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« Les Bienveillantes » de J . Littell ne finira jamais d’être relu

La mémoire mise au travail et le roman de J. Littell

Il est possible que ce roman, les Bienveillantes , soit un des premiers grands livres du XXI ème siècle : un livre hors norme de 900 pages compactes. C’est un livre trés difficile à lire. Même si le lecteur s’accorde du temps et du courage il en sortira fourbu , exténué, interloqué et perplexe. En changeant de siècle et de nouvelle économie psychique , en passant de la névrose à la perversion, on est passé de l’ ère de la victime à l’ ère du bourreau. Le récit, dense, aride parfois, pourrait engendrer, une fois encore, la fascination pour la barbarie. En transposant dans son roman l’immense documentation qui existe sur cette époque, J. Littell suscite l’envie de savoir, le désir d’ Histoire, la volonté de comprendre l’une des pages les plus complexes et les plus prégnantes du siècle passé. Les lecteurs pensent trouver ce qu’ils cherchent dans Les Bienveillantes, car J. Littell revendique un implacable et irréprochable réalisme historique. Si l’ Histoire est convoquée, c’est la magie de l’écriture qui opère. Le lecteur qui voudra en savoir plus devra se mettre au travail. Il faudra du temps pour apprécier cette oeuvre.

Le roman inclassable de Jonathan Littell est le récit, pour faire littérature, d’un homme pas trés ordinaire, Maximillien Aue ( personnage fictif et narrateur ) . Son roman familial infiltre ses réflexions, ses attitudes et actions criminelles. Il est amoureux de sa soeur jumelle, Una, et homosexuel dans ses choix. L’image d’un homme torturé s’installe dans l’esprit du lecteur. Intelligent, cultivé, esthète, obstiné, il sera un officier supérieur de la SS qui aura bien de la chance malgré les situations les plus graves et les plus terribles de sa vie. Un juriste nazi courageux et pédant qui écrit des rapports inutiles à la chaine, omniprésent sur les chantiers de la mort . Ce thanatologue participera au judéocide européen , sans que ses paroles traduisent un antisémitisme haineux , présent lors des tueries massives en Ukraine , en Russie, en Hongrie.


La parole de Max Aue est une parole vraie qui peut révéler ses propres abîmes. Il laisse à ceux qui l’entendent, la tâche impossible d’une interprétation. Le roman de Littell ne livre pas à ses lecteurs le « pourquoi » de l’holocauste. Claude Lanzmann nous mettait en garde contre les exercices académiques qui promettent une explication de la Shoah. Ces abstractions, en effet, n’ont souvent réussi qu’à émousser ou à travestir l’événement oblitérant la réalité sans parvenir à clarifier quoi que ce soit. On ne fouille pas aisément la psyché des exécuteurs ( qui, d’ailleurs, ne parlent pas) . Lanzmann lance cet ultime avertissement en citant Primo Levi qui, détenu à Auschwitz, entendit un garde S.S. proférer « Hier ist kein Warum  »). Le regard de Max Aue est plus énigmatique et engendre un malaise.

J. Littell écrit en français , en imitant cette langue du III ème Reich, mais sans la connaissance intime de la langue allemande, que l’ensemble des judaïsmes de la Mitteleuropa avaient tous placée en position de langue supposée du savoir

( Wissenschaft - Judentumswissenshaft ) . Le texte est avant tout un objet littéraire. C’est d’abord un travail d’écrivain. L’habillage historique est quasiment sans faille, saturé par la masse documentaire . L’histoire personnelle subjective de Max Aue, est fragmentée, dispersée à travers tout le livre. C’est le moteur du roman, branché directement sur l’inconscient de l’auteur et celui du lecteur. Les faits intimes sont contradictoires, changeants , rêvés , fantasmés, hallucinés, refoulés.

Ce roman est comme une tentative d’approche du Réel lacanien . La notion de «  réel » a souvent été employée pour expliquer l’impossibilité d’expliquer . C’est un lieu symbolique où jamais aucun humain n’a, n’a eu, ni n’aura accès. C’est l’endroit où se trouvent archivés à foison tous les outils nécessaires à l’exercice de l’art. C’est la demeure des trois grands « A ». L’Art, l’Autre et l’Amour. On y trouve en nombre infini, toutes les lettres nécessaires à l’écriture d’un roman... Plus vous en utilisez, plus il y en a ! .

Antivolt



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Les réactions les plus appréciées

  • Par Pallaké (---.---.---.105) 15 janvier 2007 15:37
    Pallaké

    Je ne comprends vraiment pas pourquoi certaines personnes partent sur le principe qu’ils ne liront pas un livre ou n’iront pas voir un film et qui d’après ce qu’ils en ont entendu ou lu se permettent de juger. A mon sens qu’on ne lise pas les bienveillantes par exemple est un choix mais alors qu’on ne commente pas ce livre. Une personne comme Serge Klarsfeld que cette histoire touche au plus haut point a eu la décence de déclarer qu’il ne lirait pas ce livre et que par conséquent il ne le commenterait pas. Concernant le roman en lui-même, je trouve cela dommage qu’on se focalise sur l’aspect bourreau au travail, le personnage n’est pas en charge directe des massacres et quand il lui arrive d’y assister on ne peut pas dire que cela le réjouit. L’antisémitisme qu’il avance est celui d’un homme de sa position. Et quand à sa « pervertion », je trouve cela navrant de voir des personnes parler de « pervert déséquilibré paranoiaque » alors que le personnage est rongé par un amour impossible et en devient homosexuel par fidélité. Bref, certes le sujet est polémique mais il y a déjà eu des ouvrages sur le sujet (La mort est mon métier, les mémoires des criminels nazis...), l’antisémitisme de Céline n’empêche pas d’en faire un géni reconnu alors que là seul le personnage est antisémite (et c’est normal vu sa position), non tous les critiques devraient au moins s’accorder sur le point que c’est un roman extraordinnaire racontant un homme atypique dans un contexte extraordinnaire.

  • Par (---.---.---.108) 15 janvier 2007 14:52

    Pouvez-vous m’expliquer sur quelles bases vous avez pris la décision de ne pas lire le livre ? des commentaires dans la presse ? des recommendations d’amis ? autres ?

  • Par Antivolt (---.---.---.44) 16 janvier 2007 11:12

    Christian Ingrao ( Agrégé et docteur en histoire, directeur adjoint de l’Institut d’histoire du temps présent, maître de conférences à Sciences-Po) « Il est parfaitement légitime que la fiction s’empare d’un sujet pareil. Elle le fait avec ses forces et ses faiblesses. Ses forces : elle fait passer les sensations, les affects, les jeux mémoriels, elle transmet une expérience, quand le livre de l’historien, lui, reste analytique. La faiblesse de Jonathan Littell est malgré tout de rater l’émotion nazie, moteur du passage à l’acte. « J’ai fait ma thèse exactement sur le même sujet, ces intellectuels nazis du service de renseignements SS, qui ont pris les armes, ont tué des femmes, des enfants. Ce qui fait passer ces hommes à l’acte, c’est l’angoisse et la haine. C’est aussi la ferveur, l’utopie, dans laquelle l’extermination des Juifs est la condition sine qua non pour la germanisation des territoires occupés : ils pensent : « C’est eux ou nous » ; ils pensent aussi : « Il faut les tuer pour créer notre rêve. » Cette ferveur, qu’on sent dans les moments d’effondrement des stratégies de défense, au cours des instructions et des procès des responsables nazis, on ne la voit malheureusement jamais dans les Bienveillantes . Jonathan Littell a vraiment très bien travaillé, même s’il y a des sources qu’il n’a pas consultées. Il a réussi la vie intime de son personnage, pas l’émotion collective. « J’ai cependant une vraie sympathie pour ce roman. Je ne suis pas d’accord avec l’argument du voyeurisme. Le voyeurisme est un concept précis, il s’agit d’une perversion. C’est une étiquette-arme utilisée pour invalider sans discussion le livre. Mais ce n’est pas ce qui se passe avec les Bienveillantes. Il y a plutôt un phénomène de sidération. Je connais ce type de réactions. J’ai les mêmes lorsque je fais un exposé en public : les gens sont silencieux, ils viennent me dire qu’ils sont très intéressés, mais ils ne posent pas de questions. Une sorte de béance (maxillaire).

    Denis Peschanski ( historien, spécialiste de la Seconde Guerre mondiale, directeur de recherches au CNRS) . s’ ’interroge sur la signification du succès du roman « Les Bienveillantes » , qui a commencé bien avant l’attribution du prix de l’Académie française et du Goncourt. S’agit-il du temps long d’une fascination récurrente pour la barbarie ? S’agit-il du temps long d’une passion française pour la Seconde Guerre mondiale ? Ou bien ce livre et son succès sont-ils révélateurs d’un changement de registre mémoriel ? « Pour aller au plus simple, au lendemain de la guerre, c’était le moment du résistant ; dans les années 80, on est passé dans l’ère de la victime. Et depuis deux ou trois ans on voit d’un côté une concurrence des victimes, avec une multiplication des porteurs de mémoire au nom de la victimisation, et, de l’autre, une certaine saturation de l’opinion. Ce qui fait qu’on peut se demander si le succès de cet ouvrage, au-delà de tout jugement sur sa qualité littéraire, n’ouvre pas un autre registre mémoriel. Entre-t-on dans l’ère du bourreau ? Assiste-t-on à une diversification des genres : on parle de la victime, mais aussi du bourreau, du spectateur ? Ou bien est-ce une clôture sur une autre figure, la figure du bourreau ? Quoi qu’il en soit, je ne suis pas convaincu qu’on ait beaucoup à gagner en sacralisant certains événements et en interdisant certaines formes d’expression sur ces événements, en l’occurrence la Shoah. »

    Bruno Blanckeman, professeur de littérature française à l’université de Rennes II, est l’auteur des Fictions singulières (Prétexte Editeur) et codirecteur du Roman français au tournant du XXIe siècle (Presses Sorbonne nouvelle). « Je suis à la fois admiratif devant la gageure ­ l’auteur a assimilé une matière historique énorme ­, et gêné, car ce roman est très académique. « Jonathan Littell s’inscrit dans le champ de la fiction d’aujourd’hui. J’y retrouve cette préoccupation d’un tournant de siècle : on s’approprie les archives les plus fortes du siècle achevé. A partir de la fin des années 80, on voit beaucoup de romans qui tournent autour des deux guerres. Je mets à part Patrick Modiano, qui a accompagné le retour du refoulé. Régulièrement, des auteurs s’intéressent à la Seconde Guerre mondiale (Lydie Salvayre, Marc Lambron...) ou à la Première (Alice Ferney, Philippe Claudel...). Cela correspond à une volonté de relire l’Histoire, ou de la piller, je ne sais pas ; c’est peut-être une réévaluation de la question éthique.« Je remarque aussi que la figure du monstre resurgit, que l’on montre dans sa proximité. Voyez l’Adversaire, d’Emmanuel Carrère. Je m’explique mal le succès des Bienveillantes . Il y a sans doute une attirance pour ces problématiques-là, le monstre proche, une Histoire qu’on croyait canonique et qu’on traverse par le biais d’un destin unique. Il y a peut-être également une lassitude vis-à-vis des oeuvres hyperminimalistes. « Dans les débats qui ont entouré la sortie du livre, il me semble que Claude Lanzmann a posé une bonne question : qu’est-ce qu’on va retenir de ce livre ? Il sera intéressant de connaître la composition du lectorat. Quelle tranche d’âge se sent concernée ? »

  • Par Arturo Bandito (---.---.---.91) 16 janvier 2007 09:16
    Arturo Bandito

    Je suis toujours attristé quand j’entends quelqu’un dire qu’il ne lira pas « Les Bienveillantes ». Les raisons de ce refus sont rarement bien-fondées d’ailleurs mais basées sur des articles vite lues, des discussions télévisées entraperçues.

    L’absolu nécessité de lire ce roman en plus des ouvrages de référence de Browning, Hilberg et autres est justement de vous plonger dans le cerveau de ce nazi. Car ne nous y trompons pas même si Aue n’est pas un antisémite fanatique, il est antisémite, raciste et profondément épris intellectuellement de culture fasciste.

    Chaque page que va finir le lecteur aura été une lutte contre l’envie de voir son « héros » réussir : une mission, sa carrière, sa vie sentimentale, etc.

    Le mérite (énorme) de Littell est là : vous rappeler que la vie est chaque jour un arbitrage entre morale et satisfaction personnelle. Combien renonceraient à leurs avantages matériels et aux honneurs si notre système devenait totalitaire, génocidaire ? Chaque jour nous faisons des compromis avec une morale supérieure. Littell nous rappelle que d’autres l’ont fait avant nous et sont devenus les plus grands criminels de l’histoire de l’humanité.

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