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Libération d’« otages intimes »

Dans son dernier roman, dédié notamment à sa mère, la Rochelaise Jeanne Benameur scrute avec minutie l’âme complexe de ses personnages, parmi lesquels un otage de guerre revenu au pays.

« Qu’est-ce qui de nous est pris en otage ? » telle est l’interrogation majeure du nouveau roman de Jeanne Benameur. Native d’Algérie, Jeanne Benameur est rochelaise depuis l’âge de cinq ans et fut lauréate du prix Unicef en 2001. Dans son œuvre, les thèmes de l'enfance mais aussi de la sensation et du corps sont très présents. Otages intimes ne déroge pas à l’habitude mais avec une résonnance toute particulière du fait de l’actualité internationale.

 

Les traumatismes d’un otage politique

 

Étienne, photographe de guerre, capturé et pris en otage dans un pays lointain et indéterminé (mais qu’on situe instinctivement au Proche-Orient), est libéré sans rien savoir des tractations qui ont abouti à cette libération. La scène – entrecoupée par d’autres – du voyage en avion qui le ramène chez lui, dose parfaitement ce que le personnage ressent de doute, de colère rentrée, de honte aussi. On est tout de suite touché par ce personnage qui ressemble à ce que nous serions probablement dans une telle situation. « Je rentre » se dit-il, en veillant à ne pas le penser trop fort pour ne pas briser le miracle. C’est lui l’otage physique, qui en réchappe pendant que d’autres sont restés menottés dans une cave obscure, à la merci d’une exécution sommaire. C’est lui le véritable otage du roman, marqué dans sa chair, dans son âme, par cette expérience extrême. Le reste n’est que littérature, serait-on tenté de dire.

L’auteur met en résonnance le retour d’Étienne au pays, dans son village natal, avec son entourage. Il n’est pas un personnage qui n’ait une prison intérieure d’où il veut ou devrait s’enfuir. Chacun a ses murs intérieurs et s’y cogne toujours. Quelle est cette part de nous prise en otage pendant l’enfance et qui reste à reconquérir le reste de sa vie ? Cette idée que l’on est toujours otage de quelqu’un, de quelque chose, se développe dans le récit : rien de vraiment nouveau sous le soleil littéraire, avec « cette quête de cette part de soi à se réapproprier ». Et il est vrai que la suite du roman se révèle moins convaincante, enchaînant quelques poncifs : la mère courage harassée par un lourd et vieux secret ; l’amoureuse lassée de l’attente qui a refait sa vie mais se torture encore intérieurement ; les deux ami d’enfance, Enzo l’ébéniste taiseux qui, lui, n’est jamais parti, et Jofranka, l’orpheline recueillie devenue avocate à La Haye auprès d’autres femmes, d’autres victimes de guerre… Casting presque trop parfait, scénario idéal pour film sentimental. L’écriture est heurtée, faite d’insistance, mais certains lecteurs la jugent au contraire fluide et délicate – c’est affaire de ressenti, même le lecteur a ses préjugés, ses prisons émotionnelles - ; elle se révèle en tout cas très intimiste, en phase avec le sujet du roman ; c’est bien là le talent de Jeanne Benabeur.

Son récit est celui d’une reconstruction, le retour aux choses simples, au quotidien, une promenade dans une nature qui a tout pour être accueillante, et devenue cependant un peu étrangère : « Il a besoin d’un lieu que son corps n’a jamais occupé, comme si ce corps nouveau qui est le sien ne pouvait plus s’arrimer aux anciens repères ». Ce n’est pas si simple de goûter à la simplicité. Toutes les horreurs naissent d’elle, même les bourreaux cagoulés ont été enfants. « Comment passe-t-on du sauvage de toutes les enfances à la barbarie ? » La phrase est lumineuse autant qu’accablante. Mais c’est d’autant plus compliqué de suivre Etienne dans sa reconstruction personnelle que le récit est polyphonique, un peu confus et ennuyeux, amalgamant les points de vue, usant de paragraphes fractionnés, comme l’exige la modernité littéraire. On se perd un peu. Il est vrai qu’Étienne non plus ne sait plus trop où il en est et ce qu’il devrait faire.

 

Otages intimes, otages infimes ?

 

Le narrateur/la narratrice, omniscient(e), semble vouloir tout cerner, tout expliquer, dans les moindres recoins de l’âme de cet homme brisé, qui aspire simplement à s’adosser à un arbre, boire un verre de vin, ne pas perdre le goût du pain. « S’arrimer à ce qui est tangible. Ne pas essayer de décortiquer ce qui se passe. Le vivre c’est tout ». Pourtant c’est la tentation à laquelle l’auteur ne résiste pas. Son style est travaillé, joliment certes, mais manque de naturel. Jacques Brel le disait un jour : « le plus important dans la vie c’est vivre, c’est l’acte de vivre, le reste c’est du luxe. » Roman luxueux donc, remarquablement écrit, qui fait du sentiment humain un objet d’études. Les personnages sont tous des otages et ils ont de ces exutoires que n’a pas nécessairement le commun des mortels : la mère joue du piano, Enzo empoigne le violoncelle, Jofranka sort sa flûte et joue aussi. Le roman intimiste devient un peu cacophonique. Étienne lui-même s’y met, tapote sur les touches et les souvenirs enfouis remontent à la surface de la conscience, on balance entre émotion vraie et gros cliché cinématographique.

Chacun a une part de soi qu’il ne libère pas, soit qu’il ne l’atteint jamais, soit qu’il a accepté cette captivité intérieure… Dans la deuxième moitié du roman, la quête se fond dans la fatalité, le consentement. Le roman atteint une autre vérité, en devient parfois presque nihiliste : « aucun pacte ne tient ». Le parfum consensuel de l’ensemble du roman s’évapore quelque peu, une mélancolie plus rude imprègne alors l’écriture. Et puis, on se laisse fasciner par cette Jofranka, qui respire tant la lucidité, peut-être la sagesse : « Déjà elle savait que le bien et le mal c’étaient des gens. Rien que des gens. Et que c’était pire ».

Dernières pages, encore une libération pour Etienne. Jofranka la guérisseuse des âmes, la faiseuse de paix, soulage son ami d’enfance en posant ses mains, sa tête, sur lui. Ils font l’amour : convenu mais beau. La confession est une délivrance : « ce que Jofranka lui révèle, c’est ce qu’il sait déjà de tout son être sans l’avoir jamais dit » L’homme de photographie se libère par la parole « Sa vérité, elle était là. C’était la place exacte du goût de la mort en lui. La guerre, il la cherchait, il la traquait sur les visages, sur toute la planète. Parce qu’elle tient la porte grande ouverte sur la mort ».

Fin du livre, dernier mot : « espérance » ; nous aussi on est libéré.

 


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