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« Les Damnés » Ivo van Hove dynamite « La Comédie-Française »

Médusés, hébétés, tétanisés, voici Les Damnés… autrement dit ces spectateurs du cauchemar éveillé ayant plané l’autre soir sur la salle Richelieu en générale de presse et provenance directe du Palais des Papes, eux qui ne pouvaient quasiment pas, à la suite des quelques secondes passées à réaliser que sur la scène de la Comédie-Française la « Tuerie » était bel et bien terminée, frapper leurs mains l’une dans l’autre tant la sidération les avait envahis au point de rendre impudique et totalement incongrue la perspective d’une standing ovation.

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Les Damnés
Christophe Montenez, Elsa Lepoivre & Guillaume Gallienne
LD © Jan Verswevyeld

Débuter ainsi la saison théâtrale 16-17 pourrait avoir aboli définitivement le registre de l’insouciance estivale, pourtant dictée par une météo restée délibérément au beau fixe, si précisément cette béatitude n’avait été déjà fort mise à mal dans la « vraie vie » ainsi que, de surcroît, dans la Cour d’Honneur d’Avignon avec, en prime, la remarquable captation vidéo de cette « Damnation » accessible d’emblée par tout un chacun.

Nous le savions donc que la mise en scène de Ivo van Hove était magistrale, nous en avions en effet perçu à distance l’intensité esthétique sur nos écrans numériques, nous en connaissions par avance l’intuition métaphorique rendant les spectateurs partie prenante de leur stupéfaction pouvant se figer en torpeur.

Et pourtant rien, absolument rien, ne nous a empêchés d’être absorbés, engloutis par l’immense système d’autodestruction mis en place selon la faculté humaine intrinsèque d’être la proie, universelle et intemporelle, du pouvoir absolu ainsi que du goût pour la perversité ajouté à la fascination pour la cruauté.

Cependant qu’importe, en définitive, que la riche Famille von Essenbeck se déchire en interne et se désagrège de tout son saoul, sous notre perception objective de voyeur, dans l’inceste, la torture et le meurtre quand, au demeurant, à chaque étape accomplie de ces exactions progressives, le réalisateur renvoie au devant de la scène l’ensemble des protagonistes impliqués, pour se figer en miroir du public présent, dûment capté face caméra et ainsi invité à se visualiser sur le grand écran central… tel un chœur antique en pareille compagnie suicidaire.

Quel choc, en boomerang, pour la salle ébahie à chaque fois, sous la pleine lumière crue revenue !

Alors, littéralement emporté par l’attrait que les hautes technologies audiovisuelles garantissent sur mesure, subtilement dosées ou exacerbées à souhait par cette réalisation virevoltante et néanmoins sans cesse objectivée, le spectateur est submergé par des flux d’affect aux multiples sens :

En premier plan, voici les comédiens de la Troupe du Français qui se projettent, dans leurs rôles d’anéantissement radicalement programmé, situés au plus haut point de leur excellence à être « eux-mêmes » à part entière et sans réserve ; à leur côté ou en face à face, voilà la fameuse caméra scrutant, dans l’agilité de son technicien dédié, tout ce qui pourrait être ressenti par la conscience humaine aux limites du supportable ; enfin, et ce n’est pas le moindre, trônant tel un magicien venu d’ailleurs ou de nulle part, place à l’immense écran numérique prêt, au sein de sa brillance extrême, à tous les sortilèges comme aux pires turpitudes.

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Les Damnés
Christophe Montenez & Didier Sandre
LD © Jan Verswevyeld

A l’échelle de la Cour d’Honneur, il est manifeste que sa présence réflexive est beaucoup plus prégnante sur le plateau relativement étroit de la salle Richelieu et implique, de fait, une focalisation subjective frôlant l’addiction incontrôlable du regard… même « critique ».

Il ne reste donc point d’autres échappatoires, aux sociétaires, pensionnaires et autres comédiens de l’Académie qu’à se lancer à corps perdu en tirant leurs « épingles » individuelles et collectives de cet enjeu tellement déshumanisé qu’il en deviendrait forcément « sublime ».

Menant, presque à leur insu lié par tant de rouerie et d’ingénuité corrélative, ce flamboyant bal de la dégénérescence, la baronne Sophie et son fils Martin trouvent en Elsa Lepoivre et Christophe Montenez le fil conducteur d’une histoire d’amour à l’envers et portée à l’incandescence par les pulsions irrépressibles de la bassesse humaine en pleine apothéose.

Loin de concevoir que leurs partenaires ne seraient que les faire-valoir de ce paroxysme dévastateur s’appuyant sur une sensualité dévoyée, un jeu de rôles en adaptation structurelle permanente convie chacun des membres ou proches de la Famille von Essenbeck à se positionner selon son intérêt personnel sur l’échiquier du pouvoir industriel face à la montée inexorable du nazisme.

« Après moi, le déluge » pourrait ainsi servir aisément de dénominateur commun aux lâchetés successives de chacun d’entre eux désertant toute dimension éthique.

Le point culminant de cette odyssée meurtrière se symbolisera en une mémorable bacchanale où Denis Podalydès se pose sincèrement la question de savoir s’il a déjà ressenti un tel plaisir de jeu d’acteur, réalisé en synchronisation parfaite avec des images pré-enregistrées et sous un délire de décibels vibrant au prorata de cette fantasmagorie… pourtant si proche du « monde réel ».

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Les Damnés
Elsa Lepoivre & Christophe Montenez
LD © Jan Verswevyeld

Dans cette perspective, « Les Damnés » de Ivo van Hove marqueront-ils une rupture idéologique et technique, dans l’appréhension à venir du spectacle vivant en prise avec le siècle numérique ?

Les comédiens ayant goûté à cette liberté « surveillée » de créativité au plus profond de l’intimité pourront-ils retourner, sans frustration, à leur lecture traditionnelle autour de la table des répétitions ?

La Comédie-Française pourra-t-elle continuer à rester confinée dans sa prestigieuse salle historique à l’italienne sans ressentir la nécessité impérieuse d’une ouverture spatiale et polyvalente ?

Autant de questions que son administrateur actuel, Eric Ruf pourrait, plus que jamais, avoir en point de mire selon la pérennité d’une renommée « intouchable » tout en garantissant l’exemplarité des créations de la Maison de Molière.

 

photos LD © Jan Verswevyeld

LES DAMNÉS - **** Theothea.com - d'après scénario Luchino Visconti, Nicola Badalucco et Enrico Medioli - mise en scène Ivo van Hove - avec la troupe de la Comédie-Française : Sylvia Bergé, Éric Génovèse, Denis Podalydès, Alexandre Pavloff, Guillaume Gallienne, Elsa Lepoivre, Loïc Corbery, Adeline d’Hermy, Clément Hervieu-Léger, Jennifer Decker, Didier Sandre, Christophe Montenez et des comédiens de l'Académie de la Comédie-Française - Salle Richelieu / Comédie-Française

 


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3 réactions à cet article    


  • jymb 3 octobre 2016 13:05

    La cour d’honneur, j’y étais et avec encore à ce jour un souvenir trés vif de cette grand-guignolade.

    Les acteurs ne sont pas en cause, chacun dans son rôle joue à la perfection 
    La somme globale est une accumulation de pseudo horrifiant et sordide tellement rabâché qu’il finit par faire sourire. A qui le tour de grimper dans son cercueil ? Vous me remettrez bien un petit coup de viol, meurtre ou élan pédophile ? 
    Sans oublier quelques nudités masculines courant sur le plateau la zigounette au vent ( pour plaire à une partie du public ?) 
    L’argument général manié à la grosse truelle est que les fachos sont des méchants, trés méchants et affreusement méchants. Et en plus d’une bétise absolue , en témoigne la scène des SA qui s’ennivrent en se déshabillant , beuglants et éructants..A ce degré là on ne peut même plus parler de caricature et le résultat est infaillible, lorsque le spectateur est pris pour un c... la réflexion éventuelle laisse la place à une rigolade latente. Des personnages traités en babouins malfaisants à côté de qui le Mordor serait un humaniste finissent par devenir presque sympathiques tellements ils sont vitriolés de manière monomaniaque. 
    Aucun souci en revanche pour les bobos Libé-Télérama-Le Monde, la soupe est exactement ce qu’ils attendaient pour se flatter dans les salons d’être les vrais défenseurs de l’humanité contre la bête immonde
    Vous reprendrez bien une coupe de champagne mon cher ? 

    • Theothea.com Theothea.com 3 octobre 2016 15:31

      Vous avez eu @jymb l’immense chance d’assister à l’une des représentations de LES DAMNES dans la Cour d’Honneur durant le Festival d’Avignon 2016 et de l’apprécier selon votre point de vue.

      Au delà du Palais des Papes donc de l’été dernier ainsi que de la salle Richelieu actuellement et ce jusqu’en janvier prochain, tout un chacun a aussi l’opportunité d’en voir une captation vidéo d’une des premières représentations diffusée sur France 2 le 10/07/16 accessible sur Culturebox jusqu’au 11 juillet 2017 :
        

    • jymb 4 octobre 2016 12:20

      Je vous rassure, je ne regrette aucunement avoir assisté au spectacle 

      Simplement il faut en retirer ce qui est remarquable, le jeu des acteurs qui sont d’immenses pro
      En revanche, ilfaut ingurgiter ce qui fait le socle caricatural du in : Pas gentil les soldats/ pas beau la guerre/ méchants les fachos/ gentil les gens du bout du monde qui viennent nous réapprendre la vie etc etc 
      L’an dernier le « Retour à Berratham » en était une illustration parfaite. Chorégraphie absolument somptueuse et à l’inverse récitatifs dignes d’une MJC de ville communiste en 1972 qui, elle, faisait s’étrangler de rire entre deux baîllements.

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