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La rage d’enfant d’André Glucksmann : à lire absolument

medium_andre_g.jpgComment peut-on ne pas apprécier André Glucksmann ? En ne l’ayant jamais lu, ou peu, peut-être. En le jugeant sur les « on dit », sur cette « réputation » qui, selon Aristote, est « ce qui ne dépend pas de nous », sur quelques images médiatiques souvent trompeuses ? En le jalousant sans doute. Il est si brillant et si énigmatique à la fois. « Nos jugements nous jugent », écrivait Valéry. Moi, j’aime André. Et ses écrits. Je le proclame et le revendique. Parce qu’il est l’un des esprits qui m’ont le plus aidé à tenter de concilier géopolitique et géophilosophie, personnalisme et machiavélisme, culte des valeurs et réalisme, rapports de forces et primat des valeurs.

L’épée reste l’axe du monde, comme le disait de Gaulle. Les Européens l’oublient trop ? Et les bons sentiments ne suffisent à pas faire le Bien. Le problème, d’ailleurs, ce n’est pas le Bien, c’est le Mal.

« Le Bien et le Mal ne sont pas des valeurs parfaitement opposées l’une à l’autre » ; « La question du Mal a constitué d’emblée l’enjeu fondamental de la pensée ». Avec une interrogation de fond : « Existe-t-il une manière de vivre non dans mais face à l’absurde ? »

Depuis La cuisinière et le mangeur d’hommes, en 1975, je crois avoir lu tous ses livres (y compris ceux que je n’avais pas lus avant, notamment son Discours de la guerre qui remonte à 1967), et nous devons dû avoir quelque quinze rencontres non mondaines depuis.

Je me fais un bonheur (et j’ai l’honneur) de l’avoir reçu mercredi à Strasbourg, pour un déjeuner-débat du Club de la presse et pour une rencontre organisée à la Bibliothèque municipale de Strasbourg par la librairie Kléber autour de son dernier ouvrage qui est, pour moi, le plus mûr, le plus complet, le plus talentueux, le plus « littéraire » et le plus authentiquement philosophique qu’il ait signé. Comme un bon cru, Glucksmann ! Il s’enrichit en vieillissant.

Emouvante, cette Rage d’enfant si autobiographique, sans nombrilisme vain ou vaniteux, si bien écrite et si bien pensée. La presse people y voit surtout des éléments de sa vie. Même dans ses pages dites « littéraires  » : Glucksmann, c’est le Chanceux, « l’Homme-Bonheur », littéralement et effectivement. Affectivement. « De son enfance meurtrie par l’histoire à ses engagements d’adulte, le philosophe tire une brillante réflexion sur l’universalité du mal », écrit L’Express. Cherchez le fait divers : là n’est pourtant pas l’essentiel, même s’il est révélateur.

« La grande littérature, authentique science du Mal, dévoile les artifices humains trop humains qui le dissimulent » ; « Le souci de soi passe par le miroir de l’actualité, aussi ténébreuse soit-elle ». On s’intéresse plus à l’itinéraire d’André qu’à son vrai dessein : avoir un destin et l’assumer. Et on le reconnaît pour ce qu’il est : un des esprits les plus lucides de cette époque, entre Sartre et Aron, au-delà des modes, avec Foucault, sans tomber (sombrer) dans la doxa qui nous fait oublier que Heidegger a péché plusieurs fois, y compris après 1945.

André n’a rien d’un rétro-futuriste : c’est ce qui fait sa qualité essentielle. Il nous aide à dégager des horizons d’espérance en nous forçant à voir les réalités en face.

Sans doute cela vient-il du fait qu’il est d’abord un rescapé, André. Celui qu’on nommait Jojo Rivière a eu, c’est vrai, un destin de déraciné, « d’ébranlé », de « solitaire ». De rescapé. De révolté. De sauvé, surtout.

Sauvé par une mère qui lui a enseigné la plus belle des vertus : celle de l’insolence, du culot, de la franchise. Du vrai courage, celui que l’on a (ou non) en pleine conscience des dangers.

Martha, la magnifique ! Avec elle, grâce à elle, André est né plusieurs fois, puisqu’il a été sauvé plusieurs fois. Du fascisme, du stalinisme et de ce mal qui explique tous les maux : la bêtise, la lâcheté, le refus de voir les réalités en face, les facilités de l’autruche.

Magnifique, la photo de couverture du livre édité chez Plon. Il bougonne, le petit. Il serre les poings. Il fronce le front. Il ferme ses mâchoires. Sa rage deviendra colère. Et le restera. Rage de vivre, ou plutôt de survivre. Malgré l’inhumanité vécue ou vue. Partagée.

Tout y est dans cette photo. Tout. Tout Glucks. Toute la survie dans un monde où l’inhumanité demeure après Auschwitz, après Hiroshima, après le Goulag, après les plus grandes des découvertes horribles de l’inhumanité. L’hybris, c’est la vie ? Jusqu’à la mort.

Il est, dit-il, des photos qui montrent, constatent. C’est un fait, une scène. « Regardez. Dépouillez-vous de vos ignorances et de vos préjugés  ». Il est, aussi, des photos qui « performent ».

Informer, c’est performer, rendre performant, donc être porteur de référent, de répondant et de signifiant. Conduire au questionnement de la vraie question : « Qu’est-ce que l’être ? », comme s’interrogeait déjà Aristote. Nous y sommes encore, à cette question. Plus que jamais, peut-être, avec les technologies de l’information, les images de la désespérance ( la grand-messe du 20 heures), la sur-information apparente (cette forme de désinformation), « Les médias contre le journalisme », redirait Jean-Claude Guillebaud.

Sur le monde, André a le regard de la vigie : « Veilleur, où en est la nuit ? » ? Il est des crépuscules qui n’annoncent pas d’aube. « Le drame solaire » de Mallarmé : « Aucune promesse ne promeut la résurrection de l’aurore ».

Il a donc le regard de celui qui ne ferme pas les yeux, ou regarde « ailleurs » : le voici aux antipodes de ce mal français si bien illustré par le « bonheur combraysien » de Proust qui se résume en un « refus de voir », par la loi (hypocrite) du silence, par « l’occultation des conflits dans une paix des cimetières ».

Tout voir en face ! Y compris, et surtout, la mort. La bouche d’ombre de Victor Hugo. « Détenir le principe de tous les engagements possibles, et maintenir en eux la nécessité d’une distance et la possibilité d’un dégagement, en criant casse-cou, au nom de l’enfant qu’on égorge dans le ventre de sa mère ».

La conscience. Voilà le mot-clef. Essentiel et existentiel. Un mot d’ordre. Conscience de soi, sans narcissisme. Conscience du monde, sans le «  délirant désir d’abolir le hasard, l’angoisse et l’incertitude ». Conscience de ses limites. « Rien n’aura lieu que le lieu » ; « Toute pensée émet un coup de dés  ». Conscience que nous sommes, chacun à son niveau, des acteurs du monde : « Je ne suis pas un prophète d’apocalypse, tout juste un penseur aux aguets ».

Glucksmann est plus qu’inspiré par Mallarmé : il est imprégné de Mallarmé, ce poète qui « peint la modernité blanc sur blanc », sans « faux-fuyant  », en sachant porter « le deuil de l’au-delà ». Icare, non : il se brûle les ailes. Igitur, oui : son « schéma » nous sert de guide dans nos « conflits identitaires » actuels. « Le fou de Dieu est d’abord un fou de soi » ; « L’obsessionnelle poursuite de soi reste une impasse absolue ». Celle qui conduit au nihilisme ou l’entretient.

Le nihilisme : une obsession chez André. Et la clef de nombre de nos maux. Relire Dostoïevski à Manhattan, publié en 2002, après le 11 septembre, la chute des Twin Towers, ce « nouveau Pearl Harbor » qui «  arracha l’Amérique à son rêve d’universelle trêve des confiseurs ». Relire aussi tout ce qu’il a écrit sur la Russie. Et sur Acibiade. L’heure, pour lui, est celle du marxisme-nihilisme, avec, en vedette, Junon, celui qui confond « force et puissance ». Et, en point de mire, Typhon, l’ennemi, celui qu’il faut « reconnaître de loin et connaître de près » si l’on veut le combattre.

« Le souci de soi, c’est d’abord le souci de l’autre que soi. A l’extérieur comme à l’intérieur. Afin de défier l’inhumanité, je dois déshabiller l’inhumain en moi et le dévoiler alentour ».

Face à Typhon, Glucksmann fait appel à Socrate. Et à l’impérative nécessité de se reconnaître Atyphos, c’est-à-dire celui qui est de « caractère modeste », qui sait « garder la tête froide », même devant « la violence absolue ». Mais qui sait trouver un sens à sa vie, à ses écrits, et à l’Europe.

Dans une rage d’enfant, André Glucksmann a écrit plusieurs livres. Sur lui : des fragments de vie émouvants. Sur ceux qui l’inspirent : de belles références. Sur la France et les Français : amour et lucidité. Ah ! Cette napoléonite qui nous poursuit et nous empoisonne ! Sur ses engagements : au nom de l’Homme. Sur la philosophie : ce refus de fermer les yeux. Sur l’Europe.

En clair, si j’ai un livre à vous conseiller en ce début de printemps, c’est celui-ci. L’essai le plus pertinent de ce début 2006. Abstenez-vous de le lire si vous vous contentez des airbags de la pensée qui font la doxa de ces jours où les crépuscules semblent compter plus que les aurores.


par Daniel RIOT (son site) vendredi 7 avril 2006 - 23 réactions
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