• AgoraVox sur Twitter
  • RSS
  • Agoravox TV
  • Agoravox Mobile

Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Les Promesses de l’ombre tient toutes ses promesses !

Les Promesses de l’ombre tient toutes ses promesses !

Les Promesses de l’ombre (1h40) : Eastern Promises en anglais - Les Promesses de l’Est donc, titre plus proche de l’univers géographique de ce film canadien signé David Cronenberg, alias le « Roi de l’Horreur Vénérienne » ou encore le « Baron du Sang », bref le maître de l’horreur intérieure et du gore intelligent. Certes, l’histoire se passe à Londres mais il y a un courant d’air venu de l’Est qui traverse le film de part en part. Anna (Naomi Watts), une sage-femme londonienne (à l’innocence bientôt contaminée) affronte la plus puissante mafia russe. Parce qu’elle a fait naître le bébé d’une jeune prostituée russe sans parvenir à sauver la mère, Anna - grâce à un journal intime tenue par la victime violée - décide de rechercher sa famille pour lui confier le bébé...

Bienvenue en enfer ? On entre d’une manière feutrée (superbe photographie mordorée venant caresser de magnifiques aplats complémentaires de rouge et de vert) dans une organisation criminelle globalisée faite de personnes louches arrivant d’Europe de l’Est (Tchétchènes, Azéris, Géorgiens, Russes, Turcs) et qui a un « pied-à-terre » en Angleterre via notamment un restaurant londonien, propriété luxueuse d’un énigmatique chef mafieux (Semyon) qui, de prime abord, a des allures de papy gentil tout à fait respectable, apprenant par exemple à jouer du violon à des petites filles bien sages (« il s’agit de faire pleurer le bois  »), mais, au-delà de cette couverture sociale d’homme d’affaires bien sous tous rapports, nous avons en fait affaire à un chef de gang manipulateur, à un dur à cuire pas né de la dernière pluie et, pour couronner le tout, père d’un fils appelé Kirill, très speed, plutôt ingérable, joué avec énergie par notre frenchy (inter)national Vincent Cassel... légèrement en surchauffe tout de même ! Il faut bien avouer qu’au départ, on a du mal à le trouver cassant et crédible en mafieux russe puis, une fois cette « convention » acceptée (il parle le russe et l’anglais avec l’accent russe, rien que ça !), il peaufine son personnage de prince psychotique tout au long du film et on finit par y croire. Son jeu apparaît d’autant plus brutal, « désaxé », voire outrancier, qu’en face, Viggo Mortensen (Nikolaï) incarne un bloc de sang-froid droit comme un I, absolument parfait dans son rôle de bodyguard en costumes sombres, gros dur tatoué de pied en cap, cheveux parfaitement plaqués en arrière façon le T-1000 du Jugement dernier (T2), impénétrable, définitivement en dehors des normes. Pour s’en convaincre, il suffit de se remémorer sa phrase prononcée à l’issue d’un rituel visant son intronisation comme capitaine dans l’empire du crime (« Je suis dans la zone ») et de se rappeler comment ce chauffeur-automate à la eXistenZ, exécuteur des basses œuvres mais aussi et surtout agent du FSB (ex-KGB) affilié à Scotland Yard, débite à un moment donné, cliniquement et méthodiquement, le corps d’un cadavre encombrant. C’est un Terminator, sans père ni mère, qui fait littéralement froid dans le dos. Frissons garantis !

Il faut également souligner que le film, question histoire, n’a rien d’hyper original en soi. De la même manière que son précédent film (A History of Violence) venait chasser du côté des terres du western (des inconnus arrivaient dans une petite bourgade paisible pour s’occuper d’un ex-outlaw - Tom Stall/Joey Cusack - désormais rangé des voitures), avec Les Promesses de l’ombre Cronenberg revisite un autre genre, il s’agit du film de gangsters, du film de mafia et, de toute évidence, à travers toute cette histoire de faux-semblants sur fond de tragédie et de vendettas familiales shakespeariennes (conte sanglant, pièges en eaux troubles, personnages doubles, rêves brisés, coups dans l’ombre pendant que la lumière renvoie des fêtes d’apparat, pleines de couleurs, de saveurs et de sensualité...), on ne peut que penser à la saga classieuse du Parrain (Coppola), sauf qu’avec Cronenberg il s’agit de mafieux russes et non plus italiens - ainsi les rituels et autres rites de passage dans l’autre monde - du côté de la (Dead ?) zone, d’un arrière-monde au-delà des règles légales et morales de la société - changent, c’est encore plus brut de décoffrage, encore plus sanglant, encore plus barbare. Il y a toujours un code de l’honneur, notamment inscrit sur des tatouages qui font l’identité et le passé de la personne à qui on a affaire, mais on assiste ici à une curieuse greffe entre des gangsters russes (hommes de peu d’honneur, assoiffés de capitalisme brut et primitif) et d’anciens rituels de vors pure souche, d’anciennes structures criminelles qui inscrivent leur histoire à même la peau (des élus, des maîtres) dans des tatouages qui, d’ailleurs, contribuent grandement au mystère du film et à sa beauté graphique étrange et pénétrante (cf. le superbe générique final). Dans les clans mafieux des Vori V’Zakone, on devine que les tatouages sont des signes identitaires présentant des significations précises, ils symbolisent les séjours en prison, les faits d’armes, le rang, etc : « Sur ma main, il y a une croix qui représente la terrible prison Kresty, à Saint-Pétersbourg. Dans le dos, j’ai une magnifique cathédrale ; chaque coupole symbolise un mot spécifique du jargon des prisonniers. Sur mon corps, des phrases que j’ai écrites en russe. L’une d’entre elles dit : "L’important, c’est de rester humain." » (V. Mortensen, in Studio n°240, novembre 2007, page 62).

En fait, si l’on en reste à une première lecture, à un premier niveau, Les Promesses de l’ombre peut vite apparaître comme un thriller plutôt classique, un film noir, très noir, sans grosse surprise malgré ses twists efficaces, mais si l’on y regarde de plus près, notamment en soulevant le voile des apparences, des conventions et des déterminismes, on s’aperçoit que ce film, retors, est d’une intelligence diabolique, comme si Cronenberg se plaisait malicieusement à placer des oxymorons partout et à jouer non stop sur la réversibilité des contraires. Ce cinéaste, sans pour autant tomber dans la violence gratuite, poursuit son questionnement sur la dualité de la nature humaine, son animalité, sa part d’ombre, son ambivalence à l’égard du bien et du mal. On plonge ni plus ni moins dans les eaux troubles de la psyché humaine et Cronenberg n’a pas son pareil pour entremêler la vie et la mort, le chaud et le froid, la matière et l’esprit, la chair et le verbe, la beauté et l’effroi. Il y a chez lui une beauté du chaos, avec sans cesse des glissements progressifs du plaisir vers l’effroi, vers l’abject, vers le gore. Et c’est à ça, entre autres choses, qu’on reconnaît un grand cinéaste, un grand artiste - dans sa manière à faire en sorte que les scènes fortes de son film-poupées russes ne s’épuisent jamais, on ne sait jamais sur quel pied danser, il avance résolument masqué. Il y a chez Cronenberg (Videodrome, Faux-semblants, Crash...) - concernant le corps, son identité, ses mutations et ses violences - à la fois une fascination et une répulsion manifestes. Bizarrement, Les Promesses de l’ombre semble très violent alors qu’il comporte très peu de scènes de violence pure : « (...) je n’ai jamais fait un film qui ne traite que de violence, même lorsque le film en question s’appelle History of Violence. Si vous regardez Les Promesses de l’ombre, vous avez peut-être trois scènes de violence qui représentent en gros cinq minutes sur l’ensemble du film. Restent quatre-vingt-quinze autres minutes non violentes où j’explore bien d’autres thèmes.  » (Cronenberg, in CinéLive n°117, novembre 2007, page 67) ou encore : « Et il n’y a rien de ludique dans cette violence. Rien à voir avec Tarantino, par exemple. Son cinéma est entièrement centré sur des références au cinéma. Pas le mien.  » (Cronenberg, in Télérama n°3017, novembre 2007, page 57).

Alors, oui, perso, on n’est pas prêt d’oublier ce dernier Cronenberg, resserré, épuré et tranchant comme une lame de rasoir, bénéficiant de personnages fort ambigus, d’excellents dialogues, de thèmes multiples (la violence familiale, l’infiltration, l’ennemi intime...) et de scènes vraiment zarbies, énigmatiques à souhait. Par exemple, celle très violente, du « viol/test » d’une jeune prostituée blonde (ramassée à l’Est pour peupler le bordel du Parrain, Semyon) par Nikolaï sous les yeux d’un Kirill amouraché de celui-ci, présente un sous-texte homosexuel qui ne cesse de contaminer un film tangent qui joue en permanence sur les limites, notamment de la perception, et les interdits (par exemple, être homosexuel dans ce clan équivaut à un arrêt de mort). On retrouve cette bizarrerie d’interprétation aussi dans la scène de baston dans le hammam, d’une brutalité frontale hallucinante. On se croirait chez Francis Bacon avec ce corps nu ensanglanté (Nikolaï devenant ici du vivant plaqué sur du mécanique) rampant sur le carrelage immaculé du sauna, et pouvant évoquer un festin nu, un morceau de barbaque accroché à un croc de boucher. On a un corps-viande, limite en reptation (on pense bien sûr à La Mouche), luttant pour sa survie, une chair écorchée qui souffre (donc qui vit) mais on peut y voir aussi, à travers cette chorégraphie géométrique de violence pure entre un corps blasonné mis à nu et deux tueurs avec des couteaux, habillés en cuir noir, une sorte de gang-bang gay et sadomasochiste nous renvoyant à notre condition de spectateurs fascinés par le spectacle transgressif, le danger et l’inconnu. C’est un film organique constamment travaillé par les limites, se jouant sans cesse des siennes (notamment des codes et de la con-fusion des genres) et des nôtres. Un film puissant, donc, parce que laissant une grande place à l’interstice. Oui, Les Promesses de l’ombre tient bien toutes ses promesses. C’est un grand cru de Cronenberg - du quatre étoiles mon Capitaine. Champagne !

Documents joints à cet article

Les Promesses de l'ombre tient toutes ses promesses !

Moyenne des avis sur cet article :  5/5   (46 votes)




Réagissez à l'article

5 réactions à cet article    


  • tvargentine.com lerma 12 novembre 2007 13:06

    Je vais aller le voir ce soir et je vous donnerais une impression


    • hieronymus73 12 novembre 2007 16:40

      Personnellement, j’ai été un peu déçu en sortant de la salle. Je ne connais pas bien l’oeuvre cinématographique de Cronemberg mais ayant beaucoup apprécié A history of violence, j’avais hâte de voir cette seconde collaboration avec Vigo Mortensen, que j’apprécie beaucoup depuis Le Seigneur des Anneaux. Je fais un parallèle avec l’impression que j’ai eu du dernier volet de la série Bourne avec Mat Damon. J’avais été aussi déçu par cette seconde coopération entre Greengrass et Mat Damon du fait que le personnage n’avait pas gagné en évolution entre le deuxième et troisième volet. Ici, bien sûr, cette deuxième collaboration est très dissemblable puisqu’il ne s’agit pas d’une suite de A history et que l’univers de Eastern Promises est très différent. Mais on retrouve la patte du réalisateur et bien entendu, on retrouve Viggo Mortensen. Hors, ce dernier peut toujours se faire dessiner tous les dessins qu’il veut sur le corps, il sera toujours Viggo. Tant mieux d’ailleurs et je ne veux pas dire que sa composition n’est pas réussite. Toutefois, ce film me laisse froid. Peut-être aussi parce que le froid est l’un des sujets du film. Peut-être parce que, A history traitant de l’Amérique et du peuple qui là façonne, il est plus facile à un américain de la raconter que de parler de la mafia russe à Londres. Peut-être, surtout, parce que l’ Amérique me fascine beaucoup plus que l’Europe et l’Europe de l’est ... J’insiste toutefois sur le fait qu’enchainer coup sur coup deux collaborations avec un même acteur principal est, selon moi, une erreur pour un réalisateur.


      • hieronymus73 12 novembre 2007 17:06

        « De la même manière que son précédent film (A History of Violence) venait chasser du côté des terres du western (des inconnus arrivaient dans une petite bourgade paisible pour s’occuper d’un ex-outlaw - Tom Stall/Joey Cusack - désormais rangé des voitures) »

        C’est un petit détail, mais celà me touche. Les deux tueurs, dans A history of violence, qui arrivent, dans leur périple sanglant, dans la petite bourgade, ou vit Tom Stall alias Joey Cusack, tombe sur lui par hasard ! Il ne le connaisse pas et n’on pas pour but de lui faire la peau. Ils agissent sans préméditation. Puis, c’est la médiatisation de leur mort qui va faire arriver un gros bonnet de la drogue de Philadelphie qui reconnait en Tom Stall un ancien « camarade ».


      • adeline 12 novembre 2007 19:53

        Merci de cette critique qui me décide à aller voire ce film


        • Vincent Delaury Vincent Delaury 12 novembre 2007 19:57

          « Peut-être parce que, A history traitant de l’Amérique et du peuple qui là façonne, il est plus facile à un américain de la raconter que de parler de la mafia russe à Londres ». (hieronymus73)

          Peut-être... mais précisons toutefois que David Cronenberg tient souvent à rappeler qu’il est canadien et non pas américain au sens strict ! Alors, certes, le Canada c’est aussi l’Amérique (du Nord), mais il vaut mieux préciser, selon moi, d’autant plus que, dans « A History of violence », il questionne l’Amérique telle qu’on l’entend habituellement et ses codes (la famille, le « home, sweet home », le western, le film noir, les campus, les pom pom girls, et cetera).

Ajouter une réaction

Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page

Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.


FAIRE UN DON






Les thématiques de l'article


Palmarès