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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > La nouvelle philosophie : de Deleuze à Finkielkraut

La nouvelle philosophie : de Deleuze à Finkielkraut

Dans un entretien au journal Le Monde, daté 26 novembre, Alain Finkielkraut est revenu sur son interview donnée au journal israélien Haaretz. « Je ne pense pas un instant que l’humanité ait jamais été divisée entre civilisés et sauvages. Ce point de l’article, je le nie complètement. Le reste, avec les précisions que j’ai essayé de donner, je l’assume », a-t-il conclu.

À la fin des années 1970, avec Bernard-Henri Lévy, André Glucksman, Pascal Bruckner, Jean-Marie Benoist et d’autres, Alain Finkielkraut était identifié à un groupe de réflexion connu sous le vocable de « nouveaux philosophes »

Gilles Deleuze, dont nous commémorons le dixième anniversaire de la mort, avait eu l’occasion de donner son opinion sur ce « courant de pensée ». Je ne crois pas inutile, afin d’éclairer, et de mettre une fin ( ?) au « dossier » Finkielkraut, d’en reproduire ici quelques extraits -l’intégralité des propos a été repris dans « Gilles Deleuze, Deux régimes de fous, Éditions de minuit - 384 pages).

« Je crois que leur pensée est nulle. Je vois deux raisons possibles à cette nullité. D’abord ils procèdent par gros concepts, aussi gros que des dents creuses, LA loi, LE pouvoir, LE maître, LE monde, LA rébellion, LA foi, etc. Ils peuvent faire ainsi des mélanges grotesques, des dualismes sommaires, la loi et le rebelle, le pouvoir et l’ange. En même temps, plus le contenu de pensée est faible, plus le penseur prend d’importance, plus le sujet d’énonciation se donne de l’importance par rapport aux énoncés vides ( "moi, en tant que lucide et courageux, je vous dis..., moi, en tant que soldat du Christ..., moi, de la génération perdue..., nous, en tant que nous avons fait mai 68..., en tant que nous ne nous laissons plus prendre aux semblants..."). Avec ces deux procédés, ils cassent le travail. Car ça fait déjà un certain temps que, dans toutes sortes de domaines, les gens travaillent pour éviter ces dangers-là. On essaie de former des concepts à articulation fine, ou très différenciée, pour échapper aux grosses notions dualistes. Et on essaie de dégager des fonctions créatrices qui ne passeraient plus par la fonction-auteur (en musique, en peinture, en audio-visuel, en cinéma, même en philosophie). Ce retour massif à un auteur ou à un sujet vide très vaniteux, et à des concepts sommaires stéréotypés, représente une force de réaction fâcheuse. C’est conforme à la réforme Haby : un sérieux allègement du « programme » de la philosophie... »

Marketing littéraire

« ...Ils (les nouveaux philosophes) ont une nouveauté réelle, ils ont introduit en France le marketing littéraire ou philosophique, au lieu de faire une école. Le marketing a ses principes particuliers :

1. Il faut qu’on parle d’un livre et qu’on en fasse parler, plus que le livre lui-même ne parle ou n’a à dire. A la limite, il faut que la multitude des articles de journaux, d’interviews, de colloques, d’émissions radio ou télé remplacent le livre, qui pourrait très bien ne pas exister du tout. C’est pour cela que le travail auquel s’adonnent les nouveaux philosophes est moins au niveau des livres qu’ils font que des articles à obtenir, des journaux et émissions à occuper, des interviews à placer, d’un dossier à faire, d’un numéro de Playboy. Il y a là toute une activité qui, à cette échelle et à ce degré d’organisation, semblait exclue de la philosophie, ou exclure la philosophie.

2. Et puis, du point de vue d’un marketing, il faut que le même livre ou le même produit aient plusieurs versions, pour convenir à tout le monde, une version pieuse, une athée, une heideggerienne, une gauchiste, une centriste, même une chiraquienne ou néo-fasciste, une « union de la gauche » nuancée, etc. D’où l’importance d’une distribution des rôles suivant les goûts. Il y a du Dr Mabuse dans Clavel, un Dr Mabuse évangélique, Jambet et Lardreau, c’est Spöri et Pesch, les deux aides à Mabuse (ils veulent « mettre la main au collet » de Nietzsche). Benoist, c’est le coursier, c’est Nestor. Lévy, c’est tantôt l’imprésario, tantôt la script-girl, tantôt le joyeux animateur, tantôt le disc-jockey. Jean Cau trouve tout ça rudement bien ; Fabre-Luce se fait disciple de Glucksmann  ; on réédite Benda, pour les vertus du clerc. Quelle étrange constellation.

Sollers avait été le dernier en France à faire encore une école vieille manière, avec papisme, excommunications, tribunaux. Je suppose que, quand il a compris cette nouvelle entreprise, il s’est dit qu’ils avaient raison, qu’il fallait faire alliance, et que ce serait trop bête de manquer ça. Il arrive en retard, mais il a bien vu quelque chose. Car cette histoire de marketing dans le livre de philosophie, c’est réellement nouveau, c’est une idée, il « fallait » l’avoir. Que les nouveaux philosophes restaurent une fonction-auteur vide, et qu’ils procèdent avec des concepts creux, toute cette réaction n’empêche pas un profond modernisme, une analyse très adaptée du paysage et du marché. Du coup, je crois que certains d’entre nous peuvent même éprouver une curiosité bienveillante pour cette opération, d’un point de vue purement naturaliste ou entomologique. Moi, c’est différent, parce que mon point de vue est tératologique : c’est de l’horreur. »

Nul doute que notre journaliste-philosophe assumerait, sans réserves, ce jugement d’un authentique philosophe.

Photos : Gamma - Hélène Bamberger


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10 réactions à cet article    


  • Véronique Anger-de Friberg (---.---.98.152) 8 décembre 2005 09:07

    Si cela intéresse quelqu’un, un article qui m’a été signalé par MediaRatings (la première agence de notation des media) :

    "

    La liberté de penser en France est-elle menacée ?". Ou « Comment, sur la crise des banlieues, le philosophe Alain Finkielkraut a été entraîné dans un piège médiatique. Comment l’affaire a été exploitée. Et à quelle fin. »

    A lire dans Valeurs Actuelles n° 3601 paru le 2 Décembre 2005 (http://www.valeursactuelles.com/magazine/france/index.php?num=3601&position=2&nb=3)


    • Véronique Anger-de Friberg (---.---.98.152) 8 décembre 2005 09:10

      Désolée, le lien ne semble pas fonctionner... Il faut taper : http://www.valeursactuelles.com/magazine/france/index.php?num=3601&position=2&nb=3


      • Véronique Anger-de Friberg (---.---.98.152) 8 décembre 2005 09:27

        http://www.valeursactuelles.com/

        Le plus simples est encore de taper cette adresse du journal, et de cliquer sur le titre : "France La liberté de penser est-elle menacée ? Comment, sur la crise des banlieues, le philosophe Alain Finkielkraut a été entraîné dans un piège médiatique. Comment l’affaire a été exploitée. Et..." car pour un motif que j’ignore, le lien copié/collé ne s’ouvre pas !


        • Sylvain Reboul (---.---.43.221) 8 décembre 2005 18:24

          « Gros » concepts est encore trop dire : Pas de concepts du tout, mais sermonage moralisant gonflant de son souffle souffreteux et cataplectique une angoisse catastrophiste en forme de baudruche molle ; vitupération méprisante de l’époque (Aragon) assimilée à la fin des haricots. Républicanisme quasi religieux et aristocratisme culturel arrogant : ne pas comprendre pour condamner du haut d’un piédestal piraté de pacotille ; un Bossuet en peau de bique, sans même une trique et une église pour convertir.

          Pitoyable logorrhée réactionnaire du ressentiment dont la seule mission est de taper contre tout ce qui bouge et fait bouger. Sartre et Aron c’était quand même autre chose !

          De l’air, ouvrons la fenêtre, la puanteur de cette officine médiatique de la moralité est irrespirable.


          • (---.---.52.160) 12 février 2006 18:27

            les nouveaux munichois sont bien là


          • ryann972 (---.---.140.61) 8 décembre 2005 21:21

            Il a été entraîné dans quoi ? Il sait très bien ce qu’il a déclaré à la presse, il n’a pas été manipulé. Doit-on tout accepter sous prétexte que la liberté d’expression existe ? Appellons un chat un chat.Cet homme soit disant philosophe, humaniste etrépublicain est raciste. point de la même manière que Dieudonné est antisémite


            • Contre les poux sur la tête. (---.---.136.220) 12 décembre 2005 13:26

              Toujours la même manière de procéder. On combat l’adversaire non pas sur le terrain de la solidité de ses idées mais plutôt en cherchant à le disqualifier et en faisant mine de lui trouver des « poux sur la tête ». Pour cela on hésite pas à faire parler les morts. Laissez Gilles Deleuze, qui était effectivement un grand philosophe, dormir en paix. Et puis Dieu seul sait ce qu’il aurait pu écrire et « réfléchir » après les émeutes en banlieu. Alors si vous n’êtes pas en accord avec AF, battez-vous, mais loyalement.


              • rirouge (---.---.108.197) 12 décembre 2005 17:21

                Pourquoi s’obstiner à vouloir juger un philosophe, non pas sur ses écrits et interviews (ils sont nombreux !) mais sur des mots et des idées manipulés par des journalistes malveillants et que A Finkielkraut refute totalement.

                Ne comparez pas deux hommes, qui n’ont rien de comparable.

                A Finkielktaut est un philosophe Dieudonné est un raciste.


                • LApostat (---.---.112.136) 14 décembre 2005 19:04

                  C’est marrant comment chacun pige les problèmes. Je viens ici, de passage... Et puis, finalement, dire quand même ce que je pense, et qui est à l’inverse de ce qui semble ici admis, à savoir que, selon moi, Finkielkraut n’est qu’un imposteur intellectuel, Dieudonné n’a rien d’un raciste, et Deleuze est effectivement un des derniers vrai philosophe. Aaaaaacchhhhh ! Mais, bon, promi, juré, je reviens pas !


                  • Arnaud (---.---.2.103) 7 janvier 2006 18:31

                    Je suis très perplexe devant l’article de Lallement. Il s’est passé près de 30 ans depuis le phénomène médiatique des « nouveaux philosophes » ! C’était à l’époque un groupe hétéroclite de jeunes qui depuis ont suivi chacun leur chemin, dans différentes directions d’ailleurs. Je trouve affligeant d’avoir recours à Deleuze pour les disqualier tous ensemble d’un coup de main. Cher Monsieur, nous sommes hinc et nunc. AL a beaucoup écrit depuis et à mon sens cela ne manque pas d’intérêt. N’êtes-vous donc pas capable de vous mesurer par vous-même aux idées qu’il a defendues dans ses nombreux ouvrages ?

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