscine, mais alors vidée de toute son eau, une piscine infecte, remplie seulement d’un jour filtré, mourant, qui venait finir là sur les hommes déboutonnés au milieu de leurs odeurs » (Voyage au bout de la nuit).

Notre époque nous enferme dans une corporéité sans fécondité : le contraire de l'Incarnation. L’auteur de Piss-Christ enferme le bois de la Croix dans le cloaque de sa propre sécrétion. Il refuse de laisser l’altérité du Christ le transformer pour immobiliser le mouvement métaphysique de la renaissance. A travers ce contre-baptême, en multipliant l’or (régénération) par l’ordure (putréfaction), il neutralise, il annule, le sens de la Résurrection.

Quand le Grand Condé jetait un crucifix dans le feu (cf. Bossuet), il savait qu’il tentait Dieu. Serrano, grenouille « arti-statique » saillie par le crapaud financier, ne sait même pas, poverracio, qu’il blasphème.


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13 réactions à cet article    


  • voxagora voxagora 6 mai 2011 12:26

    Tout le monde a sa période pipi-caca. Absolument personne n’y échappe.

    Ensuite, il y a ceux qui refoulent, et qui se contentent de pisser/déféquer
    dans les endroits faits pour ça, qui se lavent régulièrement et tranquillement etc..
    il y a ceux qui subliment, plus ou moins, qui deviennent peintres,
    qui font des habits en chocolat, qui peignent leur chambre en jaune, que sais-je ..
    Et il y a les nostalgiques de la période pipi/caca
    pour des tas de raisons tout à fait légitimes, respectables et personnelles.

    Et il y a ceux qui ne peuvent même pas garder ça pour eux,
    il faut qu’ils en recouvrent les autres, avec plus ou moins d’habileté.
    Faire passer ça pour de l’art, 
    Et en vivre, c’est à dire manger grâce à ce qu’on a évacué ..
    Wouaaaahhh ! La Claaaasse !...



    • Georges Yang 6 mai 2011 13:09

      Bravo pour cet article libertaire
      Homme libre, toujours tu cheriras la merde
      Vous devez aimer les Actionistes Viennois, ces Autrichiens provocateurs des annees 70

      La scatologie tout comme l’obscenite et le blaspheme sont un langage de liberte
      LES HOMMES LIBRES SONT HELAS DE MOINS EN MOINS NOMBREUX


      • Antoine Diederick 6 mai 2011 18:10

        Je sais que Paracelse examinait les excréments et les urines pour le diagnostique mais je ne l’ai pas entendu dire qu’il se sentait plus libre par ce biais, sauf qu’il tâchait de libérer le corps de la souffrance.

        "Les médecins taillent, brûlent, torturent de toute façon les malades et, leur faisant un bien qui est la même chose qu’une maladie, réclament une récompense qu’ils ne méritent guère."

        Héraclite

        ndlr : à mon avis en prologue au Malade imaginaire de Molière smiley


      • Georges Yang 6 mai 2011 20:22

        Si vous ne comprenez pas qu’on se libère par la merde, les poils du cul, les blagues grasses, vous ne comprenez pas le sens du mot liberté
        Courbet et la création du monde
        La machine à merde
        Les poils des nus de Modigliani
        Je m’excuse mais merde de Coluche
        L e sonnet du trou du cul et j’en passe, des cris face à la norme qui veut nous maintenir sous tutelle


      • Antoine Diederick 6 mai 2011 21:12

        A Georges Yang,

        Oui d’accord, mais il y a une différence entre se défouler et se libérer....

        D’ailleurs, moi aussi, je n’échappe pas à la règle....aujourd’hui après avoir pris du temps à lire des textes stupéfiants sur le nouveau féminisme, j’ai envie de crier :« Bite, poils, nichons, culs....vas-y Madeleine .... !!!! »

        En fait je vous charriais un peu.


      • ang 6 mai 2011 15:08

        Libertaire ?

        Un article qui répond à une « problématique » mainstream ?

        Hum...


        • Pierre de Vienne Pierre de Vienne 6 mai 2011 16:18

          Au moins, Serrano, aura servi de révélateur à vos indignations de grenouille de bénitier, qu’il en soit remercié (à défaut de pouvoir le bénir).

          Tout est là effectivement, entre ceux qui croient à des résurrections hypothétiques, et ceux qui, connaissant la brièveté de la vie, en célèbrent les splendeurs et la dérangeante matérialité. Finalement, c’est bien, l’art contemporain.

          • Antoine Diederick 6 mai 2011 18:36

            je crois que les chrétiens se foutent complètement de « Piss Christ », parce comme on dit :« On en vu d’autres ..... »

            Enfin parfois faut marquer le coup....en refusant les réductions , en revanche , vandaliser , c’est pôbô, cépôbien...yakapa


          • Antoine Diederick 6 mai 2011 18:04

            « J’ai quitté mes habits de peau, mes yeux de peau »

            Bon article... ;et si je vous suis bien ( de suivre ) vous nous dites que nous avons affaire ici à une forme d’inversion passant par l’utilisaton de la régression dont l’excrément est un des éléments.


            • Bulgroz 6 mai 2011 18:45

              Un « Piss-Coran » ou un « Piss-Mohamed » n’ aurait pas généré autant d’incompréhension.

              Regardez, on a eu un « Piss-Ben Laden » en direct le week end dernier, et cela n’a pas généré de violence.

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Gualtiero


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