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La substantifique moelle d’Avida

Benoît Delépine - Gustave Kervern. Un duo à deux visages : celui du comique grinçant et critique de la présipauté du « Groland » (le samedi soir, en clair, sur Canal +), et celui de deux réalisateurs originaux, complexes et... fauchés.

Benoît Delépine est un garçon à qui tout (ou presque) a réussi depuis son entrée sur Canal + en 1990. Il débute dans l’équipe des Guignols de l’Info, une émission qui a du mal à trouver son rythme, concurrencée au même horaire par le Bébête Show de TF1. Mais avec Bruno Gaccio et Jean-François Halin (scénariste de l’excellent OSS117, Le Caire nid d’espion), le trio va réussir à faire des Guignols l’une des meilleures audiences en clair de la chaîne, poussant à la retraite l’équipe rivale. De 1990 au départ de Delépine et Halin en 1996, Les Guignols passeront du statut de gentille satire des médias en véritable émission critique de la politique nationale et internationale (La Guerre du golfe, en 1991, et les présidentielles de 1995 seront du pain béni pour Delépine and co.). Meilleure audience de la chaîne (à tel point que l’émission peut se permettre de traiter le grand manitou de l’époque Jean-Marie Messier de "gros cul"), la qualité humoristique de l’émission va décliner à partir de 1996, passant sur le banc des accusés dans un livre de Guillaume Durand, se voyant reprocher une trop forte politisation. Mais Benoît Delépine ne regrette pas son départ, tant il avait d’autres projets. Et notamment une autre émission, lancée en parallèle au milieu des années 1990 et dont il est, avec son ami Christian Bordes, l’un des principaux rédacteurs. Christian Bordes et Benoît Delépine deviennent plus célèbres sous les pseudonymes de Jules-Edouard Moustic et Mikael Kael, les deux journalistes du journal décalé de la présipauté imaginaire du Groland. Une émission qui, au gré des saisons, parodira à la fois les médias régionaux du 19/20, avec les reportages de Vincent Marronier, sortes de parodies de l’émission Striptease et des fameux reportages France 3 régions, et aussi les grands médias généralistes façon CNN. Une recette qui marche encore, même si certains reportages ne sont pas toujours très fins ; il faut avouer que la caricature du journalisme télévisé sous toutes ses formes touche parfois assez juste.

Mais Delépine avait aussi une autre préoccupation : le passage sur grand écran. Malheureusement, son premier film comme scénariste est le plus gros échec de sa carrière : en dépit d’une grosse promotion, Mikael Kael contre la World News Company ne reste qu’une semaine à l’affiche, la faute à un film indigeste, où on retrouve mal l’humour du Groland...

Delépine était supposé arrêter le cinéma, tout en se targuant d’avoir contribué à la faillite de ses producteurs qui ne lui avaient pas laissé beaucoup de libertés. Mais deux rencontres vont le relancer. La première, c’est celle de Gustave Kervern, qui rejoint l’équipe du Groland en 2000, et qui deviendra son acolyte au cinéma. La deuxième, c’est celle du réalisateur finlandais Aki Kaurismaki (L’homme sans passé, entre autres) qui va pousser les deux compères à se remettre au cinéma. Ainsi sort Aaltra, un étrange OVNI en noir et blanc, pellicule 35 mm. Car les deux compères, s’ils sont capables d’attirer quelques gros poissons sur le tournage, comme Aki Kaurismaki, Benoît Poelvorde, ainsi que l’entarteur Noël Godin et l’éternel second rôle Bouli Lanners, ont du mal à trouver des financiers. Qu’importe : le film à très petit budget sort, et malgré une faible distribution, trouve un certain public. Il faut dire que si on est loin des moyens et de l’humour corrosif du Groland, ce road-movie en fauteuil roulant de deux voisins qui se détestent avant de devenir tétraplégiques en raison d’une remorque finlandaise défectueuse, les poussant à un long voyage pour réclamer des indemnités, ne manque pas de charme, malgré son budget réduit. Prometteur, dans l’attente de la suite...

La suite, c’est Avida. Un film qui a attiré de nombreux parrainages. On ouvre sur Fernando Arrabal en toréador... de rhinocéros. Puis Claude Chabrol, se déclarant prêt à jouer "n’importe quel rôle" pour le duo, fait une apparition dans le rôle du zoophile débonnaire. Albert Dupontel apparaît en garde du corps légèrement nerveux. Mais le plus gros nom se trouve dans l’équipe de production : Mathieu Kassovitz a été enthousiasmé par le scénario, prêt à l’adapter sans aucune retouche. Paradoxalement, malgré ce grand nom à la production, Delépine et Kervern ont rencontré quasiment les mêmes galères pour monter ce film et trouver des financiers.

Cependant, malgré son budget réduit de moitié, Avida ne manque pas de charme. Certes, on s’ennuie un peu par moments, malgré quelques bons gags et d’excellentes apparitions. Les scènes se superposent, s’empilent, dans un récit en apparence déstructuré, et on peut comprendre du coup les réticences des financiers devant les aventures des trois marginaux héros du film, un escroc en cavale, un camé, et un sourd-muet qui fut auparavant l’esclave d’un multimilliardaire. Ces trois personnages se retrouvent employés dans un zoo, et kidnappent le chien de la richissime et opulante Avida. Mais avec une telle équipe, rien ne se passera comme prévu. Le sourd-muet, joué par Kervern, accumule notamment les gestes en apparence incohérents, jusqu’à une scène finale qui révéle en fait toute l’intrigue et la richesse du film. Un twist (renversement de situation) final qui marque le spectateur, en lui montrant qu’il n’a pas trouvé la substantifique moelle chère à Rabelais.

Au bout du compte, un film étrange, déroutant, qui peut faire sourire, faire grincer les dents, révulser dans certaines scènes trash, ennuyer par la quasi-absence de dialogues (mais les monologues de Bouli Lanners et de Claude Chabrol sont d’excellents moments du film). Un film qui réussit, avec son incroyable révélation finale, par marquer le spectateur.


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6 réactions à cet article    


  • Ludovic Charpentier (---.---.109.156) 18 septembre 2006 13:05

    L’art n’appartient à personne, ni à moi, ni à l’équipe du Groland, ni à Demian West. Je ne vais pas faire de ’spoilers’ mais figurez-vous, cher D.W., que les deux trublions ont fait une meilleure promotion de l’art et du surréalisme en 1h17 de film que vous en 3,000 posts...

    Ensuite, on peut trouver certains gags du Groland indigestes, soit, et j’en fais moi-même partie. Mais Avida comme Aaltra savent échapper aux scories de l’humour ’scato’ du Groland pour n’en garder que le meilleur, la critique grinçante de la vie ordinaire (ou plutôt peu ordinaire). Vous n’aimez pas l’humour du Groland, c’est votre choix. Mais si Demian West désapprouve, Claude Chabrol, Aki Kaurismaki, Mathieu Kassovitz, Albert Dupontel approuvent. Ca fait un beau pannel pour contrebalancer...


  • Badaud (---.---.68.108) 18 septembre 2006 14:50

    Voilà ce qui arrive quand, sous couvert de pédantisme branché, on rédige un charabia incomprehensible. Les gens ont du mal à interpréter.

    Pitre


  • Badaud (---.---.68.108) 18 septembre 2006 15:06

    « grèvistes endimanchés, réactionyallait, sartriens de la dernière heure, liposucés et vermiculés des façades, »

    Rabelais ?

    On connais pas le même.

    Pitre


  • Yann (---.---.101.94) 18 septembre 2006 11:16

    C’est en somme le même principe que « le sixième sens » à la mode belgo/française.. Gageons que celà ne soit pas aussi chiant que 2001 l’odyssée de l’espace.


    • racontarin (---.---.138.180) 18 septembre 2006 13:59

      pour votre info les « stars » mis en avant pour ce film ( et uniquement pour faire parler du film d’ailleur...) on accepté suite a un premier scénario qui était lui bcp plus avantageux et sympatique.... mathieur k y compris... le scénario a changé 3 semaines avant le tournage...


      • Laurent (---.---.143.32) 27 septembre 2006 12:28

        Quelle était au juste la démarche des célèbres Grolandais ? Le scénario est illisible et décousu, je n’ai réussi à savoir de quoi il retournait seulement en lisant le résumé dans le Pariscope. Certaines scènes se veulent apparemment burlesques, mais l’enrobage surréaliste pseudo-intello empêche tout rire libérateur. Exemple édifiant d’un passage où un type présente à ses acolytes un chien qu’il vient d’empailler et de garnir de piqûres le long de la colonne vertébrale, en répétant pendant trois longues minutes : « C’est bien hein ? C’est pas bien ? »... Je pense être parti peu de temps après. Je serais curieux de savoir ce qui s’est passé dans la tête des auteurs, mais mon impression est qu’ils ont voulu prendre leur distance avec l’esprit potache de Groland et prouver qu’ils pouvaient faire quelque chose de différent. Dans cette optique, c’ est tout à fait réussi, on ne reconnaît absolument pas leur patte, bien qu’ils soient les principaux acteurs du film... La démarche est honorable mais à trop vouloir faire dans l’absurde, Delépine et Kervern alambiquent leurs propos et ne font qu’agacer le spectateur, moi en tous cas... Et comme si eux-mêmes n’étaient pas sûrs de la façon dont leur film serait perçu, ils se sont crus obligés de lui donner un vernis arty en le sortant en noir et blanc... En résumé, c’est un peu comme si Michaël Youn se mettait à faire du Godard...

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Brady


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