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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Le si beau voyage de Farid Chopel

Le si beau voyage de Farid Chopel

Dans Un si beau voyage, film de Khaled Ghorbal, Farid Chopel joue le rôle principal, celui de Mohamed, dit Momo, émigré qui s’en revient finir ses jours dans son pays d’origine après une vie de labeur.

Comme Momo, dans cette histoire, Farid Chopel est mort. Le 20 avril 2008.

Juste après le tournage de ce film dans lequel, pour la première fois, un cinéaste lui donnait enfin la possibilité de s’exprimer totalement.

Ce fut
le rôle de sa vie, mais ce ne fut qu’un rôle. Farid Chopel, l’homme qui vivait, est vraiment mort, lui.

Et ça, ce n’est pas du cinéma.



Un si beau voyage est une oeuvre pudique, sans pathos. Sans une parole de trop. Et même, sur la fin de ce long film (2h17), sans parole du tout.

Farid Chopel parlait pourtant. Il parlait le corps. Un langage universel. Ici, avec ce corps polyglotte, il joue Momo. Momo parle. Peu. Jamais pour ne rien dire. Voici le synopsis d’Un si beau voyage : « Mohamed, ouvrier à la retraite, vit dans un foyer en banlieue parisienne.

Il se trouve contraint de quitter sa chambre et décide de rentrer en Tunisie, son pays d’origine qu’il n’a plus revu depuis de longues années ».


Histoire épurée. La vie de Momo s’écoule simplement. La caméra filme avec chaleur son quotidien. Son seul plaisir : dessiner sur les berges de la Seine et une fois par mois s’offrir un bon dîner dans une brasserie où il a ses habitudes depuis 17 ans. Sa vie sociale est limitée. Karim et Mansour, qui vivent aussi au foyer, sont ses deux seuls copains. Pour eux, il est comme un père.

Aussi ne comprennent-ils pas pourquoi soudain Momo éprouve le besoin de retourner au pays. On passe sur les détails qui jalonnent le film, autant de repères qui nous aident à comprendre le personnage. On sait qu’il a eu une amie. On ne comprend pas tout de suite pourquoi, alors que des liens très forts les unissent encore, ils se sont séparés.

On sait que Momo, en Tunisie, a un frère. On comprend, lors d’une algarade, ce qui les opposent. On pense à Caïn et Abel. Le propriétaire et le nomade. Et puis bien sûr on apprend pourquoi, au fond, Farid retourne au pays. En vérité, il gagne le désert.

Si Momo est venu de Tunisie pour « gagner sa vie », selon l’expression consacrée, s’il est devenu un émigré arraché à son pays natal, on sent que même sans cela il est « à part ». Ceux qui ont vu Le Pressentiment, magnifique film de Jean-Pierre Daroussin (d’après un livre d’Emmanuel Bove), établiront probablement un parallèle avec le personnage principal qui rompt toute amarre avec son milieu d’origine. Le personnage est de la même eau. Incompréhensible pour son entourage. Il regarde loin vers une ligne d’horizon intérieure. Impénétrable.

Momo est un homme distingué, élégant. Il peut paraître distant. On aperçoit parfois dans la rue un de ces chibanis qui gardent la tête haute. Modestement mais impeccablement habillés. Le regard lointain.

Il m’arrivait de le croiser, Farid Chopel. Nous habitions le même quartier. On apercevait sa longue silhouette se détacher de la grisaille. Il était accompagné de son chien.

J’avais vu son dernier spectacle. Au théâtre de la Gaité Montparnasse c’est sa vie qu’il avait choisi de raconter. Il était drôle et touchant. Je me souviens de l’affiche où il tenait une grande girafe dans ses bras. Et puis certains passages sont restés gravés, surtout ceux où il danse, gesticule, se contorsionne, rit avec son grand corps alors pas du tout malade.



Farid Chopel dans Un si beau voyage a trouvé un rôle à sa mesure et il faut louer le réalisateur Khaled Ghorbal de l’avoir choisi. Ils ont travaillé pendant un an avant le tournage. Farid, explique le réalisateur, « partageait avec les autres, mais il aimait aussi être seul. Aussi, à mesure de l’avancement du tournage, particulièrement dans la deuxième partie, en Tunisie, il s’isolait de plus en plus comme s’il fusionnait avec le personnage, Momo, qui s’isolait de plus en plus de la vie. Puis dans son lit d’hôpital, Farid me disait que Momo ne l’avait pas encore quitté. Farid est mort peu de temps après le tournage ».

Je suis allé voir ce film parce que Farid Chopel qui avait traversé la tourmente, tourmente qu’il raconte dans son livre, était un type bien. Probablement pas facile à vivre, mais quelqu’un de généreux. J’avais envie de partager son souvenir avec les lecteurs d’Agoravox. Et leur dire aussi qu’Un si beau voyage, qui n’a pas bénéficié de promotion et qui joue dans peu de salles après une quinzaine de jours d’exploitation, doit continuer à vivre car, même s’il n’est pas parfait - il manque de rythme, parfois - est une histoire singulière qui fait la part belle à l’humain et à l’alterité.

Brigitte Porel, la compagne de Farid Chopel, parle d’un film « réaliste et sévère, abrupt et beau ».

En cherchant des vidéos pour cet article j’ai découvert Le Banquet où dans une scène (à environ 4 minutes 40) il donne la réplique à mon ami Patrice Minet, autre homme et artiste rare. Ce passage m’a bien sûr ému.



Oui, je suis allé voir Un si beau voyage parce que Farid Chopel était un type bien. Mais surtout un grand artiste trop souvent cantonné à son role de pitre. Je suis allé le voir pour lui rendre hommage et non pas pour assister à la décrépitude d’unhomme atteint de cette saloperie de maladie qu’est le cancer. Les voyeurs en sont pour leurs frais.

Farid Chopel, égal à lui-même - et se surpassant même - digne, méconnaissable avec sa chevelure et sa moustache, est tout simplement stupéfiant dans ce rôle d’exilé. Il atteint-là une espèce de plénitude.







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2 réactions à cet article    


  • Yohan Yohan 27 mars 2009 22:24

    Trop rare, trop discret à l’écran, le peu que j’en connais m’a toujours donné envie d’en voir plus. L’annonce de sa mort m’a attristé, il y a cette impression d’être passé à côté sans avoir pu dire au revoir


    • yasunari yasunari 29 mars 2009 13:54

      Et merde...
      Il ya Khorsand aussi dans l’extrait du banquet...
      Maintenant j’ai vraiment le bourdon...

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