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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > « Le Nouveau Monde » : une expérience cinématographique hors (...)

« Le Nouveau Monde » : une expérience cinématographique hors limites

 

J’ai envie d’écrire, en quelque sorte à contretemps (le film étant sorti le 15 février 2006 en salles), sur ce long poème visuel inoubliable qu’est Le Nouveau Monde de Terrence Malick, parce qu’il y a des films rares qui vous grandissent, qui vous enrichissent spirituellement et qui vous aident à vivre, tout simplement, et ce long trip chamanique, selon moi, en fait partie, haut la main.

De plus, le Web et ses vitrines (AgoraVox et autres) permettent de remonter quelque peu le temps et de ne pas être obligé de suivre coûte que coûte le rythme frénétique de l’ « industrie culturelle » qui nous impose un certain calendrier événementiel kleenex. Ainsi, je dois dire, qu’à la revoyure récente en DVD du Nouveau Monde (sortie DVD en octobre 2006), ce film-fleuve panthéiste (2h10) m’emballe toujours autant et ne cesse de m’impressionner, de me fasciner. Alors, oui, pourquoi ne pas revenir sur ce film culte deux ans et demi après sa sortie en salles ? Comment expliquer les larmes qui me sont venues pendant et après sa projection au cinéma ? Ce voyage filmique m’a ébranlé. Tout en connaissant le statut culte de Terrence Malick (né le 30 novembre 1943 à Waco, Texas, Etats-Unis), le dernier des Mohicans à Hollywood - il n’a réalisé que quatre films en 30 ans ( La Ballade sauvage (1974), Les Moissons du ciel (1978), La Ligne rouge (1998), The New World (2006) et on attend avec impatience son prochain, un certain Tree of Life) -, je partais au départ au cinéma, à l’époque (on est en 2006), pour voir une fresque historique sur la légende de Pocahontas et un grand spectacle à l’américaine - mais quand même pas à la sauce Walt Disney ! - sur la découverte des Indiens par les Anglais (en avril 1607, trois bateaux anglais accostent sur la côte orientale du continent nord-américain, bientôt un officier de l’armée, John Smith, découvre une jeune femme fascinante appelée Pocahontas, « l’espiègle ») et... j’assiste, au final, à la poésie magistrale, de sons et d’images traités en volutes envoûtantes, d’un film d’auteur à la beauté époustouflante : un monde à part, une vision du monde en osmose avec le cosmos, une leçon de vie qui marque au fer rouge. D’entrée de jeu, ce film se fait ou plutôt EST poème. Le premier plan est un plan en plongée sur l’eau scintillante qui ruisselle et on entend alors en voix off ces mots intenses et pénétrants : « Approche ô Esprit / Aide-nous à chanter l’histoire de notre terre / Tu es notre mère / Monte ton champ de maïs / Nous nous élevons des tréfonds de ton âme. » Poésie filmique au fil de l’eau et de l’entre-deux, entre les vivants et les morts, ou plutôt les fantômes.

Ce qui m’a le plus impressionné dans Le Nouveau Monde ? Le fait que Malick ne donne visuellement et philosophiquement pas plus d’importance à une gueule de star (Colin Farrell, Christian Bale) qu’à un figurant (indien ou autres), qu’à une branche d’arbre, qu’au frémissement du vent dans les hautes herbes ou qu’au battement d’ailes d’un oiseau dans le ciel. Une telle liberté de regard, une telle captation sur pellicule des mouvements des éléments, je n’ai jamais vu cela au cinéma, hormis chez Tarkovski, c’est dire le pouvoir des images et les puissances du cinéma de Terrence Malick. Etonnamment, Malick, via son cinéma lyrique (sens des grands espaces et beauté des sentiments), arrive à faire ressentir le lien ineffable, qui transcende l’amitié ou même l’amour, entre Pocahontas (Q’orianka Kilcher) et le capitaine Smith (Colin Farrell). Ce qui est sidérant est sa capacité en apparence « fragile » à saisir au vol, entre deux moments contemplatifs, des instants apparemment insignifiants (nos deux amoureux se poursuivant, se frôlant dans la nature) mais pourtant intenses. Voilà, je garde ce film au plus profond de moi car c’est un cinéma « hanté », « habité », qui me nourrit au centuple, offrant un curieux mix entre désenchantement du réel (course au Néant) et béatitude proche du Nirvana (recherche « écologique » de la plénitude, d’un Eden perdu, nostalgie d’un hypothétique paradis perdu où règnerait l’harmonie entre les hommes et la nature). Bien sûr, je n’ignore pas que Malick, à travers le monde, à l’instar d’un Kubrick, fait l’objet d’un culte (au-delà de ses films réalisés au compte-gouttes, deux décennies de silence (1978-1998) ont contribué à la légende de ce metteur en scène mystérieux et obsessionnel, refusant de se faire prendre en photo ou filmer - il réussit même la gageure d’être invisible dans le making of de son propre film !) et, à coup sûr, d’aucuns pourront trouver ma prose à l’égard de ce film - qualifié parfois péjorativement de New Age - quelque peu dithyrambique mais bon, que voulez-vous, je suis amoureux de ce film et comme le disait Saint Augustin : la mesure de l’amour, c’est d’aimer sans mesure. Dont acte.

Précisons qu’ici, je m’en tiendrai à la version salle classique. Il existe un DVD italien du Nouveau Monde avec un montage différent de la version cinéma européenne (144 minutes au lieu des 129 minutes initiales). Il s’agit du film en version longue projeté au tout début aux Etats-Unis. La dernière semaine de décembre 2005, le film fut projeté dans quelques salles de New York et Los Angeles afin de pouvoir concourir aux Oscar, mais Malick ne tarda pas à le remonter pour sa sortie mondiale un mois après, délivrant une version raccourcie, celle dont j’ai choisi de vous parler. A sa sortie en salles, dans Les Cahiers du cinéma n°610, le rédac’chef Emmanuel Burdeau avait fait une critique pas du tout assassine mais plutôt mi-figue mi-raisin (laissons filer les métaphores... naturelles !) du 4e opus malickien - je cite : « trop d’enflure », « Le message est lourdingue », « la pompe », « la monotonie » du filmage, de son « lyrisme attendu des éléments », « le ronron systématique », etc. On aurait dit que ce critique se refusait à aimer le film parce qu’il y avait trop d’arbres dedans ! Pour moi, en mars 2006, les Cahiers sont passés à côté du Nouveau Monde. Pour autant, depuis, ils ont fait du chemin (de traverse), consacrant même sur leur site Internet un chat (séance du vendredi 10 novembre 2006, cf. lien : http://www.cahiersducinema.com/site.php3) appelé « Revoir Le Nouveau Monde ». Alors, quid de ce Nouveau Monde inspiré de poètes comme Thoreau, Whitman, Emerson et Hölderlin ? Est-ce un Nouveau Cinéma ? Est-ce un Nouveau Monde ou un monde ancestral, tiré de la nuit des temps, qui s’ouvre à nous ? S’agit-il d’un film majeur ou bien d’une bonne grosse baudruche New Age rousseauiste ? D’une énième version naïve du mythe du Bon Sauvage ou bien d’une longue complainte élégiaque sur, entre autres choses, le fatum, le néant et la finitude humaine ? Il semblerait qu’à l’heure actuelle, dans le ciné-monde, il y ait un retour à un « cinéma-flore », à la Nature peut-être régénératrice pour l’homme sans H pontifiant et docte. A noter : beaucoup d’herbes frémissantes, de vent dans les arbres, de marécages, de terre détrempée, de grise humidité, de feuilles mortes, d’animaux, de bois, de lumière entre les feuilles... dans des films récents et forts cinématographiquement (puissances du cinématographe) comme Le Nouveau Monde (notre objet d’étude ici, une sorte de retour aux sources pour mieux capter l’humain trop humain - à savoir les délices et les abîmes de l’âme humaine), Tropical Malady et Syndromes and a Century d’Apichatpong Weerasethakul ou encore l’admirable Lady Chatterley de Pascale Ferran, un splendide mixte entre filmages à hauteur d’homme et à hauteur d’herbes : un cinéma-flore, un cinéma de la flore. Est-ce simplement une sorte de New Age filmique où est-ce plutôt le signe - ce que je crois - qu’il n’est possible, dans nos vies contemporaines cyber-urbaines et dans l’art hic et nunc, de retrouver l’humain trop humain qu’en partant de l’humus, de la présence vibratile au monde, au plus sensible des êtres ?

Dans Les Inrocks n° 528, janvier 2006, en page 28, on pouvait lire ceci : « Certains spectateurs américains considèrent le film comme un sommet de beauté poétique et de profondeur métaphysique. » Eh bien, sans être américain, c’est également mon cas. Pour autant, avec sa suite de stases glissant les unes sur les autres et ses panos énigmatiques semblant cadrer à vide, Le Nouveau Monde, avouons-le, est un film imparfait, fragile, de guingois. C’est cela qui le rend si sidérant, si attachant, si subtil, si malicieux, bref si... malickien. Il n’est pas cousu de fil blanc. Malick est tel un chercheur d’or. Parfois, il trouve, et c’est brillantissime. Puis, par moments, il revient bredouille, sans rien dans sa besace, ça tombe à l’eau. Il se perd mais son New World, qui prend la tangente via une fuite en avant sans limites de John Smith, est tellement plus fascinant que les films hollywoodiens standards, balisés et calibrés. Le montage dans ce film n’opère pas, semble-t-il, de manière logique - enfin, selon une logique occidentale où l’on classe, légifère, subordonne, ordonne, avec un début-un milieu-une fin. Il glisse telle l’eau savonneuse qui glisse sur la peau. C’est quelque chose qui se fuit à lui-même. Ne pas oublier que Le Nouveau Monde commence sur un plan d’eau. Puis, le ciel, ses moissons, les mains ouvertes de Pocahontas. C’est une invitation à la glissade et pourquoi pas à la noyade (Capt’ Smith demande à l’un de ses hommes d’annoncer à Pocahontas sa mort dans deux mois - après l’avoir vue - par une noyade. « On est comme l’herbe » dixit Pocahontas qui « est si belle que même le soleil est surpris quand elle apparaît »), et dans ces hautes herbes caressées par le vent, à hauteur d’herbe comme le dit très finement Cyril Béghin (Cahiers n°617, page 95, in Princesse montage), le Blanc perd vite ses repères dans un repaire luxuriant ( la Nature comme un lit défait aux yeux des Occidentaux) lui paraissant fort hostile pour y implanter sa logique de prédateur, de colon, de propriétaire, de législateur docte. Dans ce film, au nom de la Virginia Company , le capitaine Newport (Christopher Plummer) et ses colons anglais viennent établir Jamestown, un avant-poste économique, religieux et culturel sur ce qu’ils considèrent comme le Nouveau Monde, alors qu’il s’agit en fait d’un empire indien très sophistiqué dirigé par le puissant chef Powhatan. En fait, ce territoire, soi-disant Terra Incognita aux yeux des Occidentaux avec ses ciels d’orage, ses grands espaces, ses vastes étendues ouvertes à tous vents, ses herbes sauvages et autres n’a rien d’un eldorado. Il semble même être aux avant-postes du Néant : on doit affronter les rigueurs du climat et, pour ces colons, bientôt, les tensions avec les Indiens y rendent leur vie très dure (cf. le corps à corps sanglant entre Indiens et Anglais, très cut, façon un montage-photo ou un diaporama). Malgré leurs armures de fer et leurs armes à feu, les Anglais sont bientôt dévorés par les maladies et la famine. Leur complexion maladive est bien loin de la superbe des Indiens.

Le mystère de Pocahontas (rejetée tour à tour par les colons Anglais puis par les siens, dont son père), le souffle frémissant du vent, l’accent mélancolique du film, le regard embué, souvent perplexe voire perdu, de John Smith (Colin Farrell) et cette espèce de fuite en avant du film vers, me semble t-il, un certain néant - cf. « La conscience, c’est le fléau », phrase-clé du Nouveau Monde - : davantage qu’une représentation bien naïve d’un certain âge d’or idyllique d’antan et d’ailleurs, ne s’agit-il pas plutôt d’un film élégiaque qui résiste à une lecture trop cartésienne, trop réductrice, trop « occidentalisée » ? N’ est-ce pas un long film contemplatif sur le fatum de la violence des hommes (entre autres) bien plus complexe qu’il n’en a l’ air ? On aime parfois un film pour des détails voire un détail. Une image. Un son. Un montage de plans. C’est mon cas avec Le Nouveau Monde. Je n’aime pas tout de ce film-trip(es). J’aime seulement certains instants, à savoir ses temps suspendus, flottants, voire morts. Soit on accepte - ce qui est mon cas - ses partis pris de philosophe-poète, soit on reste perplexe voire sceptique. Je comprends que ce film Le Nouveau Monde soit pour certains le cadre de clichés éculés. Pour ma part, le flux et le reflux d’images et de sons me sont apparus comme une longue litanie pleine de rêveries, de fulgurances poétiques et de madeleines proustiennes. C’est le tempo mélancolique du film-ressac qui m’a emporté et m’a complètement convaincu. Par contre, si on s’arrête sur certains détails (le rendu des Indiens, le discours sur cette communauté exempte, nous dit-on, de cupidité, de conflit, de possession, de m’as-tu-vu, etc.), le film peut être mis en rapport avec d’autres films occidentaux présentant une vision quelque peu angélique et « fleur bleue » qu’auraient des cinéastes occidentaux, à la façon de Gauguin, envers l’Autre, l’Etranger. On peut citer Danse avec les loups de Kevin Costner, Greystoke, la légende de Tarzan de Hugh Hudson ou encore La Forêt d’émeraude de John Boorman. Le film signé Malick est certainement plus puissant parce qu’il dépasse la simple illustration, l’imagerie d’Epinal, mais, par moments, certes on ne tombe pas dans l’Indien de Montmartre, mais on peut glisser dans l’Indien Canada Dry : ils sont nus et musclés comme des Indiens, ils sont peinturlurés et scarifiés comme des Indiens, pour autant sont-ils Indiens d’Amérique à 100 % ? Pas sûr, ils « font cinéma » tout de même. Heureusement, ils sont surtout... malickiens et c’est déjà beaucoup !

Oui, j’aime ce film pour deux ou trois choses. Je me souviens, pendant la projection du film, à l’UGC-Ciné-Cité-les-Halles, j’ai vu des spectateurs quitter la salle par grappes, sans laisser une chance au film. Sans se laisser porter par le flot d’images et de sons, le flux et le reflux de ce film-voyage chamanique, entre le trip et les tripes. Je pense, humblement, qu’ils ont vécu le rythme lent de ce film comme un devoir d’école obligatoire, ils ont tort. La dimension hautement spirituelle de ce film a dû leur échapper, c’est dommage. J’avais envie de les retenir par la manche et de leur dire : « Attendez, laissez une chance à ce film, laissez-vous porter par ces strates d’images et par cette litanie de sons enveloppants, oubliez un peu votre Bruce Willis et votre Sandra Bullock & consorts ! » En fait, Terrence Malick est un cinéaste virtuose pour filmer les premières fois (lorsque les Indiens voient les Anglais, lorsque que Pocahontas voit l’Angleterre ou qu’elle débarque à la Cour  : on a l’impression d’y être car Terrence Malick adopte le point de vue des personnages). Trois moments me semblent très forts  : 1) Voir les Indiens, nus, peinturlurés, à l’affût sur le rivage, observer de manière exquise et extatique, entre les branches d’arbres, les trois caravelles des colons britanniques arriver sur la côte. On se croirait au XVIIe siècle. Vraiment. Leur étonnement, leur perplexité et leur curiosité ne sont pas éloignés des nôtres. On a l’impression étrange, envoûtante même, d’un retour aux sources. D’un retour à des images « archaïques » de cinéma originel, primitif. Du jamais vu. Moment unique. Du cinéma comme rêverie poétique, comme « art de laisser revenir les fantômes » (Derrida). Impressionnant. Soulignons, au passage, la qualité de l’affiche américaine (bien mieux que l’affiche française, dans les blancs, qui est passe-partout) : celle où l’on voit effectivement, au premier plan, un Indien en amorce (voir photo proposée). On adopte son point de vue. C’est le point de vue de l’Indien sur les caravelles, sur l’inconnu. Cette affiche a valeur de métonymie. Elle ressemble à celle, française ce coup-ci, du Village de Shyamalan, autre film sur des regards différents et une communauté - en amorce on voyait l’Aveugle du film, point de vue étonnant d’ailleurs : une vision intérieure, une vision poétique, certainement. Le clou du film (le Malick) c’est vraiment ces Indiens des origines, des sources, qui viennent regarder les trois caravelles affrétées par le royaume britannique en 1607. Rien que pour cette séquence (et il y en a d’autres qui sont admirables), eh bien ce film de Malick doit être vu. C’est du grand art. 2) Suivre les pérégrinations de John Smith dans les marécages de la Virginie , pièges à regard, pièges à images. Son guide Indien a disparu. Tel un fantôme, un spectre. Une ombre. Nature fantastique, à l’inquiétante étrangeté. Etre aux aguets. Temps suspendu. On est au cinéma ? On est perdu ? Perte des repères. Perte des repaires. Sentir l’eau. Sentir le contact de l’eau ou des flèches sur l’armure en fer du Capt’ Smith. Puis, l’attaque violente, sidérante, animale, par les Indiens de la tribu Algonquin, apparaissant tels des revenants. Choc de deux cultures, de deux civilisations : il était une fois l’Amérique. Moment de cinéma inoubliable. Mon passage préféré, c’est vraiment quand le guide indien de John Smith disparaît dans les hautes herbes, il s’évanouit dans la nature. On est dans le rêve. On bascule dans l’onirisme. La caméra de Malick filme cela (cet oubli de l’être) comme un glissement, sans surligner. Une disparition fantomatique. Un leurre. Un mirage. L’Indien se fait phasme ou roseau (pensant). Au fond, c’est un Indien malickien ! Cet Indien-là, qui disparaît sous les yeux de John Smith et sous nos yeux de spectateurs, j’ai l’impression que c’est un autoportrait à peine masqué de Terrence Malick. Son film, Le Nouveau Monde, c’est pareil, il ne se laisse pas saisir comme ça, il glisse en permanence. Un sentiment de flottement étrange et pénétrant. Au fond, c’est le film d’un poète. Ses images-fantômes et certains de ses personnages-spectres sont de la matière poétique et mouvante non stop, d’où la force de Malick dans le cinéma contemporain, art du mouvement et, plus encore, de la dérobade. Dans son filmage, par moments, Malick semble s’absenter au monde. Pour autant, selon moi, Malick ne se fuit pas lui-même. C’est autre chose, il applique le je est un autre de Rimbaud en adoptant, tour à tour, différents points de vue (celui de John Smith, des Indiens, de Pocahontas, du spectateur ...). Il y a un glissement des points de vue dans ce film. 3) Quand Pocahontas, en costume d’apparat, « occidentalisée » (pervertie ?) arrive pour se présenter devant le roi et la reine. Musique et costumes d’époque. Perspectives fuyantes. Profondeur de champ qui nous permet de distinguer, au fond, en costume de représentation aussi, le couple royal, qui pose, tel un tableau de Van Eyck (Les Epoux Arnolfini, 1434) ou de Velazquez (Les Ménines, 1656). Pour la petite histoire, après avoir été répudiée par les siens, Pocahontas est emmenée dans le camp d’Henrico, où elle commence son éducation chrétienne et rencontre celui qui va devenir son second époux, John Rolfe (Christian Bale). Ils se marient en 1614 après le baptême de Pocahontas, rebaptisée Rebecca, puis ils s’embarquent tout deux sur une expédition en Angleterre destinée à récolter des fonds supplémentaires pour la Virginia Company et à impressionner la famille royale avec des récits du Nouveau Monde. Oui, on a vraiment l’impression d’un retour dans le temps (grâce aux couleurs ? au cadrage ? à la lumière ? au décorum ? Certainement à un je-ne-sais-quoi d’artistique). Etrange impression pour le spectateur de basculer dans une stase spatio-temporelle appartenant au passé - déjà ressentie, cette impression, pour ma part, dans un seul et unique film de cinéma, à savoir Barry Lyndon (1975) de Kubrick -, quasiment du cinéma-reporter pour « couvrir » des événements historiques. Du jamais-vu ? Presque, donc.

Oui, accordons aussi au Malick sa pertinence historique. Le réduire à son lyrisme, c’est le baliser alors qu’il est cela (un film ô combien lyrique) mais bien plus encore, c’est aussi une fresque historique à couper le souffle et, question lyrisme, on peut dire bien évidemment du film de Malick, via notamment l’utilisation par nappes de Wagner (l’ouverture de L’Or du Rhin en leitmotiv) et la musique scintillante, quelque peu grandiloquente, de James Horner, qu’il prend des accents indéniablement lyriques, mais rappelons que le lyrisme, en matière d’expression artistique, ce n’est pas forcément style ampoulé à tire-larigot ou Chantilly flonflon à tous les étages ! C’est aussi un vecteur de vie, d’énergie, de vitalité, d’un rapport au corps, à la nature, au souffle, à la gestuelle. Rappelons-nous justement que les peintres gestuels comme Mathieu, Degottex ou Hartung, on les appelle l’Abstraction lyrique, et ils signent en quelque sorte des peintures de feu, des peintures qui existent par elles-mêmes, du fait de leur « nature picturale » affirmée. « L’art ne reproduit pas le visible, il rend visible » (Paul Klee). Bref, sans être parfait sur toute la ligne, vous l’aurez aisément compris, j’adore ce Nouveau Monde car c’est déjà un classique (filmé à hauteur d’herbes) et je suis convaincu que, tel un grand cru, il ne va cesser de se bonifier avec le travail du temps. Oui, ce Malickland qu’est Le Nouveau Monde est un cinéma contemplatif atteignant un « sommet de beauté poétique et de profondeur métaphysique ». Alléluia !

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8 réactions à cet article    


  • tvargentine.com lerma 30 avril 2008 10:37

    Un très très grand et beau film

    Malick a une force qui lui permet de faire ressortir la vie du personnage dans ses 2 derniers films (La ligne Rouge et Le Nouveau Monde)

    La vie, comme jamais un cinéaste n’a été capable de la filmer

     

     


    • Vincent Delaury Vincent Delaury 30 avril 2008 11:32

      lerma : " La vie, comme jamais un cinéaste n’a été capable de la filmer "

      C’est tout à fait ça. Merci pour votre commentaire.


      • morice morice 30 avril 2008 14:16

         Merci d’avoir été moins modal dans l’expression et d’avoir cette fois furieusement donné envie d’aller voir ce film : la lenteur est effectivement un art difficile au cinéma.  

        PS reste de belles scories de langage comme ce "Malick est tel un chercheur d’or. Parfois, il trouve, et c’est brillantissime." Qui fait hurler de rire, sans que ce soit souhaité au départ j’espère... dans le genre, vous pouviez aussi citer les films de Tarkovski !


        • Vincent Delaury Vincent Delaury 30 avril 2008 15:39

          Morice : " Merci d’avoir été moins modal dans l’expression et d’avoir cette fois furieusement donné envie d’aller voir ce film : la lenteur est effectivement un art difficile au cinéma. "

          De rien !


        • Nimbus 30 avril 2008 16:33

          Merveilleux film en effet....

           

          Cet article me donne envie de le revoir tiens, je crois qu’il ne me lassera jamais, contrairement à des amis à qui j’avais tenté de le faire découvrir et qui dormaient déjà dès le début, quel dommage !


          • Forest Ent Forest Ent 30 avril 2008 23:24

            Je n’aime pas trop le cinéma hollywoodien. Je n’ai rien contre les films lents. Mais je n’ai pas été voir ce film, parce qu’aucune personne de ma connaissance n’y est resté jusqu’au bout.

            J’ai vu par contre la "ligne rouge", et j’ai beaucoup regretté d’être resté jusqu’au bout dans l’espoir qu’il finisse par se passer quelque chose, que le bordel se structure et finisse par trouver une signification. A ne surtout pas confondre avec la "ligne verte" qui est un grand film sur un livre chef-d’oeuvre de Stephen King.


            • tvargentine.com lerma 1er mai 2008 02:26

              @Forest Ent

              Un certain nombre de gens ont été voir ce film est semblait déçu car il le trouvait lent et ne comprenait les personnages se raconter,car très vite on comprend (pour une majorité de spectateur) que c’est de la poésie que nous "vend" Terrence Malick et que la vie c’est beau comme de la poésie et que la guerre est cruelle et que vie est sacrée

              Je l’ai vue et je me suis senti proche des personnes,peut etre parce que j’ai vu la mort de près et cela permet de faire réfléchir sur le sens de la vie

              Ces 2 films sont de très grand film

               

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