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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > « Là où vont nos pères »

« Là où vont nos pères »

Couronné par le prix du meilleur album 2008 au festival de la BD d’Angoulême, « Là où vont nos pères », de Shaun Tan, est une oeuvre sidérante. A mi-chemin entre l’imaginaire et le réel, le rêve et la poésie, ce nouvel album, qui renouvelle profondément le genre, est un hymne éternel à l’odyssée humaine.

N’ayons pas peur des mots ! Shaun Tan est un génie. Un esprit surgi des temps. Une espèce d’homme de la Renaissance qui aurait su franchir les frontières de notre mémoire universelle pour venir nous en délivrer un témoignage, dont on a peine à dire qu’il puisse s’agir d’une BD. Le résultat est un album, à la couverture sobre et au titre évocateur : Là où vont nos pères.

A une époque où l’on parle d’immigration choisie, où la figure de l’immigré remplit volontiers la morbide fonction sociale du pestiféré, celui de notre Moyen Âge, il serait utile d’offrir cet album à nos gouvernants.

D’ores et déjà, il ne nous semble pas exagéré de dire que cet ouvrage est une œuvre inclassable, un ovni artistique débarqué dans notre monde, et ceci à plusieurs titres.

Signalons d’abord que cette BD (puisqu’il faut bien l’identifier) ne recèle aucun texte. Il n’y a pas de dialogue, ni de monologue, au sens littéral. Tout est dit et compris à travers le dessin. C’est là la première caractéristique de cette œuvre originale et universelle. L’absence de langage autre que visuelle la rend soudain accessible à toute personne humaine, au-delà des frontières de la langue.

S’il n’y a pas de texte, il n’y a pas davantage de contexte historique, géographique ou culturel bien défini. Certes, le personnage principal et son épouse sont visiblement asiatiques. Mais leur fille est typée européenne. Nous ne savons pas où le père s’exile, une ville imaginaire et futuriste qui semble annoncer la mégalopole de demain... à moins qu’elle nous soit déjà contemporaine. Le navire emprunté fait bien penser au Mayflower, mais la destination d’arrivée est atypique, utopique.

Les fils du vent

La seule et véritable géographie de cette œuvre est à rechercher dans l’âme humaine. Son histoire à le souffle intime d’une épopée familiale, un voyage élémentaire au cœur de la mémoire de l’homme.

L’homme est effectivement la clé de voûte et le centre auquel l’album nous ramène constamment. Et c’est par l’utopie qu’il nous y entraîne, celle d’une société sans frontières sociales ou raciales, qui ne puissent être dépassées. Une utopie qui a su éviter les écueils de la propagande politique ou idéologique, pour épouser les contours d’un hymne poétique au voyage, à l’échange et à l’amour. Une poétique de la vie.

Mais, si son ouvrage respire bien la sensibilité, l’intelligence et la créativité, Shaun Tan n’en transiges pas pour autant avec la réalité. De ce point de vue, son message sur l’émigration, qui est le leitmotiv de la BD, est clair et sans équivoque. Elle est avant toute chose, un profond déracinement, une expérience charnelle de la douleur. Pour ceux qui en douteraient, les soixante visages, sous forme de médaillons, qui ouvrent et ferment l’opus pictural, nous le rappellent avec l’efficacité douloureuse de l’aiguillon. Des visages d’outre-tombe, graves, figés, sans sourire et sans joie. Sans frontières également. La souffrance n’a pas de patrie.

Pourtant, au-delà de la douleur et de l’exil, ce qu’il faut retenir de cet album, est la fantastique capacité créatrice qui émane du crayon de Shaun Tan. Une capacité à recréer des souvenirs et à nous plonger, avec une précision impitoyable, dans l’esprit de ses personnages.

A ce propos, l’évocation de l’incendie du Reichstag et sa période sombre, revécue mentalement par un exilé allemand, est visuellement surprenante. On n’est pas loin de l’univers filmographique d’un Fritz Lang. Idem pour la scène de travail dans le gigantesque atelier de production, qui nous replonge dans Les Temps modernes, de Chaplin.
Au final, donc, une BD, fruit d’un travail de quatre années, dans laquelle l’auteur, lui-même fils d’un père émigré en Australie occidentale, il y a cinquante ans, lui rend un brillant hommage. Plus qu’une œuvre poétique et universelle qui renouvelle le genre, Là où vont nos pères est un hommage inoubliable à tous les fils du vent.


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2 réactions à cet article    


  • jerome 11 février 2008 18:53

    @ l ’ auteur : ben non mon gars , pas d ’ accord J ’ ai feuilleté l ’ alboume : je suis un grand collectionneur - et amateur - et je n ’ apprécie guère le graphisme , mais chacun ses gouts , hein ? et encore moins le fond : on tombe encore une fois dans le plus dégoulinanr des politiquement corrects du droit à penser . Ne peut - on , diantre , trouver une autre chanson , n ’ a - t - on plus le droit d ’ avoir des idées complètement différentes de ce PC ( Pol.Cor.) de la pensée ? Depuis des décades que je collectionne , hé oui chuis un vieux , jamais je n ’ ai constaté un tel nivellement par le " correct " .

    Et là je dis  : merde , je veux autre chose ...


    • Fouad Bahri Fouad Bahri 11 février 2008 19:01

      A Jérôme : Tu as parfaitement le droit de ne pas aimer le fond ou la forme de cet album. Les goûts artistiques ne doivent jamais être homogènes sinon c’est le règne du conformisme. J’ai souhaité simplement partager avec l’ensemble des agoranautes ce plaisir personnel de lecture. Cela étant dit, il faut tout de même reconnaître que Shaun Tan a du talent. Avoir été primé par le festival d’Angoulème ne doit pas être un hasard... 

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