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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > La vie de salon

La vie de salon

S’exposer sans se vendre …

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 … ou vice versa

C’est assez curieux. Moi qui n’ai jamais été un homme d’intérieur, voilà que je passe mon temps à faire salon. Mon tapissier de père aurait fait la chose bien mieux que moi. Un marteau à la main, un marteau avec une tête aimantée, des semences plein la bouche, il aurait troussé la chose en deux coups de cuillère à pot. Mais là n’est pas le propos, je fais contresens en la matière et faire salon n’a rien à voir avec la garniture des fauteuils.

Faire salon ce n’est pas non plus se poser sur un canapé moelleux, prendre quelques bières et se faire une toile ou bien un match quelconque ; la pizza arrivant en cours de route, apportée par un zélé coursier, peu soucieux des règles du code de la route pour satisfaire votre envie soudaine et irrépressible de mordre à pleine dents dans du mou, du fade et du tiède.

Faire salon c’est encore moins se presser à la queue leu leu pour aller admirer le dernier modèle de chez Renault, présenté par des mannequins à la carrosserie irréprochable ou bien aller tâter le cul d’une limousine, les pieds dans la paille ou pire encore. La porte de Versailles ou le parc des expositions d’un préfecture provinciale vous étant alors grands ouverts.

Faire salon, c’est faire le poireau ou le pied de grue des heures durant, guettant l’acheteur improbable dans une manifestation littéraire ou éventuellement gastronomique. Le chaland passe, souvent indifférent aux produits exposés ; le livre n’étant, hélas, qu’un produit parmi les autres, souvent très loin en queue de gondole. Vous n’avez que votre sourire de façade pour aimanter, l’espace de quelques instants, un passant que vous tenterez de prendre dans vos rets.

Faire salon c’est se vendre et surtout vendre son livre sans se soucier de savoir s’il sera apprécié ou même lu. C’est trouver l’angle d’attaque qui fera que votre acheteur sera appâté ou bien ferré. La quatrième de couverture comme dépliant publicitaire ou votre bonne mine, vue à la télévision, pour les vedettes du genre. C’est aussi user d’artifices comme celui qui vous tire le portrait ou bien la caricature en récompense d’un achat de complaisance.

De tout ça, je ne sais que faire. Faire salon pour moi c’est traverser les allées, ne pas se contenter de jouer les speakerines de l’ORTF derrière sa petite table pour aller vers les gens, les amuser, les distraire, leur raconter une petite histoire ou bien écouter la leur. C’est refuser cette relation absurde de la devanture sans vitrine.

Naturellement, c’est là le meilleur moyen de ne rien vendre et je m’y emploie avec une application qui mériterait les félicitations du jury. Ceux qui vendent ont la mine triste, l’air sérieux, la posture académique et la tenue de circonstance. Je fais désordre avec mon air niais, mon béret, mes pieds nus et ma dégaine de déménageur tout juste sorti d’un bistrot.

Faire salon exige un talent que je n’aurai jamais. J’aime pourtant évoluer à contre-courant dans cet univers aseptisé. Tant pis si le bilan comptable reste désespérément plat. Il y a bien d’autres plaisirs que celui du tiroir-caisse et de la carte bancaire. Faire salon c’est rencontrer cette espèce rare en voie d’extinction des gens qui lisent des livres papier. Et pour rien au monde je ne voudrais manquer ces instants de partage dont le seul but n'est pas uniquement la conclusion commerciale.

Faire salon c’est boire un verre avec un lecteur, discuter avec lui, passer un moment agréable sans se soucier de lui extirper des deniers sonnants et trébuchants. En cela je ne suis pas un fameux bonimenteur : je donne plus souvent que je ne vends. Je donne de mon temps et le plaisir du récit sans contre-partie. Il va valoir inventer des troquets du livre, des caboulots des lecteurs, des estanquets de la poésie et de l’imaginaire pour libérer auteurs et lecteurs de ce sordide lien commercial qui m’insupporte.

Je préfère lever mon verre plutôt qu’un perdreau. Venez donc à ma rencontre ; nous passerons un excellent moment, pourvu qu’on nous laisse deviser tranquillement. Buvons, rions, parlons, chantons, amusons-nous et éventuellement, le livre changera de main si vous en avez les moyens.

Livresquement vôtre.

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4 réactions à cet article    


  • juluch juluch 17 novembre 2016 11:47

    Courage !!


    n’oubliez pas de sourire Nabum ! 

    • C'est Nabum C’est Nabum 17 novembre 2016 18:00

      @juluch

      La soupe à la grimace ça me connaît


    • oncle archibald 17 novembre 2016 12:23

      Ah Cher Nabum .... Vendre c’est un métier à part entière et j’ajouterai volontiers qu’on l’a dans la peau ou pas.

      Le fils d’un grand ami viticulteur du Minervois qui a pris la suite de son père dans les vignes et à la cave est un « super vendeur ». Son père aimait d’abord la terre, tailler ses ceps, labourer, bichonner ses grappes, vendanger, il aimait aussi faire le vin mais avait besoin de l’assistance d’un œnologue, et il détestait vendre. Il se faisait violence pour aller une fois par an « faire la foire d’Amiens » ou il avait un copain qui l’invitait chez lui. Il vendait environ 1/3 de sa récolte en vente directe et le reste à des négociants.

      Son fils n’aime pas du tout la culture, il confie cette tache « subalterne » a deux ouvriers. Il adore la vinification car lui et sa femme ont fait les études nécessaires pour cela, à l’université du vin de Suze la Rousse ou ils se sont rencontrés, et par dessus tout il sait vendre. Il fait beaucoup de foires dans le Nord, Lille, Bruxelles, en Bretagne aussi, il a un réseau de restaurants sur tous ses trajets habituels et les livre en passant, bref .... il commercialise toute sa production en vente directe et à partir de Février Mars il n’a plus une seule bouteille à vendre. C’est devenu un super camelot, il faut le voir faire sur son stand et écouter son baratin ! Il attire les foules. Je crois qu’il vendrait aussi bien des brosses à dents des stylos ou des saucissons !

      Son vin est-il meilleur que celui que faisait son père ? That is the question ! Il a modernisé la cave et il fait de très bon vins avec des raisins égrappés, qui fermentent sous température controlée, qui viellissent en futs de chêne juste ce qu’il faut, etc etc , mais je dirai que ces vins n’ont plus le charme que l’on pouvait trouver dans ceux de son père, jamais les mêmes d’une année sur l’autre, et très typés alors que les siens sont plus lisses, plus ressemblants à tous les autres vins bien faits de la région, bien « dans la norme » de ce qu’attendent les consommateurs.

      Idem pour le prix. Comme je lui suggérai de monter ses prix puisque finalement il manquait de vin à vendre, il me répondit catégoriquement non car son prix était « dans le créneau » qu’attendent ses acheteurs et qu’il les perdrait tous en essayant de gratter quelques euros. Il sait tout de la vente, et malgré toutes se qualités, peut être même à cause de ce trop parfait « savoir faire » dans ce domaine, je reste affectivement beaucoup plus près de son père.

      Sûr que je n’étais pas aussi loin d’Orléans je viendrai sur votre stand avec une bouteille d’un très bon Viognier pour la boire avec vous en discutant des mérites respectifs bateliers et des vignerons du bord de Loire et des berges du canal du Midi.


      • C'est Nabum C’est Nabum 17 novembre 2016 18:01

        @oncle archibald

        Fils de commerçant, je ne suis pas doué pour la vente

        j’admire ces gens qui ont le fluide pour cette activité à la condition qu’ils ne soient pas des vendeurs à tous prix

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