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Le cinéma français à « L’Heure d’été » ou l’amour en héritage ?

L’Heure d’été d’Assayas (2008, un film MK2), avec Charles Berling, Juliette Binoche, Edith Scob, Jérémy Renier, nous apparaît immobile. Est-ce un défaut pour un film à l’ère de notre époque multimédia tous azimuts pratiquant le montage épileptique à tire-larigot ? N’est-ce point, au contraire, cette impression d’immobilité, la qualité de ce film-musée (commande du musée d’Orsay) ? L’histoire : suite au décès d’un patriarche (un oncle peintre évoluant dans une sorte de maison-musée-théâtre), une famille très aisée se réunit pour partager l’héritage familial, notamment ses tableaux, ses collections, dont des meubles style art déco. Les œuvres embaumées, conservées, figées dans un lieu clos, que ce soit un musée, un hôtel Drouot, un salon bourgeois de type bonbonnière, une boutique d’antiquaire ripolinée, un petit théâtre des horreurs, une maison de poupées ou un cabinet de curiosités façon Harry Potter & consorts, n’est-ce point des choses s’apparentant à des natures mortes poussiéreuses, à des temps gelés, à des vieilles fripes qu’on garde pour sauvegarder son passé, voire son passif ? C’est aussi, manifestement, le goût de l’Histoire, de la relique, du fétiche, du trophée, du vase clos, de la signature, de l’original, de l’originel, du cercle des initiés, de la pièce rapportée ayant valeur de preuve - d’un ça a été barthésien : on connaît la chanson. Ainsi, dans la conservation, dans la collection(nite aiguë), il y a non seulement une angoisse de la mort (on s’entoure d’objets pour conjurer son sort - la finitude humaine, la mort à venir), mais aussi, déjà là, à l’œuvre, c’est la manifestation d’une petite mort : le musée comme sanctuaire et surtout tombeau, mausolée - les œuvres encombrantes de musées ou de collectionneurs privés comme des carcasses échouées, échappées d’un cimetière de bateaux-squelettes ou d’une casse de voitures compressées. On les a déplacées, elles sont souvent décontextualisées, ce sont des bateaux ivres, des atolls sans mer, sans matrice. Dans Le Journal des arts n° 276 (mars 2008, page 4, « Raconter comment l’art finit au musée »), Olivier Assayas, très perspicace, déclare : « (Dans un musée) quelque chose de l’âme des œuvres se perd en chemin. Elles ont eu un jour leur place dans la vie des êtres. (...) Je préférerais parfois le(s) voir rester dans son(leur) contexte. C’est particulièrement frappant dans la salle des primitifs italiens, avec tous ses tableaux d’autels alignés, qui s’annulent les uns les autres, alors qu’ils seraient bouleversants si on les découvrait dans leur unicité en poussant la porte d’une église. Dans un musée, on passe sans les voir, ils semblent interchangeables, fabriqués industriellement. La magie spirituelle de ces œuvres se perd. (...) »

Oui, c’est une question intéressante que l’immobilité des œuvres "mortes" dans les musées et les collections privées. De la nécessité ou non de vivre en présence de l’art, du poids de la culture. Voir, sur ce sujet, la chronique familiale d’Assayas, donc, et aller voir aussi du côté du musée, des arts plastiques, voir du côté d’un Duchamp (sa valise ready made d’un musée miniature), d’un Godard (Voyage(s) en utopie, expo à Beaubourg), d’un Gilles Barbier (son côté encyclopédique, "voiture-balai" de l’art), d’un Robert Filliou ou d’un Gérard Gasiorowski créant leur propre collection autour de leurs œuvres ou de leurs avatars, aller voir aussi du côté des performers à tendance dionysiaque : quid des reliques et autres objets actés conservés suite à des performances ou des happenings labellisés Fluxus, Body Art, Actionnisme viennois et autres signés (de l’aura de) Joseph Beuys, Vito Acconci, Günter Brus, Michel Journiac, Gina Pane, Orlan ou encore John Bock ? C’est aussi et surtout une histoire de croyance, d’estampille, de marque($), de tout-à-l’ego. Beau parallèle d’ailleurs dans le film, concernant l’étiquetage et le pedigree, entre l’art et l’industrie, sur un mode Bordeaux-Chesnel (nous n’avons pas les mêmes valeurs) : Jérémie (Renier), petit pull de « bourge installé » posé sur les épaules, fait fabriquer des baskets Puma en Chine. Marquage, traçabilité. Lorsque l’on s’étonne de l’immobilité à l’œuvre dans L’Heure d’été d’Assayas (une critique qui revient souvent), je pense qu’on passe quelque peu à côté de ce film-musée : c’est justement cette immobilité des œuvres conservées et des objets qui chosifient les êtres et les corps, devenus gardiens du Temple, que questionne malicieusement, quoique plutôt sur un mode pépère, Assayas. "Fais attention que les choses que tu possèdes ne finissent pas par te posséder", déclare Tyler Durden dans Fight Club. Assayas s’interroge également là-dessus. Quid du temps, de l’art et du fameux le temps, c’est de l’argent ? Tiens, son titre de film est un temps arrêté, en tout cas défini : L’Heure d’été. Quand on collectionne, on gèle le temps. On le fige, on casse sa montre pour bloquer les aiguilles - l’avoir veut maîtriser l’être et ses contingences. Le film d’Assayas est justement immobile parce qu’il vient questionner la question des œuvres d’art conservées dans des bonbonnières muséales ou familiales via des corps conservateurs jusqu’à la paralysie... Asphyxiante culture a écrit Dubuffet en 68, on pense aussi au film-pamphlet de Marker & Resnais, Les Statues meurent aussi (1953) : « Quand les hommes meurent, ils entrent dans l’Histoire, quand les œuvres d’art meurent, elles entrent au musée. Cette botanique de la mort, c’est ce qu’on appelle la culture  ».

On questionne la boîte de conserve, l’épave - ça, c’est intéressant. Et la question de l’héritage qui phagocyte aussi. Que faire de ce que l’on reçoit (un César, un corail de collection ou un Corot) : le conserver ? Le jeter telle une bouteille jetée à la mer ? Le revendre pour une plus-value financière : échanger un meuble style art déco contre une Benz bling-bling ? Et caetera. Cet héritage travaille certains cinéastes français contemporains, c’est le cas d’Assayas, mais on retrouvait ça aussi récemment dans Le Héros de la famille de Thierry Klifa (cf. la boîte à souvenirs appelée le « Perroquet bleu »), dans Tout est pardonné de Mia Hansen-Løve (un héritage intellectuel, l’amour en héritage ?) ou encore dans le dernier Nolot, Avant que j’oublie - héritages matériels (les droits de succession, les commissions de dations) et intellectuel. Titre révélateur. L’oubli, le temps qui passe, qu’on croit pouvoir arrêter, contrôler.

Je suis souvent étonné de constater que certains critiques professionnels de ciné et autres, en dehors du ciné-monde, semblent méconnaître à ce point-là les enjeux de la contemporanéité des arts plastiques dans notre sphère quotidienne. N’oublions point qu’Assayas, au départ, a une formation artistique (les Beaux-Arts), il serait bon de voir que son dernier film - à moitié réussi et, à dire vrai, plutôt longuet sur la durée - vient se nourrir de ce monde-là. Maintenant, à l’arrivée, est-ce qu’il faut en faire un film ? Est-ce que c’est cinématographique de parler d’immobilisme dans cet art du mouvement par excellence qu’est le septième art ? Pas sûr. L’Heure d’été est long et par moments un chouïa ennuyeux, faut le dire ! On se croirait, par moments, devant un Maigret, un Angelopoulos ou un Derrick question tempo, c’est dire l’ennui de cet objet (cinématographique ?) ! Pour autant, reconnaissons au moins le mérite à Assayas, cinéaste du transit et du passage, qu’après avoir capté au centuple dans ses précédents films à la sauce asiat’, les flux et reflux capitalistiques et financiers de notre Village Global XXL (Demonlover, Clean, Boarding Gate...), il cherche ici, et enfin, entre le copiste et le scopique, autre chose : montrer l’immobilité, la petite mort, l’eau froide, la mort dans l’âme. La conservation des œuvres c’est aussi, on le sait, la question de la conservation des films : que faire de son savoir ? De sa cinéphilie (présence, telle une caution arty, de Kyle Eastwood et de la cultissime Edith Scob (Les Yeux sans visage) au générique de L’Heure d’été) ? De son savoir-faire et savoir-être ? Du Scorsese cinéaste, cinéphile et conservateur du patrimoine cinématographique ? Que faire de son héritage - le taire ? Faire table rase ou au contraire le faire fructifier ? L’Heure d’été, c’est un film français qui parle d’un gros tabou franco-français (et notamment en famille je vous hais/ou aime) : la question du pognon, du fric à gogo(s), en avoir ou pas, etc., et rien que pour ça, ce film d’Assayas vaut le détour. Mais 10 € pour ce film en salle obscure, ça fait cher tout de même ! Et dommage que l’affiche chorale du film soit aussi hideuse, on dirait une pub pour l’ami Ricoré, au secours ! Bref, du 1 étoile sur 4 pour moi au compteur. Oui, pour son prochain film, on souhaite qu’Assayas trouve désormais le sens exact du dosage savant entre mouvement (DemonLover, Boarding Gate...) et immobilité (Les Destinées sentimentales, L’Heure d’été...) - allez, on y croit ! Tiens, au passage, on lui conseille de regarder du Johnnie To...

Documents joints à cet article

Le cinéma français à « L'Heure d'été » ou l'amour en héritage ? Le cinéma français à « L'Heure d'été » ou l'amour en héritage ? Le cinéma français à « L'Heure d'été » ou l'amour en héritage ?

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