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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Les passagers de la foudre

Les passagers de la foudre

Cela ressemble à un titre de roman. Et pour cause : c’en est un, publié en février 2014 par les Éditions du Cherche-Midi*. Un roman atypique dans lequel l’auteur américain Erik Larson nous fait vivre, dans les moindres détails, la détermination de Marconi pour imposer la TSF au monde, et la poursuite transatlantique, par un inspecteur de Scotland Yard, du Dr Crippen, soupçonné d’avoir tué puis dépecé son ex-femme dans leur maison londonienne. Deux histoires vraies...

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Le Dr Crippen, Belle Elmore et Ethel Le Neve

 

En réalité, Erik Larson fait plutôt œuvre de documentariste, tant ce livre, passionnant de bout en bout, fourmille d’une multitude de détails véridiques, d’une part, sur l’aventure scientifique de Guglielmo Marconi, d’autre part, sur la vie puis la cavale criminelle du Dr Hawley Harvey Crippen. Deux parcours qui, dans l’ambiance de l’Époque Edouardienne, finissent par se croiser en plein océan Atlantique sous les yeux ébahis d’un public planétaire tenu en haleine grâce à la « télégraphie sans fil  » (TSF) du génial Italien. Deux histoires vraies auxquelles les recherches et le talent d’Erik Larson donnent vie : pour l’une, dans les quartiers du vieux Londres où vivent et travaillent le Dr Crippen et son épouse, la chanteuse de cabaret Belle Elmore ; pour l’autre, dans les landes de Cornouailles, d’Irlande et de Nouvelle-Écosse où Marconi tente de réaliser une incroyable prouesse : la transmission sans fil transatlantique.

1910. Le couple formé par le Dr Crippen et sa femme Cora – plus connue sous son nom de scène Belle Elmore – bat de l’aile sans que leurs amis en aient le moindre soupçon. Depuis cinq ans, le médecin a noué une relation intime avec une jeune sténodactylo, Ethel Le Neve. Le 2 février, Crippen annonce à Ethel que Belle est partie pour les États-Unis. Une information qu’il confirme ensuite aux amis et aux parents de la chanteuse. Tous se montrent abasourdis par ce départ précipité, et très étonnés de l’absence persistante de nouvelles en provenance d’Amérique. Très étonnés également de voir Ethel Le Neve s’installer le 12 mars chez Crippen, puis porter lors d’un bal donné le 20 février une broche de diamant ayant appartenu à Belle. L’étonnement grandit encore lorsque Crippen les informe le 24 mars, sans être capable de fournir de détails convaincants, que son épouse est décédée en Californie où elle a été incinérée. Le 30 juin, John Edouard Nash et son épouse Lil, tous deux amis de la chanteuse, viennent signaler la disparition de Belle Elmore à Scotland Yard.

 

De la peau et des viscères

Mercredi 13 juillet 1910. L’inspecteur principal Walter Dew et le sergent Mitchell fouillent pour la 4e fois la maison du Dr Crippen et de sa maîtresse, Ethel Le Neve, au 39 Hilldrop Crescent, à Camden Town. Mais contrairement aux visites précédentes, ni lui ni elle ne sont visibles. Tous deux sont partis en voyage pour une destination inconnue, confirme la servante française. Si l’on excepte le nombre étonnant d’habits et de bijoux abandonnés par Belle Elmore, il ne reste aucune trace de la chanteuse. Jusqu’au moment où, à la cave, un vide est rencontré en sondant un mur de briques. L’espace est dégagé et, dans une odeur pestilentielle, livre son stupéfiant secret : les restes macabres de ce qui semble avoir appartenu à un corps de femme, à en juger par deux bigoudis et des lambeaux de pyjama. Pas de tête, pas de bras, pas de pieds, uniquement des morceaux de peau, des mèches de cheveux et des viscères, à l’exclusion de tous les os et des organes génitaux !

Impossible toutefois d’établir avec certitude l’identité de ce cadavre sans tête, sans membres, sans ossature. Le superintendant Frank Foerst et l’inspecteur principal Walter Dew n’en sont pas moins persuadés qu’il ne peut s’agir que de la dépouille de Belle Elmore. Le 16 juillet, un mandat international est lancé à l’encontre du couple. Aussitôt, de multiples pistes s’ouvrent ici et là, jusqu’en divers lieux du continent. Sans succès. Et pour cause : les fugitifs voyagent aux Pays-Bas puis en Belgique sous de fausses identités et en ayant modifié leur apparence : Crippen s’est rasé la moustache, et Ethel, habillée en garçon, se fait passer pour le fils du médecin en fuite. Le suspense est à son comble, et l’affaire passionne, non seulement les pays anglo-saxons, mais jusqu’en Turquie et aux Indes. Le Premier ministre Winston Churchill est tenu, pas à pas, informé de la progression des recherches pour lesquelles il a autorisé une prime de 250 livres.

Mercredi 20 juillet. Un modeste paquebot, le Montrose, quitte le port d’Anvers à destination de Québec. Parmi les passagers, deux personnages attirent l’œil du capitaine Henry George Kendall à qui des photographies des fugitifs ont été remises à quai avant le départ : Mr John George Robinson et son fils de 16 ans. Le commandant observe avec attention ces deux-là et fait tout pour gagner leur confiance. Deux jours plus tard, le vendredi 22 juillet 1910, le capitaine Kendall, après avoir recueilli différents éléments probants, est convaincu qu’il a embarqué le couple en fuite. À 15 heures, alors que le navire passe à hauteur du Cap Lizard, il fait envoyer par son opérateur Marconi le message suivant : « Soupçonne sérieusement que Crippen, meurtrier de la cave de Londres, et complice sont à bord. Moustache rasée, barbe naissante. Complice habillé en garçon, mais voix, manières et statures clairement féminines. Inscrits sous le nom de Robinson, père et fils. »

 

Chasse à l’homme transatlantique

Sitôt prévenu, grâce à la rapidité des dépêches TSF, les enquêteurs de Scotland Yard se rendent compte qu’une fois le couple débarqué à Québec, il pourra disparaître et échapper à une interpellation. Une étonnante course-poursuite s’engage alors : le Montrose doit effectuer la traversée en 11 jours, mais il possède 3 jours d’avance. Qu’à cela ne tienne, avec l’accord de sa hiérarchie, l’inspecteur Dew embarque en urgence à Liverpool sur un paquebot de la White Star Line, le Laurentic, lui aussi à destination de Québec, mais qui marche nettement plus vite. Si tout va bien, Dew devrait être dans l’estuaire du Saint-Laurent un jour avant Crippen et Ethel.

Entretemps, l’affaire s’est ébruitée et les messages télégraphiques ont gagné toutes les rédactions. On assiste alors à l’un des plus rocambolesques épisodes de l’histoire de Scotland Yard et de la TSF. Muni d’un récepteur Marconi plus performant, le Laurentic est à même de communiquer des messages à de nombreux passagers. Très vite, tout le monde sait à bord que le navire est en chasse du Montrose où ont pris place Crippen et sa maîtresse. Sur terre, il en va de même, et partout, d’Amérique du Nord en Europe et en Asie, on se passionne pour cette « chasse à l’homme transatlantique ». Le mercredi 27 juillet, le Laurentic double le Montrose, et Dew peut échanger par TSF un message avec Kendall. Tout se présente bien. 

Du côté du public, on jubile plus que jamais. Et pour cause : le capitaine Kendall, sollicité par la presse, fait expédier par son opérateur un récit dans lequel il raconte comment il a identifié le couple et de quelle manière celui-ci occupe son temps durant la traversée. Le récit est publié le vendredi 29 juillet par le Daily Mail, peu de temps avant l’arrivée du Montrose à Pointe-au-Père où il doit embarquer un pilote pour effectuer la remontée du Saint-Laurent jusqu’à Québec.

Walter Dew, débarqué du Laurentic, est là depuis la veille, inquiet de voir des dizaines de journalistes se presser sur les quais et, avec l’aplomb bien connu des reporters américains, mijoter un moyen de parvenir à bord du Montrose avant lui, au risque de provoquer une réaction inattendue de Crippen et de sa maîtresse. Mais tout se passe sans anicroche : le moment venu, le policier britannique accompagne le pilote et aborde comme il l’avait prévu le paquebot. Crippen et Ethel sont interpellés sans difficulté et aussitôt mis aux arrêts sous le chef d’inculpation de « meurtre et mutilation de Cora Crippen ». Deux jours plus tard, l’accusation s’enrichit d’un nouvel élément à charge : il est démontré que le médecin avait, le 19 janvier, acheté une dose considérable, et totalement inhabituelle pour un usage médical normal, d’un puissant et très toxique alcaloïde, le bromhydrate d’hyoscine (scopolamine).

 

Une accablante ablation des ovaires

Après 19 jours de détention à Montréal – le temps d’acter la procédure d’extradition –, le couple est ramené en Angleterre par Walter Dew à bord du Megantic, frère jumeau du Laurentic sur lequel le policier s’est lancé à leur poursuite.

Le 18 octobre 1910 à l’Old Bailey de Londres s’ouvre le procès du Dr Crippen. Celui-ci dure quatre jours au cours desquels de nombreux éléments à charge sont produits. Parmi les auditions, celle du légiste Bernard Spilsbury se montre déterminante lorsqu’il démontre que la cicatrice observée sur l’un des lambeaux de peau retrouvés dans la cave correspond très exactement à une ablation des ovaires subie par Belle Elmore quelques années plus tôt. Au terme du procès, le jury se prononce pour la culpabilité en seulement 27 minutes de délibération. La sentence de mort par pendaison est prononcée par le juge Richard Webster, vicomte Alverstone. Quelques jours plus tard, Ethel Le Neve est blanchie de toute complicité et acquittée.

23 novembre 1910. Après un pourvoi rejeté le 4 novembre, puis une demande en grâce rejetée à son tour par Winston Churchill le 19, l’exécution est devenue inévitable. Elle a lieu dans la prison londonienne de Pentonville : à 9 heures, la manette qui commande la trappe est actionnée par le bourreau John Ellis. Crippen tombe et meurt sur le coup, la nuque brisée. Conformément à sa demande, une photographie et des lettres d’Ethel Le Neve sont placées dans son cercueil.

Ainsi prend fin l’histoire du Dr Crippen. Mais pas celle de Marconi dont la lutte pour le développement de la télégraphie sans fil a souvent pris des tours épiques, tant sur le terrain que dans les rivalités scientifiques et commerciales qu’il a dû affronter. Tout cela est parfaitement décrit dans le livre d’Erik Larson. L’auteur y souligne que plusieurs facteurs ont été décisifs dans la reconnaissance planétaire de Marconi, à commencer, cela va de soi, par le prix Nobel décroché en 1909. Mais ce fameux épisode de la chasse à l’homme transatlantique a également mis en évidence dans les médias les formidables possibilités offertes par la TSF. De même, deux ans plus tard, qu’une catastrophe majeure : le naufrage du Titanic dans la nuit du 14 au 15 avril 2012. Sans l’émetteur Marconi et le courage du radio Jack Phillips qui ont permis le déroutement sur la zone de plusieurs navires, le bilan de la catastrophe eût été encore beaucoup plus tragique. Comble d’ironie macabre : Guglielmo Marconi et son épouse Beatrice devaient être de cette traversée : pour des raisons professionnelles, Lui a dû avancer son voyage, tandis qu’Elle était contrainte de le retarder pour rester au chevet d’un fils malade. La Forza del Destino  !  

 

* L’édition originale date de 2006. Elle a été publiée sous le titre « Thunderstruck ».

 

En relation avec Clifden : Justice pour Alcock et Brown !

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Guglielmo Marconi en 1901
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Pendaison de Crippen (Le Petit Journal)

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12 réactions à cet article    


  • brieli67 17 septembre 2014 20:20

    Le Premier ministre Winston Churchill est tenu, pas à pas, informé de la progression 


    déjà PM en 1911 ?? premier Flic d’Albion - dans la peau d’un Sarko

    Churchill est réélu en 1909 et fait part de son désir de briguer soit le poste de Premier Lord de l’Amirauté soit celui de ministre de l’Intérieur

    ref :wiki mon ami !!! 

    • brieli67 17 septembre 2014 20:38

      Pathé - Marconi ... connu des cinophiles 

      est depuis 1924 Marconi 

    • Fergus Fergus 17 septembre 2014 20:39

      Salut, Brieli.

      Tu as raison, Churchill était bien à l’Intérieur. Voilà une erreur (bénigne) imputable au livre et à moi-même dans la mesure où je n’ai pas vérifié la biographie de WC.

      Bonne soirée.


    • Fergus Fergus 18 septembre 2014 10:40

      Bonjour, Henri.

      Ah ! Voilà un excellent souvenir du temps où je lisais des BD ! Indiscutablement, cette série d’albums de Bourgeon a été l’une des plus grandes réussites du genre, tant au niveau du dessin - superbe ! - que sur le plan du scénario, très bien documenté et qui a sensibilisé de nombreux lecteurs à la traite du « bois d’ébène ».


    • alberto alberto 18 septembre 2014 13:45

      Salut Fergus,

      Il a l’air sympa ce livre !
      Possible de passer un bon moment, merci pour ce roman....mais là, je m’égare comme dit Dugué...
      Pour Marconi ça a été encore une longue histoire, et je me souviens qu’a mes débuts d’électronicien (disons fin des sixties) j’utilisais des appareils de mesures « Marconi »

      Bien à toi


      • Fergus Fergus 18 septembre 2014 14:17

        Salut, Alberto.

        En réalité, c’est un livre curieux : les deux premiers tiers sont, entre deux incursions dans la vie de Crippen, essentiellement consacrés aux travaux intuitifs de Marconi, un gamin de 19 ans allant se confronter, au fil des ans, aux vrais scientifiques de l’époque, hérissés par la jeunesse de ce trublion et quelque peu condescendant vis-à-vis de ses origines italiennes. Grâce à ce livre, j’ai beaucoup appris sur l’émergence de la TSF dans le sillage des découvertes de Hertz.

        Au delà de Marconi, l’histoire judiciaire de Crippen et cette étonnante poursuite transatlantiques ont été un vrai régal.

        Cordialement.


      • alinea alinea 18 septembre 2014 15:55

        Heureusement qu’il y a de temps en temps des vrais cinglés dont on narre les méfaits pour égayer nos dimanches !!
        Ce livre, comment l’as-tu « rencontré » ?
        En voilà une , Ethel, qui devait manquer sérieusement d’intuition !!
        Et son Crippen, n’a-t-il pas eu le temps de devenir un tueur en série ?
        En tout cas, il faut bien être médecin pour découper un corps humain comme de la viande !! Quelle horreur !!
        Quant à Marconi, ma foi, on dira de son invention ce qu’on peut dire de toutes : il y a du bon, et du mauvais !! smiley
        Merci Fergus, cet intermède m’a fait un bien fou.


        • Fergus Fergus 18 septembre 2014 16:16

          Bonjour, Alinea.

          J’ai tout simplement rencontré ce livre à la bibliothèque de Dinan où j’emprunte une soixantaine de bouquins chaque année. C’est là aussi que j’ai trouvé le livre de Peter May « L’île des chasseurs d’oiseaux », lui aussi inspiré d’étonnants faits réels, qui m’a incité à écrire il y a quelques semaines « Les fous de Sula Sgeir  ».

          D’un naturel enjoué et romantique, Ethel Le Neve était tout à la fois naïve et amoureuse, deux raisons cumulées qui ont expliqué son aveuglement devant l’évidence de la culpabilité de Crippen. Elle est d’ailleurs restée amoureuse jusqu’à sa mort en 1967, au point d’être enterrée elle aussi avec une photo de Crippen.

          Quant à Crippen, malgré l’horreur de son crime, c’était un vrai doux, aussi invraisemblable que cela puisse paraître. Apprécié de tous, à l’exception notable de Belle Elmore, il a fait une excellente impression sur les policiers par son comportement exemplaire de docilité et de courtoisie.

          Pour ce qui est de Marconi, je n’ai pas de grief contre lui, pas plus qu’à l’encontre des industriels qui ont développé la TSF dans le prolongement de ses travaux ou de ceux de ses concurrents comme Telefunken. A noter, concernant Marconi, que s’il avait tendance à se pousser du col dans le milieu de la télégraphie balbutiante, il s’est montré déconcertant, lors de la réception de son Prix Nobel, en avouant qu’il n’avait toujours pas compris comment pouvait fonctionner sur de longues distances la transmission par ondes hertziennes !

          Merci à toi de t’être intéressée à ces deux destins.


        • alinea alinea 18 septembre 2014 19:31

          Fergus !
          Mon petit pic sur Marconi, c’est juste mon mauvais esprit qui pensait à la propagande, (qu’elle soit politique ou publicitaire) qu’on ingurgite à gogo ! son usage peut être terrible !! smiley
          Les vrais fous n’ont pas de couteaux entre les dents ni de pieds fourchus ; on le sait bien ! d’ailleurs, la docilité qui pète un plomb, ça peut mener loin !!


        • Fergus Fergus 18 septembre 2014 19:48

          @ Alinea.

          C’est vrai, mais cette invention a également sauvé tant de vies !

          Pour ce qui est de la folie, le fait est que je me suis posé des questions sur Crippen dans la mesure où il a pris la peine de dépecer sa victime de telle manière que l’on ne puisse pas identifier son sexe en cas de découverte, mais a laissé dans le même temps sa maîtresse se pavaner avec un bijou et un manteau de fourrure ayant appartenus à Belle Elmore. Cela dit sans compter d’autres étonnantes maladresses.

          Cela dit, ce sont des cas comme celui-là qui rendent l’histoire des affaires judiciaires si passionnante.

          Bonne soirée à toi, si possible pas trop arrosée !


        • brieli67 20 septembre 2014 15:47

          blablabla

           excuses-pardons de mon impertinence/cruauté
          , cher ami accepte

          que j’ai croisé ce printemps dans le Frioul ! 


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