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Les mots changent, le zinc demeure

Secrets d'écriture

L'esprit qui s'impose à moi.

Écrire une chanson, je l'ai déjà raconté ici, est un étrange mystère, un travail qui implique le mélodiste tout comme le chanteur pour coller au plus près de leurs sensibilités respectives. C'est encore l'expression d'un univers qu'il convient de façonner en quelques mots, en moins de quatre minutes pour raconter une histoire ou convoquer une ambiance.

J'ai souvent été critiqué par quelques donneurs de leçon qui, du haut de leur superbe, ont une conception quelque peu étriquée de la chanson de marins. Pour ces tenants du flonflon, il faut des refrains simples et parfois simplistes, un décor graveleux, une amitié très virile ou des hommes à la manœuvre. En dehors de ces joyeux clichés de pacotille, point de salut et surtout aucun espoir de trouver grâce à leurs oreilles et à leur réseau d'influence.

N'étant pas systématiquement un âne bâté, j'ai essayé de satisfaire à leur injonction niaiseuse, espérant enfin leur prouver que ma plume vaut bien celle de leurs idoles. J'ai fait des efforts, recherchant dans l'ambiance des tavernes la franche camaraderie des marins au long cours. Ce fut un fiasco : des mots qui ne collaient pas à mon écriture, une prose qui se heurtait aux verres à boire.

J'avais beau y glisser des mots d'argot, rien n'était plus artificiel que mes malheureuses rimes qui ne pouvaient s'émanciper des mots un peu recherchés qui peuplent mes écrits. Le graveleux se refuse à moi tout autant que le grivois : on ne peut se refaire. J'abandonnai la Taverne du port à son triste sort, au naufrage de quelques soudards qui beuglent quand ils ont trop bu.

J'allai alors chercher dans la Brasserie du port, le supplément d'âme qui manquait dans cette taverne où les hommes pinçaient les fesses des serveuses en dépit de leurs protestations. Si cela amuse mes chers camarades, de telles paroles m'horrifient et m'exaspèrent. Tant pis pour moi : mes chansons ne passeront jamais sur Radio Bleu horizon.

Dans cette brasserie, les cœurs se frottaient au cœur, la nostalgie et les peines des marins, loin de leur foyer étaient trop fortes, trop gluantes. C'était visqueux non pas du rhum et de la bière qui jonchaient la sciure de la taverne précédente, mais des amours perdues, des amitiés brisées, des coups de cafard plus redoutables encore que les coups de tabac.

On ne pleure pas en marinière, mon cher auteur, ça ne se fait pas. Un vrai marin boit, chante et fait la fête. Les émotions lui sont interdites, il est buriné, tatoué et vacciné. C'est le discours de façade qu'il convient de vendre ici pour des louveteaux de rivières qui se prennent pour de vieux mâles de mer. Et contre eux, il n'est rien à espérer : ils ont la préférence des médias locaux, c'est vers les icônes en silicone que se tendent appareils photos et caméras pour glorifier une illusion factice.

Ma brasserie s'est vidée de sa substance. A trop pleurnicher, elle a fermé ses portes pour le plus grand regret des amis égarés qui savaient y trouver une écoute attentive. Il n'est plus temps de refaire l'histoire ; elle restera dans les cartons, les balises ne montrant désormais nul chenal qui pourrait nous y conduire.

Je n'allais pourtant pas abandonner cette idée. Il me fallait construire une ambiance, tisser des liens entre des hommes réels et non des personnages en représentation. Je remis l'ouvrage sur le métier : la Brasserie se faisait Troquet, les hommes n'étaient plus des porcs mais des êtres sensibles et fragiles. C'est ainsi que je sais écrire, c'est encore ainsi que mon ami Casimir veut chanter. Il m'impose ses images, il demande une tonalité qui ouvrira les portes de l'émotion.

La chanson, ce n'est pas que des mots qui se tapent sur le ventre. Ils doivent avoir une histoire et un cœur, une âme, si ce terme peut avoir un sens parmi les tenants des bacchanales. Le texte retrouve son rythme, s'émancipe parfois de la rigueur métrique pour que naissent des images au travers de quelques mots. C'est un voyage qui réclame simplicité et authenticité.

Cette fois, je crois que nous avons atteint notre but. La mélodie colle parfaitement au texte. La chanson ne demande qu'à naître, elle va s'épanouir avec les musiciens qui vont l'enrichir de leurs arrangements. Tout est encore à construire, mais nous savons désormais que nous la tenons, qu'elle émouvra ceux qui ne portent pas de grands chapeaux. Elle n'aura pas sa place sur les ondes, elle restera confidentielle mais nous n'en avons cure. Nous l'avons faite à notre image, elle ne satisfera ni les vice-amiraux de la flottille locale ni les contempteurs d'une fiction absurde ; mais, de leur avis, désormais, nous n'avons que faire.

Parolièrement sien.


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2 réactions à cet article    


  • juluch juluch 9 octobre 2015 12:32

    Vous connaissez ce chant Nabum  smiley



    Une de mes préférées qu’on chantait bien volontiers au TDM....

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