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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Le Joli Mai de Chris Marker

Le Joli Mai de Chris Marker

Chris Marker est mort le jour de son anniversaire, le 29 juillet 2012 et, depuis le mois de mai, quelques cinémas projettent son film Le joli mai. A ma connaissance, ce film n’est pas passé à la télé. Mais il a fait l’objet d’une nouvelle sortie en salles en mai 2013. Sorti une première fois en 1963, ce film de 2h36, coréalisé par Chris Marker et Pierre Lhomme, est en mettre en regard avec quelques autres films. D’abord, Chronique d'un été (1h26) de Jean Rouch et Edgar Morin. Mais aussi, deux courts métrages de Guy Debord : Sur le passage de quelques personnes à travers une assez courte unité de temps (1959) et Critique de la séparation (1961).

Deux années séparent Chronique d'un été (tourné en 1960 et sorti en 1961) et Le Joli mai (tourné en 1962 et sorti en 1963). Ces années sont les dernières années de la « pacification » en Algérie et les premières années du règne du général de Gaulle.

Ce général s’était fait un nom lors de la Deuxième Guerre mondiale et avait dû subir une traversée du désert jusqu’en 1958. Le 29 mai de cette année-là, il devient dernier président du Conseil de la IVe République. Il fait adopter une nouvelle constitution et devient le premier Président de la Vè République en décembre. Il avait été appelé par René Coty pour mettre fin à la crise algérienne. Dès le début de son règne, le général de Gaulle s’était opposé aux généraux d’Algérie, les traitant de « braillards » en 1958, puis de « quarteron » en 1961. Portant, ces généraux avaient souhaité le retour d’un militaire au pouvoir. Ils en furent fort désappointés, et durablement, de même que la foule d’origine non musulmane d’Alger à qui il lança son fameux : « Je vous ai compris ! ».

Mais il sortit bien vite de l’ambigüité à son avantage et d’aucuns comprirent qu’il les avait pris pour des cons.

C’est dans cette ambiance que se déroulent les « enquêtes » de Chronique d'un été en 1960. Edgar Morin et Jean Rouch rencontrent des parisiens et les interrogent sur la vie, le bonheur, l'amour, le travail, les loisirs, la culture, la politique, le racisme etc.

Deux ans plus tard, les accords d’Evian ont été signés en mars, confirmés par un référendum en avril. Et en mai, Chris Marker et son équipe rencontrent des parisiens« en ce premier mois de paix depuis sept ans ». Car, effet, avec les accords d’Evian, la guerre d’Algérie est terminé et la pacification achevée. Pourtant, lorsqu’on les interroge sur la vie, le bonheur, l'amour, le travail, les loisirs, la culture, la politique, le racisme etc, les parisiens ne se montrent pas très loquaces.

Il y a bien ce commercial (comme on dit aujourd’hui) qui parle du pognon.

http://www.premiere.fr/Bandes-annonces/Video/Le-Joli-Mai-Extrait-Le-Pognon-VF

Puis quelques mal-logés qui viennent d’obtenir un nouveau logement. Un petit tour à la bourse où on ne parle pas encore de « traders ». Quelques jeunes commis et de vieux renards de la phynance. Puis trois jeunes femmes vers lesquelles Chris Marker revient plusieurs fois. Puis deux ingénieurs qui parlent du futur. Deux architectes qui en font autant.

Les violences de la pacification ont-elles fait passer aux Français la passion de parler politique ? Ou le nouveau pouvoir gaulliste exerce-t-il une censure sournoise ? Le général avait déclaré goguenard qu’il n’allait pas « commencer une carrière de dictateur à 67 ans »  ? [i]

http://www.ina.fr/video/I00012921

Certains, en effet, n'avaient pas hésité à parler de fascisme. C'était une erreur assez répandue dans une gauche sous influence bolchevique[ii], toujours prompte à adopter spontanément la posture de l'antifascisme, de l'indignation vertueuse. En revanche, pour qualifier le pouvoir du général de Gaulle, on pouvait dire qu'il était « fondé sur un consentement fatigué à la servitude, échangée contre le retour de l'ordre ».[iii]

Pour parler du temps présent, et des malheurs du temps présent, il faut attendre la rencontre avec un jeune citoyen du Dahomey[iv] (aujourd’hui on dit le Bénin) et celle avec un jeune Algérien. En un peu plus d’une minute chacun, ils racontent dans un français impeccable, presque littéraire, leur découverte de la métropole, de ses attraits, et du racisme naturel de beaucoup de Français de souche. On aimerait savoir ce qu’ils sont devenus, mais on est prévenu qu’on ne le saura pas.

Le jeune Algérien disait vouloir rester en France, ne pas retourner dans une Algérie qui vient pourtant de se retrouver « indépendante ». Jeune technicien dans l’industrie, il venait d’apprendre dans un atelier qu’il n’était « pas un Français à part entière, mais plutôt un Français entièrement à part ».

Sont-ils repartis en Afrique ? Y ont-ils porté les valeurs de la laïcité républicaine ? Ou ont-ils fait souche en France ?

Le film de Chris Marker n’est pas seulement une enquête, un reportage, une suite d’entretiens, comme celui d’Edgar Morin et Jean Rouch. Il s’en distingue par un souci esthétique, narratif, littéraire. La voix d’Yves Montand lit le texte de Chris Marker, émaillé parfois de citations, sur les images de Pierre Lhomme. En cela, on le rapprochera des courts métrages de Guy Debord : Sur le passage de quelques personnes à travers une assez courte unité de temps (1959) et Critique de la séparation (1961).

Bien sûr, Guy Ernest n’aurait pas confié à celui qui chantait Les feuilles mortes se ramassent à bicyclette la mission périlleuse de déclamer son texte sentencieux :

« La fonction du cinéma est de présenter une fausse cohérence isolée, dramatique ou documentaire, comme remplacement d'une communication et d'une activité absentes. Pour démystifier le cinéma documentaire, il faut dissoudre ce que l'on appelle son sujet. » (Critique de la séparation)

Mais Chris Marker lui a fait dire plus simplement : « Nous avons rencontré des hommes libres. Nous leur avons donné la plus grande place dans ce film. »

Le Joli mai est, comme les deux courts métrages de Debord, un film qui hante Paris et qui est hanté par Paris. Il s’ouvre sur une citation de Giraudoux :

« Ainsi, j’ai sous les yeux les cinq mille hectares du monde où il a été le plus pensé, le plus parlé, le plus écrit. »[v]

Evidemment, Debord ne se serait jamais vanté d’être monté sur la Tour Eiffel. Il préférait hanter les bars et les bas-fonds.

« C’était à Paris, une ville qui était si alors belle que bien des gens ont préféré y être pauvres, plutôt qu’être riches n’importe où ailleurs. » (In girum imus nocte et consumimur igni, 1978)

Bande annonce

Le pognon

Entretien

http://www.paris.fr/accueil/accueil-paris-fr/paris-fete-le-joli-mai-et-chris-marker/rub_1_actu_130429_port_24329


[i] Conférence du 19 mai 1958

[ii] C’est-à-dire « stalinienne »ou « trotskiste ». Bolchevique s’entend dans le sens de Souvarine qui sous-titrait son ouvrage sur Staline : Aperçu historique du bolchevisme.

[iii] C’est ainsi que François Furet qualifiera le Consulat de Bonaparte

[iv] Indépendant depuis 1960

[v] Jean Giraudoux, 1er mai 1923 : Prière sur la Tour Eiffel.


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3 réactions à cet article    


  • Deneb Deneb 16 septembre 2013 10:59

    On ne peut pas parler du Chris Marker sans mentionner son roman-photo « La Jetée », qui a inspiré un des monuments du cinéma, pour moi le plus grand film de l’art cinématographique : « L’armée des douze singes ».


    • Bernard Pinon Bernard Pinon 16 septembre 2013 16:42

      Je ne sais pas si cet article donnera vraiment envie de voir ce film merveilleux, emprunt d’humanisme et de lucidité, qui donne à voir des images d’un Paris disparu (saviez-vous qu’il y avait des bidonvilles dans la capitale ?) et met le doigt sur de nombreux problèmes actuels.

      A la fin de la séance au MK2 Beaubourg, la salle a applaudi. C’est rare.

      • alinea Alinea 17 septembre 2013 10:25

        Un moment de véritable bonheur, si je puis dire ; merci !

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