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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Lorsque la Chine s’éveilla à l’espéranto

Lorsque la Chine s’éveilla à l’espéranto

Comme membre du gouvernement de Sun Yatsen, Tsaï Yuanpei (1868-1940) fut le tout premier ministre de l’éducation au monde, en 1912, à décider l’introduction de l’espéranto dans les écoles normales.

Durant ses études en Allemagne, de 1907 à 1911, Tsaï Yuanpeï apprit l’espéranto, et perçut tout de suite ses potentialités. Bien d’autres étudiants chinois en Europe, notamment en France, en vinrent à la même conclusion, en particulier Pa Kin, l’une des plus grandes figures de la littérature chinoise.

Outre sa décision d’introduire l’espéranto dans les écoles normales, Tsaï Yuanpeï donna des instructions afin que des cours soient ouverts au ministère de l’éducation. Décision empreinte de logique, puisqu’en France, au plus haut niveau, ceux qui ont décidé (mis à part Jean Zay, en 1938) et décident toujours de la politique éducative et linguistique ignorent jusqu’à leur ignorance en matière d’espéranto.

« La langue chinoise diffère beaucoup des langues occidentales. Dans la situation actuelle, la Chine ne peut absolument pas ne pas entrer en contact avec d’autres pays, et ne peut pas ne pas apprendre quelques chose des autres pays. Pour cette raison, la Chine ne peut se dispenser d’avoir une langue auxiliaire, et l’espéranto est la mieux adaptée », avait dit Tsaï Yuanpeï lors d’une conférence prononcée à Changhaï. Il avait poursuivi : « De nombreux étrangers visitent notre pays et souffrent de difficultés dans l’apprentissage de la langue chinoise. Si nous maîtrisions tous l’espéranto, alors il y aurait non seulement plus d’éléments dans l’Espérantie, mais ce serait suffisant pour les étrangers qui souhaitent venir en Chine. Et ceci peut, en outre, propager l’espéranto, ce qui est notre devoir. »

En pédagogue, il expliqua un autre avantage de l’apprentissage préalable de l’espéranto pour les Chinois, du fait qu’il apporte plus de facilités pour apprendre ensuite des langues occidentales : « Si la première langue apprise sera l’espéranto, ceci aidera certainement à l’apprentissage d’une seconde langue étrangère ». Cette méthode est aujourd’hui utilisée avec profit en Chine, mais c’est l’anglais qui en bénéficie en premier, alors que le français, du fait de la politique négative des gouvernements successifs à l’égard de l’espéranto, glisse vers le statut de langue sans grand intérêt.

En 1917, devenu recteur de l’Université de Pékin, Tsaï Yuanpeï décida d’introduire l’espéranto comme matière facultative à la faculté de langue chinoise puis, en 1921 comme matière officielle. La même année, à Canton, la 7e Conférence nationale de l’éducation accepta que sa décision de 1912, lorsqu’il était ministre, soit rendue effective, et même qu’elle soit étendue progressivement aux établissements d’enseignement secondaire et primaire. Les circonstances ne permirent pas l’application de cette décision, mais elle donna une forte impulsion à la propagation de l’espéranto en Chine.

Le 6 août 1921, la Conférence du Pacifique sur l’éducation, qui se tint à Honolulu, aux États-Unis, accepta de lui la proposition que les pays participants enseignent l’espéranto aux élèves âgés de plus de dix ans dans les écoles élémentaires, et qu’ils traduisent leurs livres en espéranto.

Il y aurait beaucoup plus à écrire sur Tsaï Yuanpeï, ce défenseur de l’égalité des sexes qui avait perçu la dimension humaniste et pratique de l’espéranto et, d’une façon générale, sur l’histoire de l’éveil de la Chine à l’espéranto, qui a commencé voici bientôt un siècle.

La Chine fut l’un des douze pays qui, en 1921, apportèrent leur soutien à une proposition concernant l’espéranto à la SDN. C’est justement la même année que le gouvernement français s’opposa farouchement à l’espéranto, alors que même celui de Grande-Bretagne avait une attitude intelligente et ouverte à son égard. La Chine renouvela son soutien, en 1985, à Sofia, lors du vote d’une recommandation de la conférence générale de l’Unesco.

Quelques espérantistes chinois (dont Pa Kin) ont participé au projet de transcription phonétique de la langue chinoise (1954), puis aux travaux du Comité de réforme de la langue chinoise qui ont abouti, en 1982, à l’alphabet phonétique pinyin. Soutenu par Mao Tsé Toung, mais persécuté sous Tchang Kaï-Chek et durant la Révolution culturelle, l’espéranto est, depuis 1964, l’une des langues régulièrement utilisées par Radio Chine Internationale.

Surpris par l’aisance que leur donne cette langue en peu de temps, des jeunes de Chine, du Japon, de Corée et du Vietnam sont aujourd’hui en contact sur un site nommé “La Amikeco” (l’amitié).


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11 réactions à cet article    


  • Negravaski (---.---.71.148) 3 janvier 2006 15:58

    On entend souvent dire en Europe que, pour les Asiatiques, l’espéranto est aussi difficile que les langues européennes, et notamment que l’anglais. Ceux que cette question intéresse trouveront une série de témoignages d’Asiatiques sur la difficulté de l’anglais et la facilité nettement plus grande de l’espéranto à l’adresse http://claudepiron.free.fr/articlesenfrancais/easie.htm .


    • HKac HK 3 janvier 2006 17:16

      Bonjour, Pour information, les courants d’air de haute altitude appelés les « courants jets » ont été pour la première fois mis en évidence par un métérologue japonais -Oishi Wasaburo- en 1920.

      Cette découverte aurait bien aidé les pilotes de B52 américains à bombarder plus efficacement le Japon. Ces pilotes de bombardiers avaient les plus grandes peines du monde à bombarder le territoire japonais à des altitudes élevées du fait de ces courants d’air contrariants.

      Or, la découverte de ce météorolgue japonais était passée totalement inaperçue car elle avait été publiée... en Espéranto ! Ironie du sort, ce météorologue japonais avait opté pour l’Espéranto en pensant que sa découverte aurait ainsi pu bénéficier d’une audience élargie.

      Cela nous permet de méditer sur plusieurs aspects de cet article, par exemple, que n’importe quel ressortissant d’une communauté linguistique est en mesure d’apprendre n’importe quelle autre langue d’une autre communuaté linguistique. Bien sûr, il existe des prédispositions liées à des proximités phonétiques qui vont accélerer certains apprentissages. Mais, il n’y a pas de limites particulières. L’être humain est souple dans la communication, c’est peut être aussi grâce à cette faculté de souplesse que la conquête de la terre par l’espèce humaine et les différents mélanges qui en sont issus entre différents peuples ont été facilités. Il existe beaucoup d’enfants bilingues voire trilingues et ce quelles que soient les langues concernées. Bravo donc pour cet article intéressant et pour le commentaire associé. Bonne journée. Source : www.astrosurf.org


      • GS (---.---.148.2) 3 janvier 2006 18:00

        n’importe quel ressortissant d’une communauté linguistique est en mesure d’apprendre n’importe quelle autre langue d’une autre communuaté linguistique. Bien sûr, il existe des prédispositions liées à des proximités phonétiques qui vont accélerer certains apprentissages. Mais, il n’y a pas de limites particulières.

        Je serais tenté de dire qu’il y a des limites sérieuses à l’apprentissage des langues, mais elles ne sont pas inhérentes à la nature humaine.

        Selon l’éducation que l’on a reçue, l’ouverture culturelle du milieu dans lequel on a grandi, le temps dont on dispose, etc. l’apprentissage d’une langue sera plus ou moins accessible et plus ou moins facile.

        Remarquons également que les sons des langues et l’accent tonique sont souvent des éléments déterminants dans la communication ; ils sont d’autant plus difficiles à acquérir que l’on débute l’apprentissage à un âge avancé. Je pense en particulier aux difficultés des français à prononcer et entendre correctement l’anglais et (je suppose) le chinois (une erreur de ton, paraît-il, peut induire de graves contresens).


      • Henri Masson 3 janvier 2006 18:09

        Le nom d’Oishi Wasaburo apparaît dans Wikipedia (versions en français et en espéranto). Effectivement, il m’est arrivé de lire un article sur cette curieuse affaire voici quelques années. Celui que vous mentionnez se trouve plus précisément sur cette page du site d’astronomie Astrosurf

        Et puisqu’il est aussi question de météorologie, j’ajouterai que, comme pour Google, l’espéranto peut être choisi comme langue de consultation sur le site de prévisions météorologiques de Weather Underground Wundergroung.com smiley

        Merci pour ce commentaire, de même qu’à Negravski.


      • skirlet (---.---.3.50) 3 janvier 2006 18:12

        Cher HK, étant moi-même plurilingue smiley, immigrée et intéressée par la communication et le multilinguisme, je constate que le cliché sur l’absence des limites et la possibilité de parler plusieurs langues sans problème est vivace. Nous les immigrés, grâce à Internet, pouvons discuter sur nos expériences en matière du multilinguisme enfantin et lire beaucoup de témoignages. Or il en ressort que le cliché n’est rien d’autre qu’un cliché... Si on arrête de penser dans le style de « yaka », on peut constater que :
        - les enfants qui parlent plusieurs langues ne sont pas si nombreux que ça
        - il est très difficile de maintenir la langue au sein des familles emigrées où les parents ont la même origine, et c’est bien plus dur dans les familles mixtes
        - même les enfants qui parlent plusieurs langues dans leur enfance (notons au passage qu’il faut également prendre en considération le niveau de ces langues qui n’est jamais pareil) conservent leur multililinguisme une fois adultes uniquement dans certaines situations, sinon ils utilisent une seule langue, et les autres se retrouvent au fond du tiroir.

        Si c’était tellement facile et sans limite, pourquoi dans les pays à plusieurs langues nationales/officielles, comme la Suisse, la Belgique etc. toute la population ne maîtrise-t-elle pas toutes les langues au même niveau ?..

        En ce qui concerne la découverte du Japonais, ce n’est pas de sa faute ni de la faute de l’espéranto si cette langue est freinée de quatre fers par des raisons uniquement politiques, et que les gens n’ont pas le droit à la solution démocratique dans la communication internationale.


      • skirlet (---.---.3.50) 3 janvier 2006 18:18

        Suite à un autre commentaire, j’ajoute que les Français ne sont pas moins doués pour les langues que n’importe quel autre peuple, et que l’apprentissage d’une langue représente un très grand effort ; on ne s’en rend pas compte quand il s’agit de la langue maternelle, car dans ce cas la langue rentre dans une tête vide et de façon chaotique ; les personnes douées pour les langues arrivent à faire rentrer une autre de façon systématique dans une tête déjà pleine smiley


        • HKac HK 3 janvier 2006 18:52

          Bonjour Skirlet, Merci pour votre commentaire. Je me suis un peu emballé en affirmant qu’il n’y a pas de limites. Je voulais plutôt dire, comme l’un des autres commentateurs l’a précisé, qu’il n’y a pas de limites « physiologiques » pour apprendre plusieurs langues. Mais vous avez raison sur plusieurs points sans que cela soit d’ailleurs en contradiction avec mon propre point de vue. C’est vrai que c’est plutôt une chance que de baigner dans un milieu social qui permet d’apprendre et de pratiquer plusieurs langues. Et j’admets que ne pas disposer de conditions familiales ou socio-économiques favorables peut freiner la pratique du multi-linguisme. A ce propos je suis aussi fils d’immigré qui plus est d’une langue très minoritaire (1,9 millions de locuteurs dans le monde). Paradoxalement, en famille nous parlons tous français car noussomems une famille mixte. Mais l’autre langue revient spontanément en cas d’évènements particuliers, chargés d’émotion. Nous sommes trois enfants et pratiquons la seconde langue à différents niveaux mais une communication de base reste néanmoins possible. J’admets que ce n’est pas une norme pour tout le monde. Vous avez raison de dire que la seconde langue reste en « fond de tiroir ». Mais ceci dit, elle n’est pas complètement oubliée. Il suffit d’avoir l’opportunité de la pratiquer quelques semaines (en vacances par exemple) pour que l’aspect courant de la langue revienne très vite. Pour être franc, je ne pensais pas à un multi-linguisme pur et parfait du niveau « traducteur à l’ONU ». Je voulais plutôt dire qu’il est tout à fait possible de parler plusieurs langues, certes pas toutes au même niveau, mais suffisamment pour permettre des échanges de base. Pourvu évidemment qu’on ait les possibilités matérielles, sociales et psychologiques pour pouvoir apprendre et pratiquer ! Mon opinion est donc que oui, le multilinguisme est possible « nativement » pour n’importe qui bénéficiant des bonnes conditions pour apprendre une langue et la maintenir. Par ailleurs, je conçois aussi que certaines personnes aient plus de capacités pour apprendre une langue que d’autres, ce ne sera, et c’est mon avis, alors qu’une question de rythme d’apprentissage. Bien à vous et meilleures salutations.


          • krokodilo (---.---.3.50) 3 janvier 2006 21:14

            Multilinguisme : « suffisamment pour des échanges de base » Oui, mais quel intérêt ? Sinon par politesse (merci, combien, c’est trop cher !) ou l’illusion de découvrir une culture. Les échanges de base sont très frustrants, je n’appelle pas ça du multilinguisme. Il faut plus de quinze ans pour apprendre sa langue, et encore plus d’après les profs s’ils en jugent sur les copies du bac ! Apprendre une langue, c’est apprendre tout un tas d’exceptions, d’idiomes, d’argot(s), de subtiles nuances de sens et de ce qui ne se dit pas. Je passe sur le problème des accents, j’ai récemment essayé de comprendre un Irlandais qui croyait que j’avais un niveau correct et s’est mis à me parler à vitesse normale... Dans un feuilleton télé, les héros semblent parler sans accent tout un tas de langues (sauf James Bond, avec l’anglais il croit être compris partout !)Mais en pratique, bien peu ont ne serait-ce qu’un bon niveau dans une deuxième langue, et c’est toujours lié à des circonstances particulières (métier, origines, famille). Les linguistes oublient souvent qu’ils passent leur temps à réfléchir sur l’histoire des langues et l’étymologie des mots. Moi, quand je rencontre des touristes, j’aimerais bien avoir un outil de communication facile et pratique, vous devinez à quelle langue je fais allusion...


          • Henri Masson 3 janvier 2006 19:42

            Il y a énormément de légendes, de mythes et aussi de bluff autour de la connaissance des langues.

            A propos de l’enseignement des langues, au début du siècle dernier, en 1907, le professeur Théophile Cart avait écrit, dans un rapport au ministre de l’Instruction publique : "Le malaise résultant d’un tel état de choses est si réel, qu’on s’efforce d’y apporter remède, en tous pays, par la place, de plus en plus grande, qu’on réserve, dans l’enseignement public, aux langues vivantes, alors que, d’autre part, la somme des connaissances générales qu’il convient d’acquérir, va, elle aussi, en augmentant.

            Il n’y a aucune témérité à prédire que la solution par l’étude des langues étrangères, toujours plus nombreuses et mieux apprises, aboutira à la faillite. Vainement on s’efforce de la retarder par de fréquents remaniements de méthodes. Elle est fatale, parce que la mémoire a ses limites. Le nombre de personnes capables d’apprendre ‘pratiquement’ deux ou trois langues étrangères, avec tant d’autres choses, en outre est infime ; or c’est à un nombre d’hommes continuellement croissant qu’il importe de communiquer avec des nations de langues différentes, de plus en plus nombreuses."

            Il suffit de prendre connaissance du rapport Berteaux (1982), du rapport de l’Inspection générale de l’enseignement (1992), du rapport n° 73 de la commission du Sénat sur l’enseignement des langues (1995 : « situation alarmente »), des deux rapports Legendre (1995-1996 et 2003-2004) pour se rendre compte de l’ampleur du problème : on patauge et on tourne en rond.

            Théophile Cart (1855-1931) était pourtant lui-même polyglotte, licencié de grec et de latin, agrégé en langues modernes, lecteur à l’Université d’Uppsala, en Suède (1891-1892) puis professeur au Lycée Henri IV (1892-1921) et à l’Ecole des Sciences Politiques à partir de 1893. Donc pas vraiment du genre demeuré.

            Dans « L’homme qui a défié Babel », dont je suis coauteur (éd. L’Harmattan), on trouve le cas du prix Nobel Elias Canetti qui a fait part de sa propre expérience à propos de la prétendue connaissance des langues dans son livre« Le Territoire de l’homme » : Mais était-il possible de parler dix-sept langues, c’est-à-dire autant que son grand-père prétendait maîtriser alors que ses connaissances linguistiques étaient “terriblement lacunaires” ? Quand le petit Elias posa la question à sa mère, celle-ci répondit : “Non ! Dans ce cas, on n’en parle aucune comme il faut !”

            Georges Kersaudy, l’auteur de « Langues sans frontières » (éd. Autrement), dans lequel il présente 29 langues de l’Europe, dont l’espéranto, a été amené, durant sa carrière de fonctionnaire international, à parler, écrire et traduire une cinquantaine de langue dont l’espéranto. J’ai eu plusieurs fois l’occasion de lui parler. Il dit pour sa part qu’il n’a pas eu de grosses difficultés à apprendre tant de langues. Mais, à mon avis, il pense comme quelqu’un qui est tombé dans la marmite des langues smiley A signaler que l’espéranto est l’une des premières langues qu’il avait apprises. Nous avons un cas semblable en Maxime Rodinson qui en parlait une trentaine et qui avait découvert l’espéranto, lui aussi, au début de son adolescence. Donc ceci confirmerait l’avis de Mario Pei (1901-1978), qui fut professeur à l’Université de Columbia :

            « Ne voulant pas le moins du monde atténuer la valeur des autres langues actuellement enseignées, je pense que l’enseignement de l’espéranto aux degrés élémentaires présente plusieurs avantages : il a été prouvé expérimentalement que l’espéranto constitue un excellent pont pour l’étude des autres langues, car grâce à sa simplicité de structure et de vocabulaire il brise la résistance initiale de l’élève moyen unilingue. Il renforce en même temps son vocabulaire de mots étrangers et crée chez l’enfant une confiance en sa propre capacité d’étudier et d’assimiler des langues étrangères. »

            Ce n’est certainement pas par pure fantaisie que l’espéranto est l’une des matières enseignées à l’Université des Affaires étrangères et d’Économie de Pékin, l’une des plus cotées en Chine.


            • Henri Masson 4 janvier 2006 08:54

              Ces remarques sont pertinentes et appellent quelques compléments d’information. Le grand linguiste Antoine Meillet (1866-1936), professeur au Collège de France, avait écrit à peu près la même chose dès 1918 :

              « Si l’apprentissage des langues étrangères est poussé à fond de manière à profiter à l’esprit, il demande un temps immense. S’il est superficiel, il n’apporte rien à la culture intellectuelle. » (Les langues dans l’Europe nouvelle. Paris : Payot, 1918 ; 2ème édition en 1928)."

              A la fin de l’article, j’ai mentionné le site « La Amikeco », qui permet à des jeunes, en particulier de Chine, du Japon, de Corée et du Vietnam, d’utiliser la langue qui représente un parcours linguistique nettement plus court que l’anglais entre ces types de langues. Que dirions-nous si, entre pays européens, nous étions contraints d’utiliser le chinois comme langue de communication, ou même seulement le hongrois ou le finnois qui sont très différentes des autres langue de l’Europe ?

              En mai 1951, vingt savants chinois avaient diffusé la résolution suivante : « Les savants qui, malheureusement, parlent d’autres langues et qui désirent cependant créer quelque chose dans leurs propres sphères doivent utiliser plus de la moitié de la durée de leur vie pour apprendre quatre ou cinq langues étrangères, car autrement ils ne peuvent assimiler les connaissances déjà acquises, et d’autant moins apporter une contribution valable. Cet excès de consommation de temps et d’énergie est vraiment une immense perte incompréhensible pour la science. Nous voulons adopter la Langue Internationale espéranto, simple et facile à apprendre, comme langue pour l’utilisation internationale et pour publier nos ouvrages. »

              L’année précédente, 85 savants japonais avaient déjà fait la promesse suivante : « Les recherches scientifiques ne doivent pas être isolées à des pays particuliers, et leurs résultats ne doivent pas être accaparés par des laboratoires ou des chercheurs individuels. La science est un effort commun des hommes pour faire de soi des êtres qui méritent vraiment le nom de »homo sapins". Les signataires reconnaissent que l’introduction de l’espéranto comme langue commune pour la publication internationale de travaux scientifiques est un moyen très efficace pour une plus grande solidarisation de la coopération internationale des scientifiques. Quelques uns d’entre nous pratiquent ceci depuis déjà longtemps, et, bien que nos ouvrages en espéranto n’ont été publiés que de façon individuelle et hasardeuse, les échos à l’étranger n’ont cependant pas été insignifiants. Il est prévisible que nous éveillerons une plus grande attention si nous agirons de façon systématique et collective. Il n’est presque pas nécessaire d’apprendre spécialement l’espéranto pour des savants européens ou américains pour lire des ouvrages scientifiques. Nous sommes certains que des collègues suivront bientôt nos exemples, et ceci ouvrira la voie à une plus grande facilité dans la coopération internationale entre les scientifiques."

              D’autres appels furent lancés par la suite. Des ouvrages furent publiés, soit rédigés directement en espéranto, soit traduits, par exemple « Atakoj kontrau la ghardenplantoj » (Attaques contre les plantes de jardin ; original. Haderslev : Esperanto Publishing Co Ltd, 1954) de Paul Neergaard, un agronome danois de renommée internationale, spécialiste de la pathologie des plantes, ou « Sciencaj studoj » (Études scientifiques, contributions originales en espéranto de 37 auteurs de divers pays et disciplines sous la direction de Paul Neergard. Copenhague. 1958), ou « La serchado de la Vivo » (la recherche de la vie, traduit du japonais. Tokio : JEI, 1971) de Fujio Egami, un grand spécialiste japonais de la biochimie, néanmoins espérantiste). Plus récemment, en 1985, sous le titre « Likenoj de okcidenta Europo » (lichens d’Europe occidentale) parut un ouvrage de 885 pages entièrement en espéranto (avec un lexique espéranto-allemand-français-anglais des mots fréquents) rédigé par Georges Clauzade et Claude Roux, directeur de recherches au CNRS. Il a été réédité plusieurs fois.

              Lors de son congrès de Namur, en 1980, l’Association Internationale de Cybernétique adopta l’espéranto comme langue de travail. Un symposium d’informatique réunit, en 1982, à Budapest, plus de 200 spécialistes de 19 pays avec l’espéranto comme unique langue de travail. Fondée depuis lors, l’association TAKIS (Tutmonda Asocio pri Kibernetiko, Informadiko kaj Sistemiko) tint son premier congrès à Budapest, en 1985, avec l’espéranto comme principale langue de travail. Une nouvelle impulsion fut donnée en 1983 par la fondation de l’Akademio Internacia de Sciencoj (AIS) de Saint Marin. En plus de l’anglais, du français, de l’allemand et de l’italien, elle adopta l’espéranto comme principale langue officielle en 1984 et eut dès 1994 en son sein un Prix Nobel de Sciences économiques : l’Allemand Reinhard Selten. La connaissance de l’espéranto est exigée pour l’admission au sein du collège de l’AIS qui dispense un enseignement scientifique, délivre des diplômes et organise des symposiums. Son président, le Prof. Helmar Frank, directeur de l’Institut de Cybernétique de Paderborn, estime que plus de 10 000 diplômés de l’Université savent l’espéranto dans le monde.

              Et tout ceci sans la moindre attention des médias traditionnels, en somme « à la force du poignet ». Par contre, bon nombre de visiteurs d’AgoraVox peuvent faire appel à leur mémoire. Ils constateront que leurs médias habituels ont largement contribué, et contribuent encore, à répandre l’idée que l’espéranto est une affaire oubliée, une affaire du passé, une utopie, que ça n’a pas marché, qu’il n’a plus lieu d’être, que l’anglais joue le rôle qui était envisagé pour l’espéranto et autres âneries du même tonneau. Un exemple tout à fait actuel se trouve précisément en pages 56-57 de « Science et Vie Junior » de janvier 2006 où l’espéranto est présenté ainsi : « entièrement artificielle, cette langue a eu du mal à se propager ». Bonjour la science !

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