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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > « La minute Mongole », le déliceux recueil de Nétonon Noël Ndjékéry

« La minute Mongole », le déliceux recueil de Nétonon Noël Ndjékéry

"Jusqu'aux premières lueurs de ce matin, mon angoisse était deux fois moins aiguë parce que Rokhaya, ma douce moitié, n'a eu de cesse de me seriner que je me fatiguais les méninges pour rien et qu'il fallait prendre garde à ne pas me laisser piéger par cette rendance à la paranoïa qui guette tous ceux qui escaladent les pentes abruptes du pouvoir."

Je suis d'ordinaire assez frileux quant à recevoir des bouquins directement de la main d'éditeur ou d'éditrice. J'ai trop la sensation d'un devoir de lecture dans ces cas-là. Je préfère en général les acheter, quand l'envie m'en vient, et que le temps de lecture est disponible. Ce petit recueil de Nétono Noël djékéry, "La minute Mongole", je me le suis laissé offrir d'abord parce que La Cheminante est une maison d'édition qui fait du bon boulot, pour ce que j'en ai lu jusqu'ici, ensuite parce que Sylvie Darreau, rencontrée dans les travées de la foire du livre de Bruxelles avait un jolie sourire et, soyons honnête, parce que 180 pages en format 11x15 cm… ça s'avale assez vite, et pour le paresseux que je suis, c'était l'ultime argument.

L'éditrice ne m'a rien dit de ce que j'allais trouver dans "La minute Mongole" et je ne lis que rarement les 4ème de couverture. J'ai donc plongé dans ce livre en pensant trouver un roman et je me suis fait surprendre par la fin de "La trouvaille de Bemba" en me rendant compte qu'il s'agissait d'un recueil de quatre nouvelles. Et quel recueil !

Les quatre nouvelles sont très différentes les unes des autres, tant au niveau des récits qu'au niveau de leur longueur. Mais ils ont en commun la superbe écriture de l'auteur et la profondeur des messages véhiculés. J'aime à contrebalancer mes dithyrambes par des bémols afin d'éviter de donner de faux espoirs à ceux qui suivraient mes conseils de lecture mais là, là, je n'en ai pas trouvé.

Allons un peu plus dans les textes :

"La trouvaille de Bemba"

La première nouvelle de ce recueil est succulente. Intelligente, drôle, pertinente et... Déprimante. Déprimante par le réalisme des carnages que l'ignorance peut causer. Bemba, un vieil homme riche convoite, contre un autre vieillard, une jeunette. La famille de la jeune fille fait monter les enchères auprès des deux prétendants et Bemba a trouvé un "trésor" censé lui assurer la victoire. Un trésor en forme de gousse d'ail, de couleur verdâtre, tombé du ceinturon d'un militaire alcoolisé. Il n'a aucune idée de ce que ça peut être, mais est convaincu que cette chose lui portera bonheur. J'ai kiffé cette histoire.

"La descente aux enfers"

Superbe et, là aussi, désespérante. La guerre, soudaine, balaie Ndjamena et brûle le commerce d'Absakine et Mariam. C'est le récit de la fuite effrénée de ce couple soudé qui, entre les balles et les obus, tente d'échapper à la mort certaine et s'enfonce dans la déchéance dans un camp de réfugiés. Toujours cette écriture jouissive, drôle même pour conter le malheur. Sur-kiffe.

"La carte du parti"

Un autre bijou de récit. J'ai pensé, au début, que c'était l'exemple parfait d'un conte vrai des pays d'Afrique centrale des années 80. Cette Afrique portée par l'absurde des dictatures tel que conté par des Sony Labou Tansy ("L'Anté-peuple") des William Sassine ("Le jeune homme des sables) ou des Moahmed Toihiri ("La républiques des imberbes"). Mais non, réflexion faite, elle est terriblement actuelle cette histoire. Celle de ce couple de jeunes idéalistes qui rentre au pays, contre toutes mises en garde, pour se mettre au service des leurs et qui tombent dans une patrie gangrénée par le népotisme, la corruption et l'envie. Lagon, le jeune ingénieur agricole, sort de 13 ans de prison parce qu'il a eu le malheur d'être trop intègre. Et celui d'avoir une femme trop belle.

La nouvelle est superbement écrite et elle prend aux tripes.

Pour les lingalaphones, allez écouter ce classique de la rumba congolaise chanté par Tabu Ley et Franco : "Lettre à Mr le Directeur Général". Ecrite en 1983, les propos demeurent.

"La minute Mongole"

Last but not least, la nouvelle qui donne son titre au recueil est aussi la plus longue. Elle est particulièrement prenante. Comme les autres me direz-vous, mais un cran plus haut tout de même.

Néon, une journaliste s'en revient dans son pays natal et se voit donner un rendez-vous mystérieux, dans une propriété à l'écart de la ville. Quand elle y arrive, pas un chat aux alentours. Elle pénètre dans la maison et tombe sur une caméra-vidéo monté sur un trépied. Une mise en scène macabre digne d'un bourreau islamiste. Elle est prise de panique mais prend le temps d'embarquer, dans sa fuite, la cassette. Détail, elle trébuche sur un corps. Rentrée chez elle, elle enclenche la cassette et là, il s'agit du témoignage posthume d'un haut cadre du pouvoir, proche du dictateur en place – marié à sa nièce – et qui sait qu'il va servir de fusible à faire sauter suite à un nième scandale impliquant le président.

Tout au long de cette nouvelle, nous sommes donc témoins des épanchements d'un homme qui sait qu'il va mourir. D'un homme intègre que le pouvoir à corrompu et qui se raconte avec la sincérité d'un condamné à mort. Il déballe tout sur le fonctionnement de ce pouvoir – archétype de nombreux régime africain – qu'il a servi.

Le récit est superbement bien mené, l'écriture est maitrisée et le thriller nous prend vraiment et nous donne envie d'aller au bout de la nouvelle. Le méga kiffe !

Le recueil de monsieur Nétonon Noël Ndjékéry est un délice de lecture. Non seulement l'auteur y a mis une écriture malicieuse, faite de nombreux jeux de langue assez jouissifs, mais en plus, il y a une grosse dose de drôlerie dans ses mots, une drôlerie au service d'un propos dense : la dénonciation des travers de nos sociétés africaines en général. Et c'est de là que ce recueil tient toute sa force ; il nous parle du continent dans sa modernité déviante sans céder à la sinistrose stylistique.

Ce court texte m'a fait penser au projet d'Obambé Gakosso, "Les malades précieux" lu il y a quelques temps maintenant. Ces projets littéraires qui veulent parler de l'Afrique au quotidien, de tous les travers qui pourrissent son présent et hypothèque son futur.

Une très, très belle plume au service d'un texte aux propos denses et pertinents. Avec, au final, un vrai plaisir de lecture. Le seul (gros) bémol ? Beaucoup, beaucoup trop court. D'où le sentiment de frustration extrême d'un coït interrompu.


La minute Mongole

Nétonon Noël Ndjékéry

Editions La Cheminante


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8 réactions à cet article    


  • Joss Doszen Joss Doszen 9 avril 2015 13:36

    Oupss... voilà ce qui arrive quand on écrit ses chroniques pêle-mêle... on oublie la 5ème nouvelle dans ses notes smiley

    « Maman les cocos »
    Un enfant et sa mère qui crèvent, littéralement, de faim dans un pays meurtri par la guerre. Entre réalité de son présent et réminiscence des moments de bonheur d’un mariage, la mère se laisse mourir.
    Ici, aucune drôlerie dans l’écriture, pas de tentative de jouer du bon mot pour faire passer la pilule. Ici, juste le malheur et le désespoir.


    • Joss Doszen Joss Doszen 9 avril 2015 14:10
      « Maman les cocos »

      Un enfant et sa mère qui crèvent, littéralement, de faim dans un pays meurtri par la misère. Entre réalité de son présent et réminiscence des moments de bonheur d’un mariage, la mère se laisse mourir. Et elle se rappelle, ou l’enfant se rappelle-t-il, de ce père devenu fou à cause d’une prophétie de mage-escroc, devenu obsessionnel de la jalousie, tombé dans le vide de l’esprit, à cause de la racine de la suspicion qui a été implanté en lui.
      Ici, aucune drôlerie dans l’écriture, pas de tentative de jouer du bon mot pour faire passer la pilule. Ici, juste le malheur et le désespoir, à cause d’une bêtise qui ferait sourire, presque, si elle n’avait pas causé autant de souffrance à la mère et à l’enfant.


      • Alex Alex 9 avril 2015 18:02

        Belles pages et styles agréables.
        Une question pour les ignares tels que moi : quelles sont, par ordre d’importance, les langues les plus parlées dans votre région d’Afrique (je ne parle pas des dialectes) ?


        • Joss Doszen Joss Doszen 10 avril 2015 09:45

          @Alex
          ça dépend beaucoup de quelle région de l’Afrique dont il s’agit. Pour ma part, je viens d’Afriqu Centrale et je dirai que les deux langues largement parlé sont le Lingala et le Swahili, qui transcendent un peu les frontières de plusieurs pays. Pour les autres langues (et non dialectes) elle sont liés au pays (le Faon au Gabon, le Bamiléké au Cameroun, Le kikongo au Congo...)


        • Alex Alex 10 avril 2015 12:59

          @Joss Doszen

          Ce grand nombre de langues ne doit pas favoriser le développement d’une littérature africaine !
          D’où l’utilisation du français, avec pour conséquence de réserver les livres à une élite et d’en priver le peuple. Dommage.


        • Joss Doszen Joss Doszen 10 avril 2015 13:13

          @Alex
          La littérature africaine existe et se développe, écrite en français, en anglais (surtout) ou en portugais, mais elle ne souffre pas de la question de la langue.

          Beaucoup d’auteurs écrivent dans les langues de chez eux, le problème premier c’est que les gens qui parlent une langue ne la lise pas forcément, donc c’est plus une question liée au système d’éducation, à illettrisme, qu’à la langue utilisée.

          Dans toutes les cultures la lecture est une affaire d’élite. En français où le taux de scolarisation est proche de 100%, combien lisent réellement ? Notamment de la littérature, surtout une fois qu’ils en ont fini avec les études.
          De plus, les élites africaines post-colonisation (années 50-80) ont tous été élevés à la mamelle de la littérature Européenne, peu de politique ont donc eu un regard bienveillant sur les littératures de leurs territoires (exception faite de gens comme Senghor).

          Et le vrai problème du livre africain qui n’arrive que difficilement au plus grand nombre, c’est une question de distribution du livre dans les pays africains, de coût du livre car il n’y a pas de réelles politiques de promotion des littératures. En France, sans l’aide de l’état (subvention, protection légale, etc...) l’industrie du livre, de la culture, n’existerait pas.

          donc, à mon humble avis, bien avant la dispersion qui existe au niveau des langues, il y a un tas de facteurs qui font que ces littératures des Afriques restent marginales, même dans les territoires qu’elles sont censés toucher.


        • Alex Alex 10 avril 2015 17:56

          « En français, combien lisent réellement ? »

          Beaucoup ! Pas des livres, certes, mais ils lisent ET écrivent beaucoup de SMS dont je vous livre 2 exemples reçus par erreur sur mon antique portable :

          1. « demant a jp ci peut de passz 10 Euto mois je peut par jai des frait a payee je suis arrietee sa fait deut je doit fere a tensions biz »

          2. « Il a rient versiett desolee je ne peut par biz »

          C’est un peu cryptique...
          Une recherche donne : « nombre record de 45,7 milliards de SMS [envoyés] depuis leur téléphone portable au cours du seul deuxième trimestre 2012 »
          90 caractères/SMS X 45 milliards X 4 = 16 000 milliards de caractères.
          A 2000 par page, cela représente 8 milliards de pages, soit l’équivalent de 30 millions de livres lus ET écrits.

          Contrairement à ce que vous affirmez, les Français sont donc lecteurs ET auteurs... smiley


          • Le Corbeau Magnifique Le Corbeau Magnifique 11 avril 2015 00:10

            Moi, j’ai ma minute mongolienne : tous les soirs, je lis une page de Manuel Valls.

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