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La poésie, d’hier à aujourd’hui

 

 

Parce que la poésie est constitutive, non seulement de la culture, mais de l’être, quel avenir sommes-nous disposés à lui accorder en ce début de XXIe siècle ? Pour le savoir, commençons par analyser son passé et considérons les domaines où elle n‘a cessé de s‘enraciner. Ainsi nous voici rejetés à l’origine même de toute recherche, à la racine de notre volonté d’interroger qui est celle de tout être vivant. Vais-je chanter la gloire de Dieu comme le psalmiste, osciller entre ambivalence, ferveur et fascination comme le fit Paul Valéry, ou affirmer avec le philosophe allemand Heidegger que c’est en s’alliant à la poésie que la philosophie surmontera l’épreuve de la vérité de l’être, tant il est vrai qu’en s’opposant au langage commun, elle aspire à être la vie de la proximité et de l’intimité retrouvées ? En deçà du passé et au-delà de l’avenir, n’est-ce pas dans sa quête de l’essence des choses qu’elle s’affirme, n’est-ce pas parce que le poème se situe dans un « éternel maintenant » qu’il sauvegarde ce qui se perd ? En nommant les choses, nous leur donnons existence, tant il est vrai que la parole instaure et fonde afin, et je cite le poète, « de faire des mots qui abandonnent l’être, un retour vers lui  ».

Car ce qui dessine notre vie, ajuste notre pensée, n’est que les conséquences de ce jeu subtil. Sans la poésie, pas de renaissance humaine, pas de grande aventure de l’esprit. N’est-elle pas - selon Saint-John Perse - l’initiatrice en toute science, la devancière en toute métaphysique, l’animatrice du songe des vivants et la gardienne la plus sûre de l’héritage des morts ? - Lors de la réception de son prix Nobel de littérature le 10 décembre 1960, Saint-John Perse proclamait encore : « Plus que mode de connaissance, la poésie est d’abord mode de vie et de vie intégrale. Le poète existait dans l’homme des cavernes, il existera dans l’homme des âges atomiques, parce qu’il est part irréductible de l’homme. Au vrai, toute création de l’esprit est d’abord poétique, au sens propre du mot… Des astronomes ont pu s’affoler d’une théorie de l’univers en expansion (celle du bing bang) ; il n’est pas moins d’expansion dans l’infini moral de l’homme, cet univers. Aussi loin que la science recule ses frontières et sur tout l’arc étendu de ces frontières, on entendra courir encore la meute chasseresse du poète. Car si la poésie n’est pas - comme on l’a dit - le réel absolu, elle en est bien la plus proche convoitise et la plus proche appréhension. »

En effet, le réel, dans le poème, ne semble-t-il pas s’informer de lui-même ? Probablement pour s’ajuster au songe du poète et se grandir de cette proximité. Il n’est pas rare que le songe précède la réalité et que la réalité ne survienne que pour confirmer le songe qui semble l’avoir créée. Cette expérience, bien des savants l’ont faite, ayant approché leur découverte grâce à leur intuition, avant de la voir se confirmer par l’expérience. Aussi Saint-John Perse a-t-il raison de préciser dans le même discours de Stockholm : «  De la pensée discursive ou de l’ellipse poétique, qui va au plus loin et du plus loin ? Et de cette nuit originelle où tâtonnent deux aveugles-nés, l’un équipé de l’outillage scientifique, l’autre assisté des seules fulgurations de l’intuition, qui donc plus tôt remonte et plus chargé de brèves phosphorescences ? La réponse n’importe. Le mystère est commun ». Dépourvu de tout pouvoir, de toute assertion corroborée, le poète assume la distance qui demeure entre l’univers et celui qui le nomme. Mais cette magie de la transposition n’est toutefois possible que si la poésie accepte de se plier aux notions d’économie et de justesse car, curieusement, la légèreté et l’évanescence sont filles de la rigueur. Un mot de trop et l’édifice s’effondre, un mot imprécis et plus rien n’est vrai - « tant les mots sont à la fois signes et objets (objets porteurs d’images) qui s’organisent en un corps vivant et indépendant ; ils ne peuvent céder la place à un synonyme sans que souffre ou meure le sens du poème comme tel » - assure Raïssa Maritain. C’est pour cette raison que nul poème ne peut être complètement hermétique, nul poème ne peut faire l’impasse sur l’intelligibilité. La poésie ne se rapporte pas « à un objet matériel clos sur lui-même, mais à l’universalité de la beauté et de l’être, perçue chaque fois, il est vrai, dans une existence singulière. Ce n’est pas pour communiquer des idées, c’est pour conserver le contact avec l’univers de l’intuitivité que le poème doit toujours, d’une façon ou d’une autre, fût-ce dans la nuit, transmettre quelque signification intelligible » - poursuit-elle dans son ouvrage Sens et Non-sens en poésie.

Il en résulte que le poème, s’il est, ne peut être que par le sens poétique, aussi subordonné ou insoumis qu’il soit, et quelle que fût l’atmosphère d’ombre ou de clarté dans laquelle il est plongé, il se construit et n’existe que lorsque le sens intelligible est présent.

Oui, l’expérience poétique ramène en permanence le poète au lieu caché, à la racine unique des puissances de l’âme, où la subjectivité est comme rassemblée dans un état d’attente, dans un lieu d’extrême recueillement où elle boit, grâce au contact avec l’esprit, à la source ensorcelée de l’inspiration. On réalise alors combien le poème s’élabore dans un désir jamais assouvi d’accroître sans cesse sa charge de beauté. Les mots reviennent ainsi à un état d’enfance : il faut leur restituer leur fraîcheur, leur légèreté qui seules s’accordent avec l’émotion que le poète se propose de communiquer. Il s’agit donc de porter sur les choses le regard du premier matin et de rendre aux mots leur étymologie la plus juste. C’est alors seulement que le langage s’attribue une puissance de restitution, qu’il se veut célébrant. Gaétan Picon disait de la génération des poètes d’après-guerre qu’elle se sentait « divisée entre la parole qu’elle pourrait être et l’univers qu’elle pourrait dire  ». Mais cette soif pour le pays si longtemps attendu, pour les paysages inventés par le rêve dont parle Baudelaire, cette matière de la poésie qu’est la méditation sur la mort, prouvent que la poétique de la première moitié du XXe siècle recelait encore une intuition du salut, qu’elle était une quête anxieuse sur l’origine du signifiant et du signifié, en quelque sorte une reconnaissance créatrice « qui veut qu’il n’y ait d’être en nous que dans le désir qui jamais ne s’obtient et qui jamais ne désarme » - assurait Rimbaud. Tant il est vrai que le monde n’existe que si nous y posons le regard et que si nous accompagnons ce regard d’une interprétation.

Mais s’il en est ainsi chez les vrais poètes, qu’en est-il chez ceux qui les singent et cherchent à s’approprier leurs mérites ? Au moment où s’exerce l’écriture, un autre processus peut intervenir. L’intuition poétique se change alors en une idée créatrice d’artisan, perdant sa transcendance originelle et descendant dans le bruit mécanique et les soucis intellectuels et prosodiques d’un fabriquant de texte. Si bien qu’en place d’un univers articulé, qui resterait en adéquation avec les exigences intelligibles de la raison, apparaît un tableau disloqué, où toutes les lois de la raison sont bafouées et comme éclatées en un véritable désordre structurel.

Depuis deux décennies, une vague déferlante, qui semble toutefois s’apaiser, du nom de NovPoésie a, tel un rouleau compresseur très médiatisé, faussé les données et tenté de nous faire prendre un brouet infâme pour un met délicat, nous infligeant des tics poétiques sous la bannière la plus conformiste qui soit : la nouveauté.

«  Huile machine - De l’huile machine - Coudre machine - De machine à coudre Singer - Coudre machine - De huile de machine à coudre Singer ». Et cela continue pendant mille vers qui ont néanmoins trouvé un éditeur et, dans la presse, un accueil plutôt bienveillant.

Ainsi s’est-elle présentée sous des appellations diverses : poésie phonatoire, digitale, verbi-voco-visuelle ; si bien que dans ce fatras, auquel certains se sont laissés prendre - comment s’y reconnaître et où retrouver la poésie, celle dont Rimbaud disait « qu’elle est la langue de l’âme pour l’âme  » et Mallarmé « un sens plus pur aux mots de la tribu  » ?

Il est vrai que dès qu’apparaissent le mensonge et la duplicité des sentiments, il y a perversion de l’intelligence qui s’applique à mystifier d’autant plus insidieusement que le mystificateur est habile. Mais contrairement à ces faiseurs de mots qui se plaisent au jeu narcissique ou à l’exhibitionnisme langagier, le poète authentique est quelqu’un qui ne triche pas avec l’être et dont l’écriture ne triche pas avec la vie. Aussi tendons l’oreille, accueillons la poésie actuelle en péril dans ses catacombes et aidons-la à se relever dans les pans de nuit où elle se trouve condamnée. « Il faut la supplier de vivre », dit le poète Marc Alyn, car si elle est présente partout comme l’or dans le lit des rivières, que serait l’or sans l’orpailleur ? C’est à cela que chacun de nous doit réfléchir, car le monde de demain sera ce que nous en ferons. Lorsque Laurent Gaspar affirme que le poème n’est pas une réponse à une interrogation mais une aggravation de l’interrogation, qu’en déduire ? Tandis que le scientifique fournit des données et que le philosophe nous invite à la réflexion, le poète trace un sillage, car « seules les traces font rêver » - écrivait René Char. Et, dès lors que le sacré ne se réfugie plus dans les concepts religieux, autant qu’il le faisait autrefois, il incombe au poète la charge de relever le défi qui a réduit Dieu à n’être qu’une hypothèse parmi d’autres. Aux certitudes de jadis, qui plaçaient l’homme face à son Créateur, succède le douloureux questionnement du poète en quête du Créé. Au-delà d’un soi fatalement narcissique, l’univers sollicite plus que jamais notre intérêt. C’est parce que nous sommes aptes à le concevoir, que nous nous l’approprions. Dépassement que la science circonscrit en une aire d’enquête rigoureuse dont le poète ne saurait se satisfaire. Il entrerait alors dans le domaine dogmatique et s’autodétruirait. C’est pourquoi il lui faut faire appel à son imaginaire, afin de redonner pouvoir au songe créateur, car on ne crée pas pour faire une œuvre, on crée pour entrer dans la Création.

Il n’en reste pas moins qu’aujourd’hui comme hier, il revient au poète de nommer l’invisible et de donner au songe, dans lequel nous baignons, ses résonances prophétiques. Voilà que l’on accepte, désormais, la notion de mystère comme l’une des seules données que nous possédions. Si elle entrave la démarche du savant, dont la fonction est de résoudre, elle relève de la démarche du second. L’énigme, plutôt que le mystère, n’est-elle pas sa matière première ou du moins l’une d’elles ? Celle qui sollicite le mieux son imagination car, ainsi que le physicien, le poète a rang parmi ceux qui déchiffrent le monde et le transgressent. En effet la poésie ne serait que chasse aux mots, « si elle ne tendait pas à atteindre l’esprit au plus haut de sa vigilance  », précise le philosophe Francis Jacques. Elle ne serait qu’une simple exploration des énigmes surgies de la nature et de l’existence humaine, si le poète ne s’essayait pas à rendre notre première obscurité - celle de nos origines - plus claire, s’il ne se livrait pas à une quête typique pour sortir de nos ténèbres intérieures. Son avenir, si nous lui en accordons un, sera d’assumer consciemment une fonction ontologique d’expérience de la personne et de réflexion sur l’être, afin de brancher nos lendemains sur une ligne à haute tension. Mais n’attribuons pas à la poésie plus qu’elle ne peut donner. Contentons-nous de voir dans le poète un témoin de l’attente et de la présence, un nautonier qui n’a pu assurer le passage parce qu’il reste l’otage de ses illusions, de ses amours, de ses mirages, de ses doutes et du chant funèbre du désespoir. S’il sait dire la merveille, c’est peut-être son non-dit qui touche l’âme au plus vif, ainsi que le fait un rêve jamais achevé, un désir jamais assouvi. Pareil à Icare, il prend son envol et se brise les ailes. Son seul don suprême, l’intuition créatrice, l’incite tout autant à s’élever vers les hauteurs qu’à s’incliner vers le sol nocturne, et à partager, avec le chevalier à la triste figure, les affres et les douleurs de la condition humaine.

 


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8 réactions à cet article    


  • Serpico Serpico 5 mai 2008 10:30

    Les singes peuvent singer les poetes en alignant les Singer sur un million de vers, les critiques acritiques peuvent craquer en décorant de signes diacritiques toutes ces craques, rien ne vaudra un Baudelaire, ni un Verlaine ni un Rimbaud de derrière les fagots.

     

    "Il ne faut pas jouer les riches quand on n’a pas le sou" (Jacques Brel de Bruxelles) et ce n’est pas ce galimatias appelé Novmachin qui va nous faire prendre des vessies pour des lanternes.


    • rocla (haddock) rocla (haddock) 5 mai 2008 10:42

      la poésie c’ est un peu de rêve parlé ?

       


      • sisyphe sisyphe 5 mai 2008 10:56

        Texte très juste sur la nécessité et la prophétique de la poésie.

        Vous auriez dû le faire en poésie (vers ou prose) ; c’eut été encore plus beau.

        Merci quand même.


        • La Taverne des Poètes 5 mai 2008 12:04

          Créer des vers pourquoi ? Parce que les hommes naissent pour créer. C’est leur vocation unique, leur but premier. Créer des vers pourquoi ? Parce qu’ils survivront à ceux qui nous mangeront.

          L’innocence du mot, sa fraîcheur, l’humble tâche du poète est d’en rendre compte et de créer de nouvelles naissances. Ne plus naître, c’est mourir. Est perdu l’être qui ne jaillit pas.


          • Gary Gaignon Gary Gaignon 5 mai 2008 21:46

             Né nu phare !...


            • abersabil abersabil 6 mai 2008 09:47

               

               

               

              Baudelaire, Rimbaud, Verlaine, tous d’excellents poètes dans la poésie française, mais lisez ceux de la poésie arabe , particulièrement antéislamique, vous en connaissez peut être omar Khayyam ou abou Nouas, mais il y en a beaucoup d’autres , a croire que le désert ne permet qu’aux palmiers et aux verbes de s’implanter afin de remplir le vide alentours, on pourrait dire que la poésie a pour berceau cet espace qu’on croirait mort, mais paradoxalement vivant car son âme en est le mot, Rimbaud lui-même ne fut il pas inspiré de cette ambiance, le prophète de l’islam ne disait il pas que les poètes disent vrai même s’ils mentent !!!

              Par ta présence oh lyna !, le  désert en est jalousé

              De ton ombre abersabil est bien protégé

              Des perçants rayons d’un Ra dépité ‘’ - extrait d’un de mes poèmes –

               (traduire Lyna par un jeune palmier)

               


              • Gary Gaignon Gary Gaignon 6 mai 2008 17:34

                « on pourrait dire que la poésie a pour berceau cet espace qu’on croirait mort... »

                Mon cher, la poésie a pour berceau l’oasis luxuriante en plein désert de feu, source de tous les mirages... et elle a pour langue mère l’arabe, nul doute...

                À l’époque où j’animais www.editel.com, la pionnière d’alors dans l’édition en ligne (recyclée depuis en vitrine de diffusion pour mon pseudo d’auteur), j’ai eu la chance de me nouer d’amitié avec quelques Marocains. Je songe à Mostafa Benhamza qui a publié un petit recueil ici : Crépuscules...


              • jack mandon jack mandon 6 mai 2008 12:09

                 

                @ Armelle


                La parole faite chair,

                La parole évangélique, la parole sans mot, le souffle de la parole, hier existait, au commencement, à la Genèse.

                Aujourd’hui conjuguée au temps linéaire humain, elle prend forme et formes dans les modes et les époques, dans les règles et les cris.

                Mais la parole poétique est restée métaphore en gestation éternelle...Poésie.

                Merci, Armelle inspiratrice.

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