• AgoraVox sur Twitter
  • RSS
  • Agoravox TV
  • Agoravox Mobile

Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > « La vie des autres » de Florian Henckel von Donnersmarck : la bonne (...)

« La vie des autres » de Florian Henckel von Donnersmarck : la bonne surprise de ce début d’année !

Alors que certains films bénéficient actuellement d’une promotion tapageuse et outrancière, un magnifique premier film allemand qui, lui, n’en a pas bénéficié, a réussi à faire sa place. A juste titre ! Oscar du meilleur film étranger. Retour sur un succès mérité.

medium_vie2.JPG1984. RDA. La STASI, les services secrets de la RDA, depuis 1950, espionne quiconque est soupçonné du moindre murmure contre le régime à l’exemple du dramaturge George Dreymann, à leurs yeux (ou leurs œillères), trop irréprochable pour l’être réellement, ainsi que sa compagne, l’actrice Crista-Maria Sieland. Le Ministre de la Culture charge un agent secret de les surveiller, officiellement parce que Dreymann est ami d’un metteur en scène interdit de travailler, officieusement parce que ledit ministre est épris de Crista-Maria Sieland à qui il fait subir un odieux chantage. C’est à Wiesler, fonctionnaire zélé, apparemment irréprochable selon les critères du régime, c’est-à-dire d’une déférence inconditionnelle et aveugle au régime, irréprochable lui aussi donc, qu’incombe cette tâche obscure par laquelle il accèdera, pourtant, aux Lumières : de la raison, de l’art et de la liberté de penser...

Pas de générique. Dès le premier plan, nous voilà emprisonnés dans l’univers glacial de la vie de Wiesler (pas encore celle des autres) par un long couloir, impersonnel, verdâtre, angoissant. Puis, nous le retrouvons, dans son bureau aussi austère, impassible, inhumain que celui qui mène l’interrogatoire. Immergés et captivés, déjà. Par la tension et l’enjeu de l’interrogatoire. Dès les premiers plans, un univers s’impose à nous. Celui du, d’un vrai cinéaste. Avec ses couleurs, ternes, maussades, vertes et oranges en réalité. Avec ses lignes horizontales et verticales qui rappellent Playtime de Tati(et notamment la première scène qui rappelle celle du long couloir), son univers kafkaïen et fantomatique. Des lignes à l’image du régime. Obtus. Rigide. Cadenassé. Carcéral. Celui de ces sombres années aussi. Puis, en guise de générique, juste le titre : La vie des autres. Ouverture sur le regard de Wiesler qui regarde la pièce de théâtre écrite par Dreymann et dans laquelle joue Crista-Maria Sieland. Ouverture, pour lui, sur la vie des autres. Une lueur dans son regard. De curiosité. De suspicion. De fascination ? Non pas encore. Qu’importe, une lueur. Ses gestes sont mécaniques : il agit, marche, s’exécute comme un robot sans âme auquel son mutisme, sa tenue, ses attitudes, sa démarche le font ressembler, un parfait exécutant du régime. Les hommes ne changent pas assène le Ministre de la Culture. Le film est la démonstration, implacable, subtile, magnifique, que, si, les hommes peuvent changer. Dreymann va changer. Wiesler, surtout, va changer. Il va s’éveiller, se réveiller. Il va lire Brecht en cachette, s’émouvoir en écoutant Beethoven, ou en écoutant l’histoire d’amour dont il doit violer l’intimité sous de fallacieux prétextes. Pendant 2H17, si courtes finalement, nous sommes suspendus aux lèvres, aux silences, aux gestes, à la naissance de l’émotion (à l’art, à l’amour) de Wiesler. Il va revivre par procuration, s’humaniser surtout. Cela donne lieu a des scènes d’une intensité hitchcockienne : scène de la cantine, scène de la feuille ou telle encore cette scène dans l’ascenseur avec l’enfant, jouant avec son ballon, rappelant une jeune proie d’un M. Le Maudit d’un autre temps. W. le Maudit. Et puis, non... il ne va pas dénoncer son père. Premier acte de l’homme libre qu’il n’est pas encore. Le spectateur est dans la même situation vis-à-vis de Wiesler, dans sa salle obscure, que Wiesler vis-à-vis de ceux qu’il espionne, dans son sombre sous-sol, à la différence qu’il peut intervenir en véritable démiurge et artiste-metteur en scène de la vie des autres. Fascinés nous aussi, nous certainement.

Faut-il se vendre pour l’art ? Peut-on tout faire pour l’amour de l’art ? Chacun à leur manière : Dreymann, Crista-Maria, Wiesler, et même le metteur en scène vont répondre à cette passionnante question, Wiesler devenant lui-même artiste en recréant la réalité de ceux qu’il espionne. Sous nos yeux Wiesler va passer de l’état de robot à celui d’homme. De l’ombre à la lumière. De l’obéissance à la résistance. De l’inhumanité à l’humanité. Jusqu’au sourire final, esquissé et si sublime. Le sien, le nôtre. Et cette dernière phrase « C’est pour moi » : il s’assume, s’affirme, existe enfin et la vie des autres rencontre la sienne, par le biais de l’art, toujours. Libre enfin comme ce pays dont le mur est tombé. Son sourire comme une musique ou une sonate pour un homme bon, un visage enfin mélodieux. Et les applaudissements dans la salle. Spontanés. Rares. Du grand art.

La mise en scène est d’une rigueur et d’une efficacité remarquables pour un premier film, jamais gratuite. Sans jamais tomber dans le manichéisme simplificateur et si facile. Sans jamais forcer l’émotion. Sans gros plans sur les larmes, les cris, sans violons pour souligner. Plus efficace qu’un film didactiquement historique. Un film riche aux personnages complexes (Ah ! Merci !), à la fois film d’amour, thriller, documentaire, film politique... auquel Costa-Gavras aurait même à envier. Film Z donc au sens costagavrassien et donc très noble du terme. Scénario ciselé, acteurs remarquables ( au premier rang desquels Ulrich Mühe -Wiesler- ), réalisation irréprochable, musique sans grandiloquence mais toujours à propos de Gabriel Yared et Stéphane Moucha, tout concourt à faire de ce premier film une belle leçon d’Histoire et d’histoire, bref de cinéma. Du cinéma. Après Ping pong, La vie des autres ( qui persiste magnifiquement à l’affiche, fait notable pour un premier film et de surcroît allemand) prouve la vivacité et l’inventivité du cinéma allemand. L’Oscar du meilleur film étranger. Et surtout à courir épier en salles !


Moyenne des avis sur cet article :  4.77/5   (35 votes)




Réagissez à l'article

3 réactions à cet article    


  • Toto (---.---.214.69) 10 mars 2007 20:56

    D’accord avec toi Sandra sur la qualité du film. Idem pour la comparaison avec Costa-Gavras. Bien vu le clin d’oeil à Lang dans la scène de l’ascenseur, il m’avait échappé. Je trouve que l’un des moments les plus émouvants du film est celui où l’on découvre que Wiesler ne s’est pas contenté de relâché sa vigilance et son emprise sur ses proies, mais qu’il est allé jusqu’à inventer une pièce de théatre imaginaire pour sauver l’écrivain, passant alors d’une résistance passive, à une résistance active. Le film décrit bien le fonctionement du régime de la R.D.A et, sans analyser les causes de sa chute, en donne quand même une certaine idée avec cette espèce d’usure qui atteint le personnage principal. Usure comparable peut-être à celle qui a touché le régime communiste à la fin des années 80.


    • Pascale (---.---.241.117) 14 mars 2007 08:54

      Vazi Toto, sors ton drapeau !!!


      • Sandra.M Sandra.M 18 mars 2007 18:04

        Merci Toto et la Lorraine pour vos commentaires constructifs, enfin surtout l’un d’entre vous deux qui se reconnaîtra, mais de toute façon cela me fait plaisir de vous lire. Je suis retournée voir ce magnifique film qui m’a autant captivée la deuxième fois que la première ! C’est rare...

Ajouter une réaction

Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page

Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.


FAIRE UN DON








Les thématiques de l'article


Palmarès