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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > « Les faibles et les forts » de Judith Perrignon

« Les faibles et les forts » de Judith Perrignon

" Depuis qu’ils ont l’âge de venir au parc, ils n’ont toujours vu que des Blancs dans la piscine. Tant de fois, tant d’étés, ils ont regardé les autres s’ébattre au soleil et dans l’eau, ils ont ri parfois des mollets soudain nus du postier, des gros seins de l’épicière, mais ils écoutaient en silence le cri continu des enfants ruisselants, mesurant du fond de leur propre gorge l’intensité du plaisir qui leur était refusé. "

L’inconscient collectif a la fâcheuse tendance de charrier les clichés les plus profondément racistes avec une facilité désarmante. Désarmante car tellement fixée en nous qu’elles nous deviennent évidences, allant de soi. Vous savez ; les noirs ont de gros sexes, les blancs sont dépressifs, les arabes sont des voleurs, les sportifs sont des idiots, les Noires ne savent pas nager…. Désarmant de bêtise mais tellement présent en nous !
Heureusement, Judith Perrignon fait partie de ceux qui nous donnent des armes pour nous aider à lutter contre les clichés abêtissants. Grâce à des romans comme "Les faibles et les forts", paru en 2013 aux éditions Stock, nous pouvons nous armer de connaissances historiques et culturelles – tout en passant de moments plaisant de lecture – pour combattre nos propres à priori racistes.

La construction du roman "Les faibles et les forts" est assez originale, désarçonnante. La première partie se déroule en 2010 et voit se succéder des chapitres correspondant aux voix de différents membres d’une famille. Le lecteur est mis dans une position omnipotente est "lit" les pensées de chacune des personnes qui a assisté à la perquisition brutale de la police. A la recherche de drogue les policiers ont brutalisé Marcus, le fils aîné, l’obligeant à se dessaper dans le salon familial, à s’exhiber le cul à l’air en présence de sa grand-mère Mary-Lee, sa mère Dana – mère des cinq enfants avec trois différents père –, ses frères Wes l’indépendant malicieux et Johna en totale admiration pour son grand-frère, la petite Déborah à l’orée d’une adolescence qui s’annonce tortueuse et la petite Vickie.
Après avoir mis la maison sans dessus-dessous les flics sont partis, laissant derrière eux des tempêtes de frustrations et de rages dans les esprits de chacun.

« Quand tu as décidé de quitter Chicago, Maman, tu m’as pas demandé mon avis ni ce que je laissais derrière moi, tu m’as pas dit ce qui nous attendait, ni pourquoi Mamy Lee criait dans le téléphone que tu faisais une connerie, t’as dit que plus rien ne nous retenait, que j’allais finir dans les gangs parce qu’à l’école je plumais les gars avec des dés et un jeu de cartes. Tu m’as jamais fait confiance. Mamy Lee non plus. »

L’exercice est bien mené. Le lecteur passe successivement dans la tête de chacun et vit avec chaque personnage l’épisode brutal de la fouille. Nous naviguons dans les colères de chacun, les désespoirs, les récriminations d’une famille à la dérive sociale. Le pire c’est qu’on a l’impression qu’ils se tiennent plus, les uns et les autres, responsables de l’humiliation plutôt que la brutalité policière. Elle leur semble à tou(te)s normale, évidente. C’est perturbant.

« Je les sens encore dans mon dos ces heures passées contre les jambes de ma mère et de mes tantes qui me coiffaient, je ne faisais pas attention aux bleus et aux veines qui gonflaient sous leurs robes tant elles travaillaient dur, mais ces jambes contre ma colonne me faisaient me tenir droite. C’est tout ce que je vous demande, mes enfants, tenez-vous droits. Tiens-toi droit, Marcus, ne donne pas à ceux qui nous méprisent depuis la nuit des temps de quoi justifier encore cette vieille haine contre nous. »

 

Puis, brutalement, Judith Perrignon nous ramène en Juin 1949, à Saint-Louis. Cette fois-ci nous sommes dans une narration classique qui nous met dans la tête d’une Mary-Lee adolescente qui vit les premières heures de l’ouverture des piscines aux Noirs. Son frère Howard fait partie de ces premiers intrépides qui osent s’aventurer dans des bassins "publics" réservés pourtant aux blancs. Et les réactions qui s’en suivent. Le lecteur ne subit ni les coups ni les crachats, mais c’est d’une violence psychologique telle que des larmes de rage pourraient vous humidifier les yeux. Pourraient.

«  Depuis qu’ils ont l’âge de venir au parc, ils n’ont toujours vu que des Blancs dans la piscine. Tant de fois, tant d’étés, ils ont regardé les autres s’ébattre au soleil et dans l’eau, ils ont ri parfois des mollets soudain nus du postier, des gros seins de l’épicière, mais ils écoutaient en silence le cri continu des enfants ruisselants, mesurant du fond de leur propre gorge l’intensité du plaisir qui leur était refusé.
...
les files avancent vers le déshabillage, dans un ordre qui semble tout signifier de la hiérarchie du monde, garçon blanc, fille blanche, garçon noir, un ordre où Mary Lee n’existe pas.
 »

Retour en 2010. Une émission radio-talk qui donne la parole aux auditeurs. Les gens appellent pour s’exprimer sur un fait divers qui a fait couler beaucoup d’encre dans ses implications culturelles et raciales. Au début, le lecteur est surpris et se demande où nous emmène l’auteur. La narration est totalement différente, faite d’un dialogue entre l’animatrice de la NPR (National Public Radio) et les auditeurs. Puis survient Peter. La cinquantaine, issue d’une famille blanche bon teint et raciste comme à la belle époque. Peter est sauveteur. Il vient de participer à un sauvetage. Raté. Peter est totalement saoul. Il appelle et déverse sa rage, sa souffrance et sa révolte. Au début de sa diatribe, nous ne comprenons toujours pas le lien avec le reste. Et quand vient la compréhension… les larmes.

« Le manque de représentation d’Afro-américains sachant nager a de lourdes conséquences.
Que voulez-vous dire par là ? Que les jeunes Noirs ont eux-mêmes intégré ce mythe qui veut qu’ils ne puissent pas nager ?
Absolument. Leurs parents n’avaient pas accès aux piscines et ils ne leur ont pas appris à nager. Ils leur ont transmis leurs craintes, leur idée que l’eau n’est pas faite pour eux, dangereuse même. Dans tous les États-Unis, beaucoup d’enfants noirs grandissent en pensant qu’apprendre à nager n’est pas une priorité.
 »

La dernière partie, de nouveau avec Mary-Lee, la vieille, n’est – presque – qu’accessoire. Le lecteur a compris. Le lecteur y réfléchis. Et peut-être, peut-être seulement, que le lecteur, quel qu’il soit, d’où qu’il soit, a laissé en chemin une – petite – partie de clichés qui déchétise nos cerveau. Enfin, j’espère.

« Quand les européens sont arrivés en Afrique de l’Ouest, ils ont découvert des peuples qui nageaient depuis tout petits, dans les rivières et le long des côtes, les Africains étaient de grands nageurs. Mais l’esclave qui nage est devenu l’esclave qui s’enfuit ! Et donc passible de mort. La peur s’est transmise de génération en génération. »

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"Les faibles et les forts"

Judith Perrignon

Éditions Stock, 2013


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2 réactions à cet article    


  • christophe nicolas christophe nicolas 20 juin 2014 13:05

    Ca me rappelle un roman, « les Thons et les canons’ », c’est l’histoire de l’équipage d’un bateau de guerre qui ne sait plus où il va et qui se lance dans la pèche au thon pour tenter de survivre, laissant la rouille envahir ses canons. C’est une histoire idiote car les hypothèses sont idiotes un peu comme « les forts et les faibles » qui montre que l’auteur ne comprend rien et a besoin d’une petite psychanalyse... pour faiblesse neuronale...


    • Guit'z Guit’z 20 juin 2014 19:29

      Ouhhh, le joli navet bien pensant candidement soupiré que voilà ! L’énorme daube sentimentale écrit dans le langage sucré des bisounours !

      Au feu et vivent les arbres saufs !

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