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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Les bas résilles de l’édition : la « 4eme de couv. »

Les bas résilles de l’édition : la « 4eme de couv. »

Même si parfois, après lecture du livre, « la féerie sera pour une autre fois », la quatrième de couverture a pour fonction d’appâter le chaland. Comme la photo de cet article, qui a fait que vous l’avez « cliqué », alors que je sais que vous allez bien vite le refermer quand vous aurez compris son sujet. Ce sont les bas résilles de l’éditeur (parfois de l’auteur) pour que le badaud arpentant la librairie passe à l’acte, achète et… éventuellement lise. C’est dire son importance.

Petit voyage dans les dessous chics de ce racolage passif des librairies.

Qu’est ce qu’une « 4 eme de couv ? » ?

Lorsqu’on ouvre un livre et qu’on le déplie à l’envers, c’est la page de droite, ou encore le recto de la couverture. La couverture cartonnée est numérotée de 1 à 4 : la « une » avec le titre de l’ouvrage, le nom de l’auteur, de l’éditeur et parfois une illustration. La 2 reste en général vierge, la 3 comporte les mentions du dépôt légal, et la fameuse 4 eme qui nous occupe, un texte « d’accroche ».

Y figure parfois la photo de l’auteur et un CV résumé (rare dans les romans, plus fréquent dans les « best seller » de gare que sont les livres de reportage, de polémique, d’enquête, les confessions de stars ou les biographies).

Mais principalement, il s’agit de décider le lecteur hésitant, qui a été d’abord intrigué par le titre et qui, en retournant le livre, veut en savoir plus avant de se décider. Ou bien qui a eu l’œil attiré par la renommée de l’auteur (Djian, Besson, Moix, Echenoz etc.) et qui veut juste vérifier que le contenu lui plait (ou savoir si l’auteur s’est renouvelé).

On y trouvera donc soit un « résumé » (souvent laborieux) par l’éditeur, parfois une simple extrait de l’ouvrage sensé être représentatif du livre, soit un texte complètement inédit et dédié, bâti pour « faire acheter », quitte à ce qu’il y ait tromperie face au contenu réel de l’ouvrage. C’est en ce sens qu’on peut parfois – pas toujours, soyons honnête - parler de racolage.

C’est alors un festival de « révélations intimes et inédites », de « voyage au bout de la douleur », une avalanche de « livres choc », de « vérités cachées enfin révélées par l’auteur » etc., etc.

L’exercice est cependant plus délicat pour les livres historiques, les essais politiques ou philosophiques. Il est difficile de rendre « sexy » un essai sur l’œuvre d’Heidegger, un roman historique ou une étude comparée des Mérovingiens versus les Carolingiens…

De même, il est difficile d’être subtil en dix lignes pour rendre compte d’un roman, sauf à citer carrément un passage entre guillemets, solution de facilité souvent choisie par les éditeurs sérieux.

Mais le jeu est en revanche souvent savoureux avec les polars, qui se prêtent à la brièveté de l’exercice. Hormis les « grands maîtres » reconnus, les polars s’achètent souvent au hasard et dans l’urgence d’une gare ou d’un aéroport. Il faut alors cogner, car il faut aller vite, décider rapidement l’hésitant. On peut même parfois se régaler rien qu’en lisant les 4eme de couv. au rayon polar d’une FNAC, sans en acheter un seul…

(voir ci-dessous les 4 eme de couv. de Jean-Patrick Manchette, qu’il écrivait lui-même)

Qui l’écrit ?

En général, c’est l’éditeur, ou plutôt les « nègres » anonymes de l’éditeur (1). Vu qu’il s’agit essentiellement de racoler et de faire acheter, l’éditeur aime bien s’en charger, ne faisant qu’une confiance limitée à l’auteur. Lequel est parfois, en effet, réticent à « vendre » son œuvre, ou incapable de le faire lui-même.

Dans la plupart des cas, bien que juridiquement la 4 eme de couverture ne fasse pas partie de l’œuvre en tant que telle, ni incluse dans le « bon à tirer » (tel que déposé à la SGDL et sujet à droits d’auteurs), l’éditeur soumet tout de même ce texte à l’auteur, mais il est rare qu’il puisse si opposer, sauf à être un gros vendeur très connu, « une locomotive » des librairies.

Le plus souvent, l’éditeur explique « qu’il connaît les bonnes recettes », et qu’il est de l’intérêt bien compris des deux parties que l’ouvrage ait le plus de succès, en dehors des autres facteurs que sont l’appui – ou non- de la critique, les espaces publicitaires, l’emplacement du dépôt dans les grandes surfaces, etc.

Mais il arrive que ce soit l’auteur qui s’en charge, ou qui exige de le faire (lorsqu’il est assez connu pour l’imposer). C’est un exercice difficile, qu’en général ne réussissent que ceux dont le style est naturellement porté sur les phrases courtes, la plume chirurgicale, les jeux de mots ou les formules chocs. Ou du moins ceux qui sont capables de se plier à l’exercice et de le réussir, même si le style de l’ouvrage lui-même est différent.

A quoi ça sert ?

Il y a des fins louables et d’autres moins.

Au titre des buts avoués, il y a le souci de donner une tonalité générale de l’ouvrage au lecteur indécis, avant qu’il ne se décide. Le renseigner par un résumé, la citation d’un passage, une brève présentation de l’auteur, ou encore un extrait d’une critique littéraire élogieuse.

Pour le reste, il est clair qu’il s’agit souvent d’une publicité un peu racoleuse, où toutes les ficelles sont bonnes pour affubler de bas résilles ou à coutures de biens vilaines jambes aux varices plus ou moins apparentes. Il y a parfois de désagréables similitudes avec les cris de la poissonnière vantant la fraîcheur de son étal sous les effluves malodorantes des chaleurs de juillet.

Par ailleurs, si cette figure imposée persiste encore, elle masque mal l’ampleur du problème : on lit de moins en moins de titres de littérature générale (romans, essais). Le nombre de titres augmente chaque année, mais leur tirage baisse, et le total des livres vendus dans ce secteur d’effondre. Dans les étals des libraires, un nouvel ouvrage reste à peine deux semaines, et on doit le signaler en l’affublant de bandeaux fluorescents signalant « le dernier Djian », comme on signalait jadis le Goncourt ou le Renaudot.

Les éditeurs ne survivent souvent qu’avec les biographies, les livres de photos, animaliers ou de contes pour enfants. Voire la BD.

Sans même parler de la menace du livre numérique (pour l’instant limité au geek « branchouille », étudiants urbains etc.), il est patent que l’acheteur se détermine de plus en plus, dans l’achat d’un livre, par d’autres vecteurs que la 4 eme de couverture.

Par le bouche à oreille d’amis sûrs, évidement, les critiques littéraires, mais aussi par des mailing commerciaux agressifs, communs à tous types de produits et qui encombrent nos boites mails.

Peut être les quatrièmes de couverture ne seront-elles bientôt plus qu’une curiosité qu’on regardera avec des yeux attendris, comme jadis la publicité « Du beau, du bon, Dubonnet » peinte dans les tunnels du métro.

Quelques pépites :

« Le malaise des cadres, c’est pas rien. Et ça vous fait faire de drôles de choses. Vous avez femme, enfants, bagnole, veau, vache, cochon, télé, et voilà que vous vous sauvez droit devant vous. Tout ça parce que deux rigolos essaient de vous trouer à coups de flingue votre bel estomac de chef. Et vous savez même pas pourquoi. Un jour, camarade, faudra quand même comprendre. »

(Jean-Patrick Manchette, « le petit bleu de la côte ouest », Carré Noir)

« Martin Terrier était pauvre, esseulé, bête et méchant, mais pour changer tout ça, il avait un plan de vie beau comme une ligne droite. Après avoir pratiqué dix ans le métier d’assassin, fait sa pelote et appris les bonnes manières, il allait rentrer au pays retrouver sa promise et faire des ronds dans l’eau…Mais pour se baigner deux fois dans l’eau du même fleuve, il faut que beaucoup de sang passe sous les ponts. »

(Jean-Patrick Manchette, « La position du tireur couché », Série Noire, Gallimard)

« Une vraie tête à claques, ce Butron. Méchant, prétentieux, naïf, paranoïaque et sadique sur les bords, il voulait tout et tout de suite et se prenait pour un pur. Il se mêla de politique et de complots, pour la rigolade, l’argent, la gloire, et N’Gustro, un leader du Tiers Monde, paya les pots cassés. Butron, floué par les Puissants, les Barbouzes, les Politicards, n’avait aucune chance de s’en tirer.

Il ne s’en tira pas. »

(Jean-Patrick Manchette, « L’affaire N’Gustro », Carré Noir)

« Après avoir lu ce livre, mon éditeur, ma sœur et ma femme me demandent pourquoi l’aubergiste Gilberte a la tête enfermée dans un sac plastique, au moment où son corps pendu est découvert dans le cellier. Je réponds que je n’en sais rien. Peut être s’agit-il d’un ultime geste de coquetterie assez compréhensible de la part d’une femme qu’on devine accorte mais pudique et qui aurait jugé inconvenant de montrer une langue pendante au premier découvreur de cadavre venu ?

Mais peut être pas.

C’est un mystère.

Il faut parfois laisser traîner des mystères à la sortie des livres.

Aux derniers chants de l’Odyssée, qui célèbre le retour à Ithaque, l’auteur n’évite-t-il pas, et avec quelle délicatesse, de s’étendre sur la surprise d’Ulysse décelant une odeur d’after-shave au fond du lit conjugal enfin retrouvé ? Le lecteur aura compris que ce livre est en réalité un humble mais profond hommage rendu à Homère et à sa cécité.

Signé : l’Auteur ».

(Pierre Desproges, 4 eme de couv. de « Des femmes qui tombent », chez Points.)

« J’ai épousé un lance-flammes. Dans la vitesse, l’assassine ne pensait à rien. La radio diffusait un sketch. Je suis le seul homme sur la terre à avoir perdu ses enfants à cause de Fernand Raynaud. L’assassine riait. Dans une minute, trente huit secondes et douze centièmes, femme, tu vas donner la mort. En attendant tu souris, le paysage défile, allure, bitume. Freine, putain, freine. Tu n’as pas freiné. Alors tout a tourné, tout a brûlé. Sur la banquette arrière, deux bambins jouaient au jeu des sept familles. Ils avaient du jeu. Je n’ai plus de famille.

Et toi tu es là. Avec tes cheveux, avec tes lèvres. Tu es là avec tes yeux qui regardent. Tu n’es pas morte et tu te nourris pour rester vivante. Car il ne te suffit pas de ne pas être partie avec eux : tu fais tout pour rester. Tu t’accroches à la vie. Mais tu ne mérites plus la terre, ses fruits, son vin ».

(Yann Moix, « Les cimetières sont des champs de fleurs », Grasset)

(1) L’auteur de cet article éprouve une sympathie particulière pour « les nègres de l’édition », pour avoir fait partie de cette confrérie de l’ombre il y a une quinzaine d’années, pour tenter de payer son loyer.


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12 réactions à cet article    


  • Argo Argo 13 février 2012 11:37

    Bonjour Sabine,


    Très bien ce billet. Et puis on renoue avec Manchette, trop vite disparu. On devrait faire une anthologie des 4ème de couverture. Avec le prix, au dos, il s’en lit bien plus que de livres.

    • Argo Argo 13 février 2012 11:39

      Turne... Bine... La photo m’a tourné la tête... Bonjour Saturne, donc


      • SATURNE SATURNE 13 février 2012 13:23

        Bonjour Argo, et merci d’ouvrir le bal des commentaires sous ce premier article.
        Pour l’enlèvement des Sabines, j’y suis pour rien. De toutes façons, nous, sur Saturne, les détraqués sexuels , on les envoie sur le Mont de Vénus.

        PS : j’suis pas bégueule sur les noms, mon ancienne négritude éditoriale des 4 eme de couv. m’a rompu à l’anonymat. Dommage que je n’ai pas été payé à l’exemplaire vendu mais à la pige ou au forfait.
        Sinon, j’aurais une belle villa avec plein de filles en bas résilles qui circuleraient autour, un Martini à la main...


      • JL JL1 13 février 2012 11:55

        Intérressant, autant en profiter, si vous le permettez, puisque c’est d’actualité, ce ne sont pas les Grecs qui diront le contraire :

        « Après l’enfer du nazisme et la terreur du communisme, il est possible qu’une nouvelle catastrophe se profile à l’horizon. Cette fois c’est le néo-libéralisme qui veut fabriquer à son tour un » homme nouveau« ... Déchu de sa faculté de jugement, poussé à jouir sans entrave, cessant de se référer à toute valeur absolue ou transcendantale, le »nouvel homme nouveau« est en train d’apparaître au fur et à mesure que l’on entre dans l’ère du capitalisme total sur la planète ».

        Dany-Robert Dufour dans son excellent ouvrage : "L’art de réduire les têtes » un essai sous-titré : ‘’Sur la nouvelle servitude de l’homme libéré à l’ère du capitalisme total ‘" Extrait de le 4è de couv.


        • focalix focalix 13 février 2012 14:10

          Bel article sur un petit genre délicieux...
          ...et hommage mérité aux nègres qui écrivent sur le dos.

          PS
          Effluve est masculin, m’enfin Sabine ?


          • SATURNE SATURNE 13 février 2012 14:29

            Bonjour Alix (euh, focalix)

            Non, non :« Effluve » est masculin au singulier. Mais au pluriel (employé dans mon texte), il s’écrit indifféremment au féminin ou au masculin pluriel.
            Un hermaphrodite, en quelque sorte.
            Il s’en passe de belles, dans les mots. J’en parlais encore ce matin avec le petit Robert.

            PS : dites, je veux bien me faire traiter de nègre, mais pas d’inculte, quand même !
            Bon, je rigole, j’en ai au moins trouvé un qui sait lire et ne fait pas que regarder les images..


            • focalix focalix 13 février 2012 15:52

              Je suis allé faire un tour sur le dictionnaire de l’Académie * :
              (1)EFFLUVE n. m. (parfois employé à tort au féminin).
              http://atilf.atilf.fr/dendien/scripts/generic/form.exe?7 ;s=4094399340 ;

              J’ai pu lire par ailleurs que Van der Meersch et Giraudoux avaient commis la faute.
              Cela vous met donc, Saturne et non pas Sabine (bas résille, culotte noire, effluves, voilà de quoi mettre cul par-dessus tête la raison de tout homme fût-il de bien), au rang des plus prestigieux de nos auteurs smiley .
              ___________________________________________________________________
              * Ca tombe bien, le mot « effluve » qui commence par E est dans la neuvième édition, commencée en 1986. Au dernières nouvelles, les déplumés de la Coupole sont déjà sur le Q. Il y aurait du dopage quai Conti que cela ne m’étonnerait pas !


              • SATURNE SATURNE 13 février 2012 16:41

                Tatata...
                Vous me citez le dictionnaire des incontinents. Je prends acte.
                Mais vous fait aussitôt observer que Wiktionnaire (faut bien faire jeune, enfin...), Flaubert et Hugo sont avec moi, voyez ici :

                http://fr.wiktionary.org/wiki/effluve

                Larousse informatique itou.
                Alors je vous attends demain à l’aube sur le pré, avec Bécherelle comme témoin.
                Bref, comme on dit au FMI, Michard c’est rien, mais c’est Lagarde...


                • SATURNE SATURNE 13 février 2012 16:45

                  Bescherelle, voulais-je dire.
                  Avec ses bas résilles, l’avions point reconnu....


                • focalix focalix 14 février 2012 13:59

                  Gaffe ! ils sont sont tous armés (ou presque) quai Conti !
                  Et Mimile vient à ma rescousse gnek gnek.
                  Lui, c’est un dur !


                • SANDRO FERRETTI SANDRO 13 février 2012 21:13

                  @Saturne
                  Article bien gaulé. Nous sommes confrères de négritude, car j’ai aussi donné dans la « 4 eme de couv. » pour payer des études qui perduraient un peu trop aux dires du banquier. C’est une bonne école de la brièveté et de la formule qui tape.

                  @ Sabine : JP. Manchette est en effet un grand de la plume noire. J’avais écrit sur lui ici-même il y a quelques années :

                  http://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/le-polar-c-est-mort-59282


                  • Argo Argo 13 février 2012 22:48

                    A côté des romans, j’ai adoré lire son journal (la première partie) paru chez Gallimard, une chronique féroce de son époque (66-74, à quand la suite ?). Politique, culture. Ses démêlés avec le milieu de l’édition et du cinéma. Une perle.

                    Je crois qu’il a du en bouffer, lui aussi, de la 4ème de couverture. Sans compter, les scénarii des films de cul de Max Pecas. Ca payait les clops. Il en est mort.

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