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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > La solitude selon Emile Cioran

La solitude selon Emile Cioran

Les textes qui nous interrogent

Notre quête de l’identité, notre volonté d’être une pensée sans cesse en action, qui se pense et s’essaie à penser, nous oblige à prendre conscience de nos limites et aussi de la mort, car la mort fait de la vie une interrogation, une inquiétude. La signification de ma vie, de la vie en général, installe immédiatement le doute et l’inquiétude d’être qui est la fonction essentielle de la pensée. Car, disait Cioran, l’âme étouffe dans le corps. Le corps est en somme trop petit pour l’esprit et cette limitation dans l’espace-temps concentre en lui l’essentiel de son drame d’homme. Reprenons donc ce dialogue avec Cioran, un philosophe que les jeunes apprécient car il a pris en compte la plupart de leurs problèmes : la solitude, la peur, le désespoir, le sens de la vie, la marche du temps. On ne saurait toujours dire, ce que c’est qui enferme, ce qui mure, ce qui semble enterrer, mais on sent pourtant je ne sais quelles bornes, quelles grilles, des murs (...) et puis on se demande : mon Dieu est-ce pour longtemps, est-ce pour toujours, est-ce pour l’éternité ?

Son scepticisme tonique, sa lucidité vigilante nous aident à sortir des sentiers battus, à nous évader de cette pensée unique que l’on tente de nous imposer. Au je est un autre de Rimbaud, le philosophe écrit que l’humain n’est possible que dans l’existence du je qui est celle de la conscience. Cette réflexion sur le vide l’a amené à vivre jusqu’au bout l’orgueil de la solitude et en cela il n’avait qu’un rival : Dieu. Il ajoutait qu’il préférait le terme penseur à celui d’écrivain ou de philosophe ou alors qu’il aurait pu se nommer philosophe hurleur. Pour lui, le désespoir n’était en aucune façon la déprime, car ce qui est douloureux est vivant. Puisque le sens de la vie est dans la vie, le désespoir est une dimension de la vie et la lucidité, grâce au vide qu’elle permet d’entrevoir, se convertit en connaissance. L’homme n’a pas d’autre posture que de penser par rapport à lui-même, ce qui le place dans une situation anthropocentriste. Vivre est une expérience traumatisante, mais c’est la seule. La pensée de la mort aide à tout sauf à mourir, écrivait-il, mais comme j’aime me contredire, je dirai que d’avoir toujours accepté la mort comme compagne m’a beaucoup aidé à vivre. Pour lui, tout était capitulation sauf l’inquiétude, sauf la soif inétanchée de la vérité. Alors lisons certains de ses aphorismes sur le sujet :

Ne dure que ce qui a été conçu dans la solitude, face à Dieu, que l’on soit croyant ou non.

Les obsessions sont les démons d’un monde sans foi. Il tombe sous le sens que Dieu était une solution, et qu’on n’en trouvera jamais une aussi satisfaisante.

Avec du sarcasme, on peut seulement masquer ses blessures, sinon ses dégoûts.

Nombreux sont ceux qui s’apprêtent à vénérer n’importe quelle idole et à servir n’importe quelle vérité, pourvu que l’une ou l’autre leur soient infligées et qu’ils n’aient pas à fournir d’effort de choisir leur honte ou leur désastre.

Il est des moments où, si éloignés que nous soyons de toute foi, nous ne concevons que Dieu comme interlocuteur. Nous adresser à quelqu’un d’autre nous semble une impossibilité ou une aberration. La solitude, à son stade extrême, exige une forme de conversation extrême elle aussi.

Quand on est seul, on est illimité, on est comme Dieu. Dès que quelqu’un est là, on se heurte à une limite, et bientôt on n’est plus rien, tout juste quelque chose.

Ce n’est pas en parlant des autres, c’est en se penchant sur soi, qu’on a chance de rencontrer la Vérité. Car tout chemin qui ne mène pas à notre solitude ou n’en procède pas est détour, erreur, perte de temps. En dehors de l’extrême solitude, où nous sommes complètement réduits à nous-mêmes, nous vivons d’imposture, nous sommes imposture.
Si fort que soit notre désir d’anonymat, nous n’aimons cependant pas qu’on ne parle plus du tout de nous. Nous rêvons d’un oubli parfait, mais s’il intervenait vraiment, nous serions bien en peine de nous en accommoder.

Ce qui est rassurant, c’est que nous aurons passé sans que personne ne devine ni la somme ni l’intensité de nos souffrances. Ainsi notre solitude sera-t-elle à jamais préservée.

Je suis pris parfois d’un désir de solitude tel que l’image du désert apparaît spontanément à mon esprit. Saint Antoine est resté vingt ans complètement coupé du monde. Vingt ans ! Pourrait-on supporter un pareil isolement sans le secours de la foi ? En dehors de mes insuffisances spirituelles, ce qui me rend impropre à la vie d’ermite, c’est mon régime. Il n’y a pas de maisons de diététique dans le désert.

Il n’y a, en dernière instance, que deux recours : le doute ou le désert. Comment choisir ? Les deux formules me conviennent et m’attirent également. Par malheur, on ne peut les vivre simultanément. Tel que je suis, si j’adoptais l’une d’elles, je regretterais aussitôt l’autre. Cependant, soyons honnête, il est plus aisé d’être sceptique qu’ermite.
Se résigner à être méconnu, il y faut une certaine élévation d’âme ; on n’y arrive qu’après avoir épuisé les fonds d’amertume dont on dispose.

Dès qu’on se sent radicalement seul, tout ce qu’on éprouve relève plus ou moins de la religion.

Pour la paix de l’esprit et, à plus forte raison, pour la méditation, il n’y a rien de tel que d’être oublié. C’est la meilleure condition, si on veut se retrouver. Plus personne entre soi et ce qui compte : on est de plain-pied avec l’essentiel. Plus les autres se détournent de nous, plus ils travaillent à notre perfection : ils nous sauvent en nous abandonnant.

Quand on est seul, même si on ne fait rien, on n’a pas l’impression de gaspiller son temps. Mais on le gâche souvent en compagnie. Je n’ai rien à dire ? Qu’importe ! Ce rien est réel, est fécond, car il n’existe pas d’entretien stérile avec soi. Quelque chose en sort toujours, ne serait-ce que l’espoir de se retrouver un jour.

A un certain degré de solitude ou d’intensité il y a de moins en moins de gens avec qui on puisse s’entretenir ; on finit même par constater qu’on n’a plus de semblables. Parvenu à cette extrémité, on se tourne vers ses dissemblables, vers les anges, vers Dieu. C’est donc faute d’interlocuteur ici-bas, qu’on s’en cherche ailleurs. Le sens profond de la prière est celui de l’impossibilité de s’adresser à qui que ce soit, non parce qu’on vit à un niveau spirituel élevé, mais par sentiment d’abandon.

Il n’y aurait pas d’absolu si l’homme pouvait supporter un degré extrême de solitude. Il ne s’agit pas de la solitude de l’abandon ; au contraire il peut, à cette extrémité, y avoir une plénitude dans la solitude ; mais cette plénitude même est insupportable, car trop grande pour un moi : l’extase crée Dieu presque automatiquement ; sans quoi elle le tuerait, car justement trop pleine, trop vaste pour un seul. Il faut qu’il y ait une majuscule, que ce soit Dieu, que ce soit le Vide - suprême personne ou suprême impersonnalité - toute majuscule surgit d’un paroxysme.

 


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15 réactions à cet article    


  • Gül 3 juillet 2008 13:50

    Magnifique ! Merci.


    • SANDRO FERRETTI SANDRO 3 juillet 2008 14:53

      Merci pour cela, Armelle.

      On ne citera jamais assez Cioran.
      Et aussi :
      Sur la mort, Camus : "il n’y a pas d’autre sujet"
      Sur le peur (notamment de la mort) : "la peur n’écarte pas le danger , elle est donc inutile".
      Sur la crainte, Carl Yung :

      "Je ne crains que celui qui ne craint pas Dieu".


      • JL JL 3 juillet 2008 20:42

        ""Sur la crainte, Carl Yung : "Je ne crains que celui qui ne craint pas Dieu".""

        C’est un concours de bêtise ?


      • JL JL 3 juillet 2008 20:47

        Bon, j’y vais : " la mélancolie est l’état de rêve de l’égoïsme " (Cioran)

        Egoïsme ? Solitude ? On peut être moins hors sujet. On peut aussi faire pire ! 


      • Armelle Barguillet Hauteloire Armelle Barguillet Hauteloire 3 juillet 2008 15:35

        En plein accord avec vous, Sandro. Ces citations sont percutantes...et à point nommé.


        • K K 3 juillet 2008 16:34

          Merci d’exposer avec élégance un fragment de la pensée de Cioran. Elegance qu’il eut adorée quand on connait la perfection désuette de son style.

          C’est un exercice difficile dont vous vous sortez avec brio.


          • Marsupilami Marsupilami 3 juillet 2008 16:44

             @ L’auteur

            Bon article sur Cioran pour ceux qui ne le connaîtraient pas. Je l’ai lu quand j’étais ado et j’avais bien aimé son "chant désespéré" et son implacable lucidité. A présent, dans la cinquantaine, je me demande pourquoi ce mec ne s’est pas flingué plutôt que de vivre une vie traumatisante où il distillait inutilement son pessimisme et sa noirceur. Je lui préfère nettement Camus, qui avait la lucidité aussi tranchante mais pas désespérée ni désespérante. Enfin... à chacun sa vie...

            Ce qui est marrant quand on clique sur le site non-officiel Cioran.com, on tombe sur ça. Du pur Cioran !


            • Armelle Barguillet Hauteloire Armelle Barguillet Hauteloire 3 juillet 2008 16:48

              à Marsupilami

              Comme vous, j’aime beaucoup Camus. Je lui consacrerai sans doute un article prochainement.


              • sisyphe sisyphe 3 juillet 2008 18:34

                En fait, Cioran fait sien le constat Camusien de la solitude de l’homme "absurde" dans un monde sans ciel.
                Mais, à son inverse, Camus fait le choix de l’action, c’est à dire du rapport aux autres, du combat, même s’il le sait inutile, quand Cioran prêche le repliement sur soi et le pessimisme.

                « Il vient toujours un temps où il faut choisir entre la contemplation et l’action. Cela s’appelle devenir un homme. Ces déchirements sont affreux. Mais pour un coeur fier, il ne peut y avoir de milieu. Il y a Dieu ou le temps, cette croix ou cette épée. Ce monde a un sens plus haut qui surpasse ses agitations ou rien n’est vrai que ces agitations. Il faut vivre avec le temps et mourir avec lui ou s’y soustraire pour une plus grande vie. Je sais qu’on peut transiger et qu’on peut vivre dans le siècle et croire à l’éternel. Cela s’appelle accepter. Mais je répugne à ce terme et je veux tout ou rien. »

                « Conscient que je ne puis me séparer de mon temps, j’ai décidé de faire corps avec lui. C’est pourquoi je ne fais tant de cas de l’individu que parce qu’il m’apparaît dérisoire et humilié. Sachant qu’il n’est pas de causes victorieuses, j’ai du goût pour les causes perdues : elles demandent une âme entière, égale à sa défaite comme à ses victoires passagères. Pour qui se sent solidaire du destin de ce monde, le choc des civilisations a quelque chose d’angoissant. J’ai fait mienne cette angoisse en même temps aue j’ai voulu y jouer ma partie. Entre l’histoire et l’éternel, j’ai choisi l’histoire parce que j’aime les certitudes. D’elle du moins je suis certain, et comment nier cette force qui m’écrase ? »

                Pour ma part, j’aime bien Cioran, mais je me sens beaucoup plus proche de Camus, notamment dans "Le mythe de Sisyphe"...

                "L’homme absurde dit oui et son effort n’aura plus de cesse. S’il y a un destin personnel, il n’y a point de destinée supérieure ou du moins il n’en est qu’une dont il juge qu’elle est fatale et méprisable. Pour le reste, il se sait le maître de ses jours. A cet instant subtil où l’homme se retourne sur sa vie, Sisyphe, revenant vers son rocher, contemple cette suite d’actions sans lien qui devient son destin, créé par lui, uni sous le regard de sa mémoire et bientôt scellé par sa mort. Ainsi, persuadé de l’origine tout humaine de tout ce qui est humain, aveugle qui désire voir et qui sait que la nuit n’a pas de fin, il est toujours en marche. Le rocher roule encore.

                Je laisse Sisyphe au bas de la montagne ! On retrouve toujours son fardeau. Mais Sisyphe enseigne la fidélité supérieure qui nie les dieux et soulève les rochers. Lui aussi juge que tout est bien. Cet univers désormais sans maître ne lui paraît ni stérile ni fertile. Chacun des grains de cette pierre, chaque éclat minéral de cette montagne pleine de nuit, à lui seul, forme un monde. La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux."



                • Marsupilami Marsupilami 3 juillet 2008 18:47

                   @ Sisyphe

                  C’est exactement ça. Devant l’absurde, le tragique et/ou l’incompréhensible, l’Homme cioranesque dit "tant pis" alors que l’Homme camusien dit "quand même !". Le second se garantit une vie plus heureuse. Même si c’est une illusion, il vaut mieux se révolter, on se sent mieux dans ses pompes.


                • sisyphe sisyphe 3 juillet 2008 18:51

                  Oui.
                  Nous sommes tout à fait d’accord !

                  Mon choix est, définitivement, celui de Camus.


                • Olga Olga 3 juillet 2008 20:29

                  Armelle
                  Ils sont superbes ces aphorismes. Ils nous interrogent, effectivement. C’est même davantage un déchirement qu’une interrogation.
                  Je suis tellement déchirée entre un besoin maladif de solitude et un besoin tout aussi maladif d’être appréciée des autres...

                  "Dès que quelqu’un est là, on se heurte à une limite, et bientôt on n’est plus rien, tout juste quelque chose."
                  Oui mais comment être plus que rien, sans la reconnaissance de ce plus que rien par quelqu’un ?

                  "Quand on est seul, même si on ne fait rien, on n’a pas l’impression de gaspiller son temps. Mais on le gâche souvent en compagnie."
                  C’est souvent tellement juste. Et parfois tellement faux. Le fait de ne rien faire quand on est seul(e) se paye toujours en compagnie. La compagnie aime bien fustiger ceux qui gaspillent leur temps.
                  J’ai très souvent l’impression de gâcher mon temps en compagnie, parce que je le gaspille sans cesse quand je suis seule...


                  • Armelle Barguillet Hauteloire Armelle Barguillet Hauteloire 3 juillet 2008 21:46

                    Comme tout cela est bien dit Olga. Notre complexité - qui est aussi notre richesse - nous rend fatalement vulnérables. C’est d’autre part notre condition de croire que cela serait mieux autrement ou ailleurs.


                    • zoé 3 juillet 2008 23:36


                      La première fois que j’ai lu Cioran cet auteur m’a immédiatement parlé. Forcément j’étais très , très jeune et dès que je ressentais un sentiment de mal être qui me submergait je m’interrogais sur la frontière qui sépare un excès de lucidité et la dépression.

                      Le premier livre que j’ai lu était "les syllogismes de l’amertume" et bizarrement ses aphorismes , plus cyniques que nihilistes selon moi,tout en correspondant parfaitement à mes malaises existentiels m’ont fait mourir de rire à m’en tordre les côtes. C’est étrange mais à présent Cioran est devenu mon antidépresseur.

                      En effet il est à la fois incisif ,désésperé et percutant tout en gardant une distance ironique ; Marsupilami se demande pourquoi il ne s’est pas suicidé mais c’est justement son ironie qui fait toute la différence selon moi.
                      Il me permet de m’interroger tout en prenant du recul. Il me permet de me questionner tout en relativisant.

                      Merci pour vos articles Armelle


                      • K K 4 juillet 2008 09:16

                        tout comme vous, je relis Cioran lorsque je pars un peu à la dérive. Et pour des raisons pas si étranges que cela, je me sens beaucoup mieux, avec un regard neuf sur le monde.

                        L’ironie et le cynisme percent derrière les aphorismes. 

                        Et si il a toujours, comme Camus, envisagé le suicide comme possibilité philosophique, il l’a toujours rejeté dans la pratique.

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