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Les invisibles

Allez voir Les invisibles, texte et mise en scène de Nasser Djemaï, au théâtre du Chêne noir à Avignon à 16H00 tous les jours.

Ces « invisibles » portent un problème collectif, social et politique, inconnu de nous tous. Et la pièce qui leur est consacrée rend simple et visible leur situation morale et matérielle. Ils sont dans une situation faible, mais pas fragile : ils la connaissent bien et elle est assez immuable. Ils en souffrent et l'acceptent comme un destin. Ils ne se rebellent pas. Ils n'en ont plus la force. Ils n'en ont jamais eu la force. Ils n'ont jamais été pris dans un collectif, leur problème n'a jamais été pris comme un problème collectif. Une somme de cas individuels. Ils n'ont jamais bénéficié de la force collective qui permet de poser publiquement les problèmes. Ils n'ont jamais été définis comme une classe sociale, un groupe suffisamment unifié et compact pour qu'on établisse des politiques publiques plus ou moins compassionnelles (et plus ou moins efficaces). Ils ne se plaignent pas vraiment, ils disent comment c'est pour eux. Fatigués, ils endurent mille complications : les fuites d'eau, le dossier de la retraite toujours incomplet... et mille souffrances : impossible de payer la robe de mariée de la fille, qui dit « ça ne fait rien papa, viens sans cadeaux » mais impossible de se déplacer aussi loin, impossible d'être à son mariage, même téléphoner est hors de prix. L'un d'eux ne s'est pas rempli l'estomac pour remplir sa valise de cadeaux pour ses proches au pays ; les deux sont restés vides. L'État français, les Français, ont menti sur le travail, sur les conditions de travail, sur le salaire, sur le logement, et finalement sur les retraites. Les « Chibanis » (têtes blanches en arabe) ont bâti les demeures de Français plus riches qu'eux et, eux, vivent dans un confort minimal. Ils vivent un exil permanent, insoluble, sans fin. Ils doivent rester en France pour toucher la retraite complémentaire. Une chicane de plus. N'importe quel salarié français peut aller dépenser sa retraite à Marrakech. Eux non ! L'État veille au retour sur « investissement », que leurs petites retraites servent à faire travailler les Français sur le sol de France. Pourquoi leur faire ça ? Ils ne sont rien ou si peu de chose, pas place dans la conscience politique, pas de porte-parole... Ils sont de nulle part et voient la France sur le pas de leur porte, comme un spectacle.

La pièce est d'une convergence parfaite pour nous mener à une grande empathie envers ces Chibanis. Le fond et la forme nous tracent le chemin. La mère d'un jeune homme qui ne craint pas la bagarre lui donne un chemin vers son père inconnu : « Va voir El Hadj, il te mènera à ton père » (en substance). Et le jeune — amoché au passage par sa propre violence, il a déclenché une bagarre à quatre contre lui — débarquera dans le foyer de vieux travailleurs. L'on saura bientôt tout, de leur vie quotidienne, de leur histoire. Des apartés nous font un peu plus participer à la détresse de ces hommes. Le « taiseux » s'est sauvé d'une grotte, enfant, pendant la guerre d'Algérie, poussé et encouragé par son père qui y est mort avec d'autres, donné aux chiens. En son jeune âge, il était assez petit pour passer par un étroit boyau vers le ciel libre. Un tel « événement », quand il vous arrive, vous pourrit la vie pour toujours. Ça revient tout seul dans la mémoire et encombre toute la disponibilité à jamais. Un trauma formidable. Mortel.

Le vieux El Hadj vit comme un légume, indifférent à tout. Il se « contente » de respirer. Tous les autres le soignent, le lavent, s'occupent de lui au plus intime. Leur vie est faite de cette communauté, comme une famille. Entraide entre proches. Quand le jeune voudra à la fin faire le dossier pour qu'ils aient des chambres de 18m² au lieu des 5 qu'ils ont dans leur foyer, ils ne veulent pas. C'est leur vie, ils n'en ont qu'une, c'est la leur, et leur solidarité en est le sel. Ils ne sont pas pauvres de ça. Il est là le collectif de leur destin, quasi à sa fin : une chambre pour dormir, le reste ensemble, avec des passés tissés des mêmes événements, des mêmes situations. Ils ne veulent pas vivre dans un logement individualiste, où l'on peut tout faire sans voir les autres.

Les invisibles nous fait voir à quel point cette façon d'être au monde est respectable. Le texte construit cette découverte pas à pas, sans effet de manche. Un texte juste. Les acteurs sont impeccables. Un décor réaliste. Comme si on y était. On y est. De la belle ouvrage pour une meilleure conscience de notre temps, d'où il vient et de quoi il est fait, aussi.


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3 réactions à cet article    


  • Orélien Péréol Aurélien Péréol 16 juillet 2012 17:08

    Je préfère préciser que je ne partage pas cette idée qu’on serait tous seuls et que les autres seraient des martiens dont on ne peut rien percevoir et avec qui on ne peut rien partager, bien que je ne sache pas si cela en vaut la peine.
    Il ne s’agit pas du tout « d’assimiler les structures mentales » de gens d’un autre âge, « d’une autre civilisation »... Il s’agit de ressentir et comprendre au mieux ce qui en fait des êtres de notre communauté humaine et de reconnaître la difficulté de leur existence, et d’y compatir.

    Je suis profondément hegelien. En quelques mots : notre présence au monde est faite de trois fils : l’universalité, qui appartient à tout le monde (aux 4 coins de la Terre et à toutes les époques, aux hommes de la Préhistoire aussi) ; la particularité qui distinguent les groupes, en premier sans doute, les femmes et les hommes, mais l’époque, le pays, la religion, le fait d’aimer le sport ou les échecs ou les deux, la mer, la montagne ou la campagne ou les trois... ; et la singularité ce qui constitue comme unique, singulier.

    Les invisibles nous donne à voir des membres de notre particularité de notre histoire récente jusqu’à actuelle, dans une posture qui les montrent comme de belles âmes, alors que notre particularité centrale d’homme blanc n’a fait que les évincer. Ce spectacle les remet dans l’universalité humaine.
    Merci à cet auteur et à tous ceux qui ont participé à la création de ce spectacle.


  • Jean-Marie Paris Jean-Marie Paris 15 juillet 2012 23:26

    Merci à Aurélien Péréol qui restitue bien le contenu et l’environnement de la pièce.
    Comme lui, j’ai beaucoup apprécié cette mise en lumière des « chibanis », ces « vieux » oubliés dans les foyers de travailleurs migrants, invisibles aux yeux de la majorité des français dont ils ont pourtant, par leur travail discret, participé à la prospérité. Aujourd’hui, ces immigrants économique des années 50/70 vieillissent et meurent, loin de leurs terres d’origine, incapable de les rejoindre pour des raisons administratives, mais pas reconnus pour autant par notre pays.
    Au-delà des débats nauséabonds sur l’identité de la France, il est bon que, tout simplement, on redonne un peu de dignité à des êtres humains.


    • Orélien Péréol Aurélien Péréol 18 juillet 2012 16:51

      Merci en retour à Jean-Marie Paris, qui m’a beaucoup apporté aussi et sans qui cet article ne serait pas le même.

      En effet, le spectacle « Les invisibles » donne à voir l’humanité de ces « Chibanis ».
      En nous montrant leur particularité (qui les rassemble, qui fait qu’ils se ressemblent), « les invisibles » nous donnent à voir l’universalité de ces Chibanis, ce par quoi ils sont des humains comme nous. A l’inverse, en effet, du débat sur l’identité de la France dans lequel il s’agissait d’exprimer une particularité française définie et immobile, afin d’exclure toute autre particularité, c’est-à-dire au fond, de prendre cette particularité française pour l’universalité.

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