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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Léautaud : le plus attachant des bourrus

Léautaud : le plus attachant des bourrus

Quand un écrivain dément, par l’acte littéraire, que le « Journal » serait un genre mineur de la littérature.

J’ai pu me dénicher, chez un bouquiniste nantais, l’édition originale du Journal littéraire de Léautaud, en dix-neuf volumes, publiée au Mercure de France dans la décennie 50, pour l’essentiel. Cela m’a permis une replongée dans cette fresque socio-intimiste.

Plaisir de retrouver ces pages au papier épais, presque de chiffon, ces couvertures blanches, à la sobriété trompeuse pour qui se risque à les ouvrir, ce parfum de vieux bouquin bien conservé, à l’âge serein pour délivrer l’expérience d’une vie d’homme. Me reste à m’immerger totalement dans le monde de Léautaud : la galerie de portraits des gens qui comptent dans la littérature, ceux fustigés, les allusions à une actualité à recomposer.

A la lecture de quelques semaines de l’année 44 : l’horreur ressentie et inscrite face aux massacres systématiques (comme celui ayant eu lieu en Pologne, au début de la guerre, et rapporté dans Combat) confirme la totale absence, chez lui, d’une idéologie mortifère ou d’une complaisance envers celle qui prônerait de passer par le sang pour l’accomplissement de la doctrine défendue.

A l’enterrement de Gide, et notamment lors de la vue du corps, moment prisé par l’écrivain, Léautaud ne peut retenir ses larmes : sincère chagrin pour la disparition de son confrère d’écriture ou conscience accentuée du temps qui passe et de sa fin prochaine ? Le temps des moissons de la Camarde dans nos contrées affectives ou amicales doit être particulièrement douloureux et angoissant lorsqu’on sait que notre moment d’être cueilli est naturellement (et si vite !) arrivé. Je pressens ce que seront ces décennies canoniques, si j’y parviens : les remontées nostalgiques, les regrets de l’irréalisé, le sentiment de ne pas avoir embrassé à plein chaque seconde et, peut-être, la sérénité de celui qui s’inscrit dans une histoire collective, au-delà de soi.

Le Journal littéraire s’érige comme la forme d’écriture la plus en symbiose avec la trajectoire existentielle de Paul Léautaud : à son aune, selon une réactivité instinctive pour canaliser sa désespérance et prolonger une présence dans un monde abhorré. Diariste par plaisir avant tout, par besoin sans doute, mais peut-être aussi par fidélité en actes à sa conception de l’art littéraire, non tourné vers soi-même dans l’attractive sphère de l’imaginaire, mais en prise avec la perception partielle, à brut, de son univers de vie, professionnel et affectivo-sexuel, de ses pensées en direct, sans la sécurité d’une mise à distance. Ne pas craindre la contradiction avec soi-même, l’outrance cathartique sur les autres, l’apparente incohérence d’une relation parcellaire, subjective et morcelée.

L’exemplaire harmonie entre ce témoignage écrit et ses entretiens radiophoniques laisse émerger le fond intentionnel de Léautaud, d’une modernité involontaire. Le bougre misanthrope demeure comme auteur dans l’histoire littéraire par son Journal, essentiellement. Cette œuvre, plus que toute autre, doit permettre de réhabiliter, de légitimer le genre diariste, qui puise son attractivité dans ce qui peut apparaître, au premier abord, comme des défauts. Le côté "tremblant" qui sublime l’interprétation musicale se retrouve ici, en littérature, et offre une autre voie que celles de l’imagination peaufinée, de la structuration anticipée ou du lyrisme calculé. Ce direct littéraire accuse plus que tout autre l’écho de son auteur, dans sa capacité à être en écriture. De là un fondu qui fait du journal, simultanément, le creuset et l’œuvre. L’aune de Léautaud, avec ses envolées et ses mesquineries, ses inconséquences et ses engagements, ses transcendances et ses quotidiennetés, offre la plus humaine des oeuvres, celle qui se donne malgré sa faillibilité. La proximité littéraire, voilà qui n’est pas le moindre des paradoxes pour le reclus socialisé qu’il était.


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10 réactions à cet article    


  • Stravos (---.---.132.162) 22 janvier 2007 12:09

    J’aime bien Léautaud, mais quel intégriste littéraire ! Selon lui, rien de valable ou presque aprés le 17em siècle... Mais le personnage est attachant jusque - et surtout - dans sa « méchanceté ».

    PS : en commençant une de mes phrases par un « mais », c’est, du point de vue de Léautaud, une horreur de style que je fait... Ah mais, il est vraiment imbuvable cet adorable schnoque !


    • Gasty Gasty 22 janvier 2007 18:44

      C’est mon aieul qu’on voit en arriere plan sur la photo.


    • Loïc Decrauze Loïc Decrauze 23 janvier 2007 19:50

      C’est mignon, mais, justement,il ne faut surtout pas réduire Léautaud au recueilleur d’animaux, à cette ménagerie généralisée... c’est un vrai grand écrivain, avec un style d’une vivace modernité...


    • Loïc Decrauze Loïc Decrauze 23 janvier 2007 19:52

      C’est vrai, un esprit réfractaire, intolérant, mais très attachant. Pour son style je vous renvoie à un article sur Wikipédia (Paul Léautaud) où j’ai fait figurer une sélection de citations portant sur sa conception de l’écriture. Toujours très actuel.


    • Loïc Decrauze Loïc Decrauze 23 janvier 2007 19:53

      réponse, sous forme de complément, ci-dessous, suite à erreur de transmission...


    • La Taverne des Poètes 22 janvier 2007 19:50

      Hommage d’un jeune diariste à un vieux diariste ! Pierre Perret rendit visite régulièrement à l’homme au chat entre 1953 (année de son service militaire) et jusqu’en 1956 (mort de Léautaud). C’est auprès de lui qu’il perfectionna sa langue argotique et gouialleuse avec laquelle il fit de bonnes chansons.


      • Loïc Decrauze Loïc Decrauze 23 janvier 2007 19:48

        Oui, il suffoquait un peu en entrant dans la caverne aux chats de l’atrabilaire misanthrope, mais il en a pris quelques bons réflexes langagiers. « Adieu... Monsieur Léautaud ». Dans la gouaille, j’avais fait, il y a quelques années,un parallèle entre Léautaud et... l’abbé Pierre. Cf mon blog principal.


      • therasse therasse 7 février 2013 12:07

        Quelle importance que Perret ait ou non rencontré Léautaud !


        Par ailleurs, ce dernier, s’il a pu se laisser aller de temps à autre à quelques crudités de langage, ne s’est par contre jamais laissé aller côté argot. Pour avoir lu son oeuvre littéraire (Le Petit Ami, In Memoriam, Passe temps, ...) et une grande partie de son journal littéraire, je crois pouvoir ajouter qu’il s’agissait d’un puriste, très à cheval sur la conformité de la langue. 

      • therasse therasse 7 février 2013 12:20

        D’accord en tous points avec l’auteur de l’article.


        Mais vous avez tort de « minorer » son oeuvre hors journal, à savoir « Le Petit ami », « In Memoriam » et « Premières Amours » qui sont des petits bijoux truffés d’humour. En outre, il y a « Le Fléau » où il raconte plus précisément ses amours tumultueuses avec celle qu’il nomme sa « bonne amie » ; du je t’aime moi non plus, avant la naissance de Gainsbourg.

        Et si vous ne les avez pas lus, je vous engage à le faire sans délai, vous ne le regretterez pas. 

      • Loïc Decrauze Loïc Decrauze 7 février 2013 18:57

        Merci pour le conseil. Je ne minore sûrement pas le reste de son œuvre, mais je note simplement que, proportionnellement, c’est son « Journal littéraire » qui reste comme sa création capitale.

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