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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > La vie d’Adèle - chapitres 1 & 2

La vie d’Adèle - chapitres 1 & 2

Réalisation : Abdellatif Kechiche.
France, 2013.
Librement inspiré du roman graphique de Julie Maroh, Le bleu est une couleur chaude.
 
Avec : Adèle Exarchopoulos, Léa Seydoux, Jérémie Laheurte, Mona Walravens.
 
 
Des tapis rouges cannois aux colonnes des journaux regorgeant d'interviews type Règlement de compte à OK Corral, le film de Kechiche a fait beaucoup parler de lui. L'article d'Isabelle Regnier, paru dans le numéro d'Octobre de Vanity Fair et intitulé Trois palmes et des larmes, permet de bien se remémorer tous les enjeux financiers, artistiques et politiques qui ont été débattus autour du film et de la personnalité tranchée de son réalisateur. Toutes ces polémiques ne sont pas toujours faciles à digérer pour le spectateur lambda (moi !), qui n'en comprend pas toujours très exactement les tenants et les aboutissants.
D'où l'envie, et quelque part la nécessité, d'en revenir au film, en tant qu'œuvre et tout simplement en tant qu'histoire.

La vie d'Adèle est le récit d'une éducation sentimentale où le premier grand amour permet d'entrer dans l'âge adulte. L'intrigue en est plutôt banale, dans le sens où elle est commune à de très nombreuses existences. Ce sont les partis pris et les choix artistiques du réalisateur, ainsi que le regard qu'il porte sur ses personnages et ses actrices, qui en font une œuvre très singulière et qui justifient très certainement la Palme d'Or.




























Adèle est une lycéenne de première, qui se cherche comme elle recherche les autres, et sans doute l'amour. Après quelques expériences qui la laissent sur sa faim, sensuellement et affectivement, elle rencontre Emma, étudiante aux Beaux Arts, libre, excentrique et très déterminée. Adèle et Emma vont s'aimer passionnément, grandir en se nourrissant l'une de l'autre, s'éloigner, se déchirer puis se séparer. A la fin des chapitres 1 et 2, Adèle est devenue adulte, et Emma également, mais elles sont irrémédiablement loin l'une de l'autre.

Kechiche se confronte à ce qui s'apparente à une histoire d'amour assez universelle. Le fait qu'elle concerne deux jeunes femmes n'y change pas grand chose à mon avis ; elle aurait pu tout aussi bien impliquer un homme et une femme ou deux garçons. Il s'agit selon moi d'un parti pris en soi, auquel j'adhère tout-à-fait : l'homosexualité n'est pas une identité, juste un élément d'une histoire beaucoup plus vaste. Les thèmes au centre du film sont tout autres à mon avis.

Kechiche met surtout l'accent sur le corps, le rapport au corps, la vision du corps.
Adèle, dans toute sa jeunesse, a les traits encore poupins et tout le côté organique et spontané de l'enfance. Elle mange d'un appétit goulu, presque salement. Comme les enfants, elle dort dans le plus parfait abandon, bouche ouverte. Elle se reculotte dans sa rue le matin avant de courir après son bus. La littérature et l'instruction façonnent cette presque sauvageonne pour en faire un être de culture. Comme Kechiche, Adèle aime Marivaux. La vie de Marianne en l’occurrence. Faire des pulsions et des désirs quelque chose qu'on puisse penser, élaborer.
Et le vrai amour, celui qu'Adèle trouve en Emma, contribue à cette éducation et à cette structuration. Artiste assez complexe, Emma est plus âgée, plus cultivée, et contribue à parachever l'éducation d'Adèle.
Et dans un même processus qui n'a rien de contradictoire, l'amour qui élève l'esprit renvoie également au corps, au mélange des corps et à la jouissance. Kechiche filme cette rencontre sexuelle de façon très réaliste, très crue parfois.
Cette exploration des liens entre nature et culture, entre le corps et l'esprit, est un des grands axes du film. Kechiche ne les oppose pas, mais se penche avec intelligence sur les rapports étroits qu'entretiennent ces deux dimensions.



Un autre axe fort du film est peut-être la différence de milieu social entre Adèle et Emma.
Emma est une artiste venant d'une famille recomposée, aisée, ouverte et tolérante. On y déguste des huîtres avec un petit blanc "pas mal du tout" en trinquant à l'amour, peu importe s'il est lesbien. Adèle vient également d'un milieu aimant et chaleureux, mais populaire, où l'on parle moins et où l'homosexualité reste cachée. On y mange les meilleures pâtes à la sauce tomate et la bouteille de rouge, rebouchée à la fin de chaque repas, fait la semaine. Chez Adèle, gagner sa vie n'est pas - et ne sera jamais - une question anecdotique. Au fil des années, alors que naturellement la passion des premiers temps s'émousse, ce fossé va se creuser et c'est cela réellement qui va séparer Adèle et Emma, la différence d'aspirations et la difficulté à comprendre celles de l'autre.
Le côté Pygmalion de leur relation est également difficile à inscrire dans la durée et finit par se teinter d'une amertume un peu pesante.

J'ai beaucoup aimé la fin du film, que j'ai trouvée déchirante. Elle nous rappelle la jeunesse d'Adèle qui, portée par ses sentiments, s'expose sans jamais se protéger. Quand elle se rend au vernissage d'Emma, qui forcément sera catastrophique pour elle, j'ai eu envie de lui crier de rebrousser chemin et de ne pas y aller. Sur les toiles comme sur la silhouette d'Emma, le bleu s'est mué en rouge et le dessin du corps d'Adèle marque une frontière. Et du côté où elle se trouve, cette limite est insupportable pour la jeune femme. Quand elle part, le cœur brisé, l'homme qui s'intéresse à elle ne parvient pas à la rattraper dans la rue, car foncièrement elle se trouve dans un lieu de solitude absolue où nul ne peut aller la chercher. C'est très beau. Et la jeunesse d'Adèle casse finalement aussi un peu la dureté de ce final ; ce ne sont que les deux premiers chapitres et on peut imaginer des lendemains à cette toute jeune femme.

Avec justesse, les performances d'Adèle Exarchopoulos et de Léa Seydoux ont été grandement saluées. Elles sont magnifiques ! Les deux comédiennes ont fait preuve d'un véritable courage en acceptant ces rôles sulfureux qui sont souvent des quitte ou double dans une carrière. Qui se souvient vraiment de l'actrice de Romance ou de celle de L'ennui, qui ont passé une grande partie de ces deux films dénudées et ne s'en sont jamais relevées ?
Si Kechiche déroule avec brio et originalité son scénario, sa façon de filmer m'a moins convaincue. Je suis consciente qu'il s'agit pourtant d'une des signatures du film, mais j'ai été plutôt dérangée par ses plans ultra serrés qui donnent le sentiment d'être DANS le couple formé par Adèle et Emma. Cette intériorité, je l'ai trouvée étouffante, envahissante là où j'aurais eu besoin de distance. Mais peut-être y a-t-il ici quelque chose qui demande le temps de la réflexion...

 


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5 réactions à cet article    


  • cathy30 cathy30 2 novembre 2013 16:58

    Le bleu est une couleur chaude et le noir est une couleur claire.

    Le temps de la réflexion c’est que ces deux jeunes filles se sont faits avoir en beauté. Les plans ont dû être plus que serrés dans leur intimité. Le prix à payer de la célébrité et de la reconnaissance cannoise.


    • heliogabale heliogabale 2 novembre 2013 19:22

      Je m’attendais à un film bouleversant...il est au mieux charmant...

      Il sait filmer l’amour, surtout les balbutiements...


      • Baarek Baarek 4 novembre 2013 11:11

        Kechiche a fait le bon film, au bon moment. 


        Il aurait pu m’intéresser en plus, mais au vu des actrices, de la réputation de Kechiche, et l’évident lien Politico-Plamo-Propagando-Tirelarigo avec le mariage gay...

      • mac 4 novembre 2013 10:58

        Visiblement, ce film on l’adore ou on le déteste.

        Personnellement , je pense qu’on peut traiter des mêmes sujets sociaux et sociétaux sans nous imposer ces scènes très crues qui peuvent en déranger plus d’un ( qu’il s’agisse d’une relation entre homosexuels ou hétérosexuels ne change rien sur ce point).


        • anisse 5 novembre 2013 13:13

          Cefilm a été boudé et n’a pas obtenu le succés escompté au point où le réalisateur a usé de méthodes incitatives auprés de la jeunesse pour la pousser à s’y intéresser ! voilà comment éduquer sexuellement nos ados sans l’aide de leurs parents et dans la dignité !

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