• AgoraVox sur Twitter
  • RSS
  • Agoravox TV
  • Agoravox Mobile

Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Les Mémoires du Baron Mollet, ou les souvenirs d’un anarchiste (...)

Les Mémoires du Baron Mollet, ou les souvenirs d’un anarchiste mondain

Les éditions du Promeneur rééditent Les Mémoires du Baron Mollet (1877-1964), livre de souvenirs d’un dilettante qui voua son existence à la fréquentation des artistes, Jarry, Apollinaire, Picasso et tant d’autres. Une vie d’anarchiste mondain. Ou comment travailler moins pour vivre plus. Inutile autant que nécessaire. Réjouissant.

Pourrait-on éditer Les Mémoires du Baron Mollet aujourd’hui ? Cette espèce de vagabond mondain et lettré, n’ayant consacré sa vie qu’à la fréquentation des artistes, est éteinte. De tels hommes libres étaient légion entre Montparnasse, Montmartre et Saint-Germain-des-Prés, de 1900 à 1950, et n’ont parfois laissé aucune trace dans l’Histoire.
Quand ils en ont laissé, cela ne fut guère à la mesure de leur existence, qu’ils brûlèrent comme feu de joie, où les lendemains s’accordaient à la veille sans plan préconçu. Qu’on se souvienne d’un des derniers ouvrages de Robert Giraud, Les Lumières du zinc (Le Dilettante), souvenirs autobiographiques fragmentaires où surnagent comme dans des rêves les figures familières de Prévert, Cendrars, Doisneau…
Ce qui comptait pour ces hommes sans profil type, comme diraient nos modernes sorciers des ressources humaines, ce n’était pas d’atteindre un but ou de construire, mais de vivre et surtout de partager, de rencontrer.

Nino Franck, dans ses mémoires, se souvient joliment du Baron Mollet : « Chez le Baron, le goût de lier, de grouper, de réunir et de susciter une chaleur collective était primordial. Etait-ce parce que, la chaleur produite, il souhaitait garder sa petite place à ce foyer et en tirer profit ? Je ne crois pas que le Baron avait uniquement son intérêt en vue : l’instinct qui l’habitait était celui de l’ange, peut-être de l’ange du foyer. » (Nino Franck. 10.7.2 et autres portraits. Papyrus/Maurice Nadeau).

Il s’en est fallu de peu que le Baron Mollet ne publie pas ses mémoires. Celles-ci ont paru une première fois en 1963, chez Gallimard, un peu - beaucoup - grâce à Raymond Queneau qui le préfaça d’ailleurs. Jean Mollet qui ne fut Baron que par une galéjade d’Apollinaire, mourut en 1964, entouré d’amis pataphysiciens ou non qui lui permirent d’échapper à une fin sordide (Queneau, Prévert, Jean Ferry, René Clair, Miro, Leiris…). Car le Baron Mollet n’avait rien. Toute sa vie il a tiré le diable par la queue, brûlé la chandelle par les deux bouts.

Il vécut, il mourut, mais ne travailla jamais, vivant d’expédients, de combines, de jobs sans lendemains : « Il était le seul homme qui, à ma connaissance, a été toujours ignoré par le fisc, ou vainement poursuivi se souvient Nino Franck. Vivant parfois avec peine, souvent avec succès, tant il est vrai que les muses sont prodigues : et, fait remarquable, bien que son parasitisme fût connu de tout le monde, il conservera l’amitié de ses proies, chacun l’aidant à ne rien faire en lui souhaitant une vie longue et heureuse. Sans doute parce que tout le monde approuvait cette existence résolument opposée à un siècle voué aux travaux forcés » (Nino Franck. Op. Cité).

Ses mémoires sont peuplés de poètes et de peintres, parfois oubliés, parfois canonisés, mais ici saisis dans leur quotidien : Apollinaire, Picasso, Alfred Jarry, créateur d’Ubu, André Salmon, Léon-Paul Fargue… Des portraits tracés vivement. Des instantanés. Ce n’est pas un essai, à peine, malgré leur nom, des mémoires : mémoires amnésiques, mémoires pleins de trous de… mémoire qui ne se souviennent que d’une chose, le bon temps passé sans nostalgie, sans acrimonie, sans amertume ni tristesse : « Je l’ai toujours tenu pour un spécimen de qualité de l’espèce humaine, et, somme toute, pour un sage. » (Nino Franck, op. cité).

C’est la relation légère d’une époque qui dura toute une vie. Ce sont des fragments dans lesquels le Baron Mollet restitue toute la fraîcheur et la vérité d’instants vécus pleinement : « J’ai toujours vécu sur le présent, rarement sur le passé, mais jamais sur l’avenir. Vivre sur l’avenir, c’est, je pense, la chose la plus ridicule qui puisse exister. Dire de quelqu’un : « Il a beaucoup d’avenir », cela l’avance bien ; il finira quand même comme tout le monde ».

En attendant de finir comme tout le monde, le Baron Mollet décida donc de vivre comme bon lui semblait. Toute sa vie, il s’y employa et toujours la vie lui sembla belle.

« Mais, au fait, qu’est-ce qu’il a donc fait ce Baron Mollet ? interroge Raymond Queneau dans sa préface. Eh bien ! voilà : rien. Il n’était ni peintre ni poète ni graveur ni acteur ni sculpteur ni pianiste. « Comment, rugit-il, vous n’auriez pas voulu ! Je fréquentais les grands peintres, j’étais l’ami des grands poètes et vous pensiez que j’aurais osé écrire ou peindre ? Ah ! non. Ce livre de mémoires, tenez eh bien ! si on ne m’avait pas poussé, tanné, tarabusté, je ne l’aurais jamais écrit. D’ailleurs, j’essaie de le lire, je n’y arrive pas. Je trouve ça très mal écrit. Par ailleurs, ça m’amuse : j’ai noté dedans des trucs que j’ai aujourd’hui oublié ».

Oui, la question mérite d’être posée : pourrait-on ou voudrait-on de nos jours éditer un livre, un document, tel que Les Mémoires du Baron Mollet ? Même s’il existait encore des hommes de cette trempe qui n’ont rien à prouver à l’humanité, j’en doute.

Pourtant les mémoires encombrent les tables des librairies, tout comme les biographies et bien sûr les autobiographies. Il semble que chacun ait quelque chose de passionnant à révéler. L’acteur de seconde zone, la potiche télévisuelle, le champion du n’importe quoi, la gosse de riche, j’en passe est des pires se répandent pour le plus grand plaisir d’une humanité aliénée qui n’a même plus la force d’aller puiser en elle-même les conditions de son épanouissement et qui, par dépit ou par aveuglement, s’en va chercher chez d’autres - et plus ils sont médiocres, plus c’est bon - des modèles pour mieux se conformer à l’idée d’esclave qu’on leur bourre dans le crâne.

Chez le Baron Mollet, rien de tout cela. C’était un homme libre, sans génie particulier, sinon celui de savoir vivre. Un génie à la mesure des génies qu’il fréquenta et que les époques peuvent se payer.

Tout ce que raconte le Baron Mollet dans ses mémoires, on le retrouve en détail chez André Salmon, Mac Orlan, Jean Cocteau, Carco, Max Jacob, d’autres encore comme Nino Franck déjà cité. Leurs souvenirs sont bien plus précis souvent que ceux que nous a laissés le Baron Mollet. Mais c’étaient des écrivains, des observateurs. Alors pourquoi lire ses mémoires ? A cause de leur délicieux dilettantisme, précisément.

Je ne vais pas vous citer les mille anecdotes qui traversent ce petit bouquin. Lisez-le ! Il s’y trouve des commérages, des potins mondains ravissants pour ceux qui aiment le foisonnement artistique de la première partie du XXe siècle, mais il y a aussi des moments de grâce émouvant : « Un matin, il [Apollinaire] ouvre une revue qui se trouvait dans son courrier et brusquement il se lève et me dit : "Jean, tu sais que je viens de finir Zones, écoute ce poème que je vais te lire, il y a vraiment des rencontres extraordinaires." Il me lit alors Pâques à New York de Blaise Cendrars ; je fus stupéfait, il ressemblait comme un frère à Zones et ni l’un ni l’autre, si éloignés, ne se doutaient, en composant leurs poèmes, de la similitude du résultat. Il y a vraiment, à une même époque, des phénomènes prodigieux de coïncidence ou de rencontres ».

Une fois refermés Les Mémoires du Baron Mollet on n’en presque rien retenu. Ces pages sont passées comme la vie passe. Ces souvenirs d’un autre, d’une autre époque, d’un Paris enfoui et parfois magnifiquement restitué (les nuits aux Halles…) s’effacent comme un rêve. Presque rien. Sauf peut-être l’empreinte durable d’une vie menée hors de toute contrainte et contingence. Celle d’un homme libre.



Moyenne des avis sur cet article :  4.13/5   (23 votes)




Réagissez à l'article

2 réactions à cet article    


  • Emile Red Emile Red 9 septembre 2008 15:47

    Anarchiste ? Où, quand, comment ?

    Il y a de ces gens qui vivent passent et s’oublient, la veine existe encore, on les nommes gigolos, pique assiette aujourd’hui, et demain, devenu ce jour, mondains anarchistes.

    Quelle triste patience que les mots couchés reliés bout à bout en simulacre de canevas.
    La vie est faite de ce qu’on y incorpore volontairement ou à son corps défendant, elle n’a d’intêret tout relatif que pour le sujet et ses acolytes alcooliques ou non.

Ajouter une réaction

Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page

Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.


FAIRE UN DON

Auteur de l'article

Babar

Babar
Voir ses articles






Les thématiques de l'article


Palmarès



Partenaires