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Le jazz fait son cirque : (très) drôle de rencontre

 

Le Jazz fait son cirque, ça se passe à l’Européen jusqu’au 4 janvier. C’est un spectacle inattendu et frais qui se joue des conventions en vigueur dans le cirque, qu’il soit traditionnel ou nouveau. Le jazz fait son cirque, c’est une rencontre. Une rencontre entre cinq saltimbanques : deux clowns et trois jazzmen sur un espace semi-circulaire. Disons-le tout de suite, ces artistes sont formidables. Et leur spectacle gestuel et musical bien plus parlant que le titre ne le suggère. Burlesque, véritablement. Un spectacle universel qui se partage toutes générations confondues.

D’abord, mettons les choses au point : S’il est question de jazz dans Le jazz fait son cirque, c’est moins en tant que genre (c’est quoi le genre du jazz ?) qu’en tant que musique qui privilégie la rencontre. Quant au cirque ce qui est mis en avant ici c’est ce qui en perturbe le déroulement bien orchestré : les clowns. Les clowns et la musique font partie du cirque, mais si l’on pouvait s’en passer, si le Monsieur Loyal grandiloquent, si les écuyères, les acrobates, les jongleurs, les dresseurs splendides dans leurs costumes étoilés et pailletés qui donnent au cercle circassien sa superbe pouvaient se passer des clowns, ça serait mieux. Car les clowns c’est le bordel.

Deux clowns, Nicolas Bernard et Alain Reynaud (la moitié des Nouveaux nez, fameux quartet de clowns), et trois jazzmen, le violoncelliste Eric Longsworth, le contrebassiste Philippe Euvrard et le batteur percussionniste Tiboum Guignon, est-ce que ça s’additionne comme, mettons, les carottes et les pommes de terre ? Si l’on ajoute deux clowns à un trio de jazzmen on prend le risque de totaliser deux stéréotypes. Alors qu’il s’agit de cinq protagonistes de l’instant, d’un instant qui ne ressemble à rien. Deux et trois font cinq.

Les clowns c’est le bordel. Et puis, c’est contagieux. Les musiciens de jazz à côté sont si « classes », si « cools ». Au cirque la musique se contente de donner la mesure. Bien sûr, depuis le nouveau cirque la musique fait spectacle aussi, mais rares sont les musiciens invités à entrer dans le cercle.

Au début du Jazz fait son cirque, spectacle sans queue ni tête, on se demande pourquoi on est venu. Pour le jazz ? Pour le cirque ? Et qui est qui ? Vrai, on ne sait pas. Les musiciens ont un nez rouge et les clowns jouent de la musique. Dans le décor, des corps. Les pistes, en premier lieu celle du cirque, sont brouillées.

Cinq individus en costume sombres presque identiques l’occupent, la piste semi-circulaire du théâtre de l’Européen. Cinq nez rouges discrets. Et des instruments de musique. Enfin non, justement, pas d’instrument. Enfin au départ, ça commence comme ça : par une parodie. Comme un songe, aussi. Comme le rêve de quelqu’un qui est seul, le soir, avec ses rêves.

Une histoire se trame qu’il faut narrer. Au départ, un batteur de jazz mime le geste du batteur de jazz. Sans batterie. Il fait de l’air-drums comme d’autres de l’air-guitar. On sourit devant ce plaisir solitaire de celui qui rêve sa batterie. Il entend son geste car le musicien est un imaginatif. Le spectateur, non, faute de batterie. Il ne fait que voir. Qu’assister. Alors ses compères lui chaussent des lunettes, au batteur. Dès lors la batterie existe, comme par enchantement. Les lunettes sur le nez, on entend mieux. Le cirque commence ici, dans ce gag du batteur qui voit sa musique. L’histoire finit de même, à l’envers.

Entre les deux Le jazz fait son cirque travaille sa gamme, ses trémolos, ses vibratos et ses arpèges, d’abord piano, puis allegro. Le jazz fait son cirque, c’est une espèce de rêve chaotique où les figures de l’improvisation jazzistiques se mêlent aux numéros stylisés du cirque - la pyramide, le dressage animalier, etc. - bousculés par l’anarchie clownesque. Et, transversal, le jonglage constant avec les notes, les fractures, les arythmies, l’équilibre précaire, la chorégraphie, le bel ensemble.
Avec le temps - le temps compte dans le cirque autant que dans le jazz - la chose prend corps.

Les corps parlent, le cirque surgit. La musique et la danse tisonnent les corps. Des instruments, les corps, au cirque. Mais dans le jazz aussi. Demandez au contrebassiste, au batteur, demandez au pianiste ou au guitariste s’il n’a pas un corps, par hasard. Il souffre, il jouit. Il a mal au dos, aux doigts, aux articulations, aux lèvres…Le musicien est l’instrument de la musique, et son instrument son prolongement, sa prothèse.

Dans l’espace semi-circulaire du théâtre de l’Européen, le public en hémicycle a bien l’impression d’assister à la rencontre qui aurait toujours dû avoir lieu dans le cirque, celle de la grâce clownesque, cette grâce des corps dont on joue comme d’instruments, et celles des instruments libérés de leur contingence instrumentale. Les instruments ici sont des personnages. 

Le jazz fait son cirque : est-ce tout à fait du cirque ? Est-ce tout à fait du jazz ? Quand un duo de clown rencontre un trio de jazz, cela devient-il une somme ou une multiplication ? Le jazz fait son cirque ? Le cirque fait son jazz ? Appelez-ça comme vous voulez, le titre finalement importe peu. Pratique, un titre, certes. Et ici les mots-clés « jazz » et « cirque » sont destinés à référencer efficacement ce spectacle dans l’imaginaire collectif. Mais ce titre joue trop sur les stéréotypes. Alors que ce spectacle, lui, y échappe totalement.


Crédit image : Les2decoppet


par Olivier Bailly (son site) jeudi 27 novembre 2008 - 0 réaction
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